Luke Haines / Izzy Wizzy Let’s Get Bizzy
[Cherry Red Records]

9 Note de l'auteur
9

Luke Haines - Izzy Wizzy Let's Get BizzyOn reste rarement très longtemps sans nouvelles de Luke Haines. Après son troisième livre en 2024, Freaks Out!, traduit l’an dernier aux Éditions du Boulon, et surtout un troisième album de rang avec Peter Buck de REM, l’ancien leader de The Auteurs se prépare pour sa prochaine visite au Festival Outsiders le vendredi 25 septembre avec ses Black Box Recorder. Cela ne l’a pas empêché de poursuivre son travail de sociologue musical de l’Angleterre des années 60-70 en proposant après un disque sur le nucléaire et un autre sur les catcheurs, un album entier dédié aux magiciens télévisuels de ces deux décennies. Avant que le développement de la SF, des effets spéciaux au cinéma et finalement d’internet ne viennent ruiner nos imaginaires et la crédibilité de ceux qui en faisaient commerce, il fut un temps, chéri selon Haines, où les magiciens étaient crus et idolâtrés par les enfants du pays. On se souvient de ce côté-ci de la Manche, au pays de Houdin et de Mandrake, que le pionnier en la matière a été Gérard Majax, dans les années 70 suivi de près par le vrai faux espagnol Garcimore, ses mimiques et ses tours manqués.

L’Angleterre démarrait le festival bien avant et accordait surtout à ces personnages empreints d’une imagerie gothique bien plus intéressante que chez nous, un chemin bien à elle entre merveilleux, angoisse et sciences occultes. C’est à cet univers disparu, naviguant entre émissions pour la jeunesse et démonstrations de force plus sérieuses, que Luke Haines rend hommage en musique à travers cet album roboratif en 14 vignettes qui implique, pour être apprécié à sa juste valeur, que l’auditeur se renseigne un minimum sur ce dont il est question. Car il faut avouer qu’au Français moyen que nous sommes, qui plus est né après les faits, les figures évoquées dans ce disque nous sont pour la plupart complètement inconnues ou au mieux, comme c’est le cas pour Tommy Cooper, réduites à une photo aperçue dans un manuel, un film ou dans les illustrations de pochette d’un disque de l’époque. Il est donc indispensable au minimum de se procurer le disque en version physique pour pouvoir compulser le livret qui expose en quelques lignes de quoi il retourne à chaque fois. On peut aussi et heureusement, si on a plus de temps, prendre la peine d’aller revoir pour chaque pièce quelques extraits des personnages et émissions dont il est question, ce qui constitue un divertissement désuet (drôle d’époque que celle où on n’avait que la télé pour se distraire) mais pas désagréable.

Ceci étant dit ou fait, Izzy Wizzy Let’s Get Bizzy reste avant tout un album avec des chansons, plutôt bien écrites et très agréables à écouter. Le morceau titre tient lieu d’introduction et de chapeau à un développement qui se composera ensuite de vignettes chacune dédiée à un magicien ou à un ustensile symbolique de cette époque (comme les fameuses Death Cards for The Kids, l’un des meilleurs morceaux). Le morceau titre est une référence à Sooty, un ours jaune muet qui est en réalité une chaussette fichée sur un bras. Sooty apparaît dans l’après-guerre et ouvre pour Haines cette ère où la magie va déferler sur le petit écran dont elle accompagne l’essor. Sur ce disque, Haines fait tout lui même : il écrit, compose, chante et joue de tous les instruments. Sooty fait des vannes et prononce des formules magiques dont l’ouverture est toujours ce fameux Izzy Wizzy qui tient donc naturellement lieu de sésame au disque. La deuxième chanson est (déjà) une entorse au dispositif général puisque Haines évoque Cass Eliott, la chanteuse des Mamas and The Papas, qui est apparue dans un épisode de Scooby Doo, autre franchise qui surfe sur les liens entre policier, horreur et fantastique, et dont il évoque brièvement les liens avec la Famille meurtrière de Charles Manson. Voici exactement ce qui intéresse Haines : une figure pop XXL, chanteuse libérée et défiant les canons de beauté qui finit en 1974 d’une crise cardiaque à Londres à l’âge de 32 ans, entourée de mystère et d’un certain trouble… occulte. Les arrangements sont délicats, à base de guitare acoustique, d’éclats électriques. On retrouve sur plusieurs des titres ce petit flutiau dont raffole désormais Luke Haines qui continue de sonner bizarrement aux oreilles de certains mais s’accorde parfaitement avec la texture légendaire et un brin irréelle des récits qui sont contés ici.

