Pour celles et ceux qui ne la connaissent pas encore, Françoise Verges est enseignante et chercheuse sur les problématiques coloniales et les phénomènes de créolisation. Des sujets qui s’imposent dans notre actualité mais aussi dans les disques et les films que nous découvrons ces dernières années. Il me semblait donc intéressant de converser avec cette figure importante de la pensée contemporaine pour Sun Burns Out…
Vous êtes actuellement très occupée, il n’a jamais été autant question dans le débat public de décolonisation, avec notamment les conflits en Kanaky et en Palestine, des expos comme celle du Quai Branly à Paris sur la contre-enquête Dakar-Djibouti… Dans le même temps CNews vomit quotidiennement une idéologie xénophobe et on a un gouvernement replié dans le déni de ses responsabilités historiques et son racisme systémique. Comment expliquez-vous cette époque très polarisée ?
C’est une très bonne question. D’une part, je pense que si on parle tant de colonisation et de décolonisation, c’est aussi grâce au travail que beaucoup d’entre nous, artistes et chercheurs, ont fait quand même depuis 20 ans ou 30 ans. Il y a quelques années je commençais à me dire « mais est-ce que ça prend ? ». Puis là je vois que c’est le cas et c’est une excellente chose même si le terme de décolonisation revient parfois trop facilement. Ce sont aussi sans doute tous les mouvements passés qu’on oublie très rapidement comme les révolutions arabes, les peuples autochtones qui se battent contre des barrages ou des pipelines en Amérique, Black Lives Matter, les mouvements féministes en Argentine et au Mexique, les mouvements contre les violences policières. Partout dans le monde, il y a un renouveau des mouvements sociaux, artistiques et culturels. Tout ça arrive en réaction à une contre-révolution globale des mouvements autoritaires, très agressifs, avec un vocabulaire excessif, s’inventant des ennemis, et où les dominants se changent en victimes.
On va parler maintenant de musique et de cinéma. Est-ce que l’art et la culture ont une place particulière dans la pensée décolonisée ?
Dans le domaine musical, il existe beaucoup de travaux concernant les emprunts, les racines, les circulations et les expropriations culturelles, notamment pour le jazz. Disons que ce débat et ces recherches existent dans des mouvements mais pas forcément dans la société en général. Il y a certainement une indifférence à ce sujet, avec la posture qui conviendrait que c’est un débat bourgeois. Personnellement, je me suis toujours intéressée au cinéma et à la musique. J’ai grandi à La Réunion et j’ai très vite perçu qu’il y avait un écart culturel entre ceux, comme moi, qui allaient à l’école publique française, et les endroits où m’emmenait mes parents. J’ai compris jeune que l’école ne servait pas qu’à apprendre à lire et à compter mais injectait aussi certaines idées dans la tête. Le sujet de la colonisation n’était jamais traité en classe. On ne parlait jamais de l’Océan Indien, de l’Afrique, de la Chine, de l’Inde, pourtant proches géographiquement. Par contre nous connaissions très bien les rois et reines de France, les volcans d’Auvergne mais pas celui de la Fournaise. Cette dissonance était très claire pour moi avec l’éducation que je recevais chez moi et celle octroyée par l’école. Mes parents m’emmenaient au cinéma et l’époque dans les films les blondes étaient favorisées et les brunes représentées comme des femmes fourbes trompant leurs maris. Je m’identifiais et je trouvais ça insupportable. Dans ma chambre de très jeune fille, il y avait des affiches des Black Panthers et mes jouets qui venaient principalement de France. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui lisaient énormément, et les paysages de La Réunion m’ont éduquée à la beauté. Je partais parfois avec un groupe d’amis et on dormait à la belle étoile. Et on voyait ce qui échappait aux cartes postales et au cinéma.
On va s’intéresser à votre playlist en démarrant avec Self Control de Laura Branigan.
Oui, morceau très dansant. La musique c’est aussi ça, arriver à perdre le contrôle. On est joyeux, on tombe amoureux, on a un peu bu… Et on s’échappe des postures.
Deuxième titre, Le Condamné à mort d’Hélène Martin.
En premier lieu, c’est un très beau poème de Jean Genet. Cela pourrait être l’adieu de tout condamné à mort. C’est aussi un chant d’amour. L’interprétation d’Hélène Martin est magnifique, et j’apprécie le minimalisme de cette version.
Samson Kimala de Rahat Fateh Ali Khan, star de la chanson pakistanaise.
Je ne parle évidemment pas pakistanais mais ça m’enivre. J’ai vu des images de concerts, le public est totalement en transe.
Bezawork de Asfaw, un morceau de Tizita, un genre musical éthiopien entre le blues et le saudade…
Oui j’ai découvert par hasard ce morceau dans le taxi, c’est un genre que je ne connaissais pas du tout, c’est aussi la voix d’une femme magnifique.
O Que Serra de Chico Buarque et Milton Nascimento.
Le genre de morceau qui vous oblige à arrêter une conversation, à vous lever et danser, comme un appel au corps. La musique brésilienne est à la fois très joyeuse, mélancolique et politique.