On adore Death Cards For The Kids avec sa guitare fuzzy, sa rythmique élémentaire et son côté glam rock bancal. Tommy Cooper est plus flippant, avec ses allures d’occultisme et son fez bizarre sur la tête. L’instrumentation est à l’avenant : répétitive d’abord puis fuyante et carrément planante. C’est du grand art, passionnant et vivifiant, un exercice de style sur chaque titre qui tente de faire coïncider la musique et l’image que l’on veut donner ou qu’on conserve de tel ou tel personnage. Headchanger est carrément gothique : un morceau sur un épouvantail magique, plus dur, tendu et qui met presque la frousse. On peut trouver cela hermétique et un peu vain mais il y a un travail à l’échelle britannique sur la mémoire, les souvenirs, sur l’imaginaire que l’on peut apprécier aussi en tant qu’auditeurs français. C’est le cas avec Mum, un récit étrange et autobiographique dans lequel Haines évoque une sorte de vision déformée qu’il a de sa mère après avoir regardé un extrait de The Stone Tape, un téléfilm qui met en scène deux scientifiques qui installent leur labo de recherches dans un manoir victorien supposément hanté.

Le morceau TV’s On All The Time revient évidemment et d’une façon tout aussi intéressante sur la place de la télé dans la construction de l’imaginaire des jeunes à cette époque. Haines évoque Omen 2, en français Damien ou la Malédiction 2, sorti en 1978, avec beaucoup de délicatesse et de poésie. Les titres s’enchaînent à un rythme soutenu, multipliant les évocations et les références : le présentateur d’émissions pour enfants Mick Robertson, la spiritualist church, probablement le plus beau morceau du disque, puis le magicien du Mellotron, Graham Bond, deuxième entorse au dispositif. Luke Haines évoque à la perfection ces instants d’hier qui sont enfouis profondément dans la mémoire collective. Il joue de leur charme mais aussi du drame que constitue leur disparition, mêlant à la nostalgie une sensation vertigineuse de dessaisissement et de perte. Sa voix est celle d’un homme du passé qui s’accroche musicalement à des souvenirs et formes obsolètes, comme si elle chantait déjà depuis un outre-tombe à venir. C’est ce qu’évoque Magic Shop, qui à travers l’évocation de la fermeture du magasin de magie, parle surtout de la fin d’une époque, de la disparition du passé. Avec cette disparition de la magie, c’est évidemment la fin de la fantaisie, du VRAI mystère et d’une forme de naïveté que Luke Haines déplore.

Sa tenue de Grand Wizzard ne trompe personne : lui et nous sommes foutus et promis aux oubliettes.

Tracklist :
01. Izzy Wizzy Let’s Ger Bizzy
02. Mama Cass
03. Death Cards For The Kids
04. Tommy Cooper  Chaos Magician
05. Headchanger
06. Mum
07. TV’s on all the Time
08. The Omen 2
09. The Standing Stones of ITV
10. Mick Robertson Says
11. Spiritualist Church At 7.30pm Every Other Wednesday
12. Graham Bond Turns On His Mellotron
13. Magic Shop
14. Izzy Wizzy (reprise)

Liens :
L’artiste chez Cherry Red Records
L’artiste sur Facebook
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