Back to black de Amy Winehouse.
Je l’écoute beaucoup quand j’ai besoin de faire une pause dans mon travail, car j’écris sans musique. Je l’adore.
Vivir Quintana – Canción Sin Miedo.
C’est un hymne mondial, qui raconte les violences faites aux femmes. Une chanson impressionnante et très émouvante.
On a ensuite Gracias a la vida de Mercedes Sosa, une reprise de Violeta Parra, une artiste chilienne qui a écrit cette chanson avant son suicide.
Je préfère la version de Mercedes Sosa, c’est une chanson de deuil. J’ai perdu il y a peu de temps une amie très chère, et j’ai demandé à ce que cette chanson soit jouée à la cérémonie d’adieu. Parce qu’elle dit fois merci à la vie tout en étant terriblement triste. La mort est là mais la vie continue.
On poursuit avec un chanteur culte réunionnais, Alain Peters avec Wayo Manman.
C’est un grand poète réunionnais, compositeur et chanteur. Je le trouve formidable. D’abord sa voix, ses chansons, celle-ci est absolument magnifique. Il chante en créole de La Réunion, mon pays. Il est mort assez jeune. Il est peu connu mais fait partie de mon panthéon.
On termine avec Nina Simone…
C’est une icône pour moi, une voix incroyable… J’ai eu la chance de la voir en concert alors que je venais d’arriver en France et j’ai rarement été aussi impressionnée. Pour moi c’est l’une des plus grandes.
Je propose que l’on reparle de cinéma. Vous disiez être allée régulièrement au cinéma durant votre enfance et que peu de figures féminines vous correspondaient. Mais vous souvenez-vous d’œuvres ayant au contraire créé un déclic ?
À La Réunion, il y avait un comité choisissant les films, conduit par l’évêque et la préfecture. Ainsi je suis devenue assez incollable en péplum notamment. Il n’y avait quasiment que ça et des films américains sur la Deuxième guerre mondiale, des films sentimentaux avec une blonde castée dans le bon rôle, et des westerns… Par exemple, la Nouvelle Vague n’est jamais arrivée à La Réunion.
Quand l’avez-vous découverte ?
Ma mère aimait beaucoup le cinéma et elle m’emmenait aux deux ciné-clubs de Saint-Denis. C’est là que j’ai pu voir des films soviétiques et ceux de La Nouvelle Vague. Je me souviens de Bresson, il devait y avoir 25 personnes dans la salle. J’ai pu y découvrir Z de Costa Gavras qui avait été interdit à La Réunion par ce comité, étant trop politique. Grâce à ces ciné-clubs j’ai développé une grande passion du cinéma, j’y allais tous les dimanches. J’ai ainsi vu Quand passent les cigognes, Le Sel de la Terre. En 1962 mon père a fait venir Yann Lemasson pour réaliser Sucre Amer. J’ai pu assister au tournage, voir le matériel qui était utilisé. Le film parle de l’élection législative à l’époque de Michel Debré. La nuit parfois il y avait des réunions clandestines chez mes parents. Ils ont pu filmer ces discussions sur le mouvement anticolonialiste. Au moment du tournage je n’avais que 15 ans. Quand la préfecture a appris l’existence du tournage ils ont tout fait pour que les images ne sortent pas de l’île. Et effectivement quand ils sont arrivés à Orly, les pellicules ont été confisquées et supprimées. Heureusement une copie a été sortie par bateau dans des caisses contenant supposément des confitures d’ananas. Le film a été monté dans le plus grande discrétion dans des laboratoires de films de X qui n’étaient pas contrôlés par la police… Pour moi, le cinéma peut et doit contribuer à un contre-récit.
Vous allez voir également des films commerciaux ?
Je vois des films que des féministes ou des intellectuelles de gauche n’iraient pas voir, cela me permet de comprendre l’air du temps, les formes et les récits d’aujourd’hui. Je suis par exemple allez voir un film raciste qui a connu un énorme succès comme Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu. J’avais besoin de le voir, de le comprendre et de me faire un avis.
Êtes-vous allée voir Sinners sorti cette année ?
Oui, c’est un film intéressant qui utilise les codes du cinéma pour les détourner avec un propos pour le grand public et des notions plus politiques. C’était aussi le cas pour Get Out.
J’aimerais vous entendre sur la Zone d’intérêt de Jonathan Glazer…
C’est un film très pertinent sur la fabrique du consentement, la banalisation de la violence. Je pense notamment à la scène dans laquelle la mère essaie les manteaux de fourrure.
Ça parle également des nouvelles classes moyennes en temps de guerre et de génocide.
La colonisation, le fascisme donnent des possibilités à des personnes lambda de devenir puissantes. Ça vous donne la permission de dominer et d’humilier l’autre. Ça libère les frustrations de la vie d’avant. C’est une ascension sociale très rapide autorisée par les formes totalitaristes.
Dans votre liste de films, vous mentionnez Bande-son pour un coup d’état de Johan Grimonprez.
Je me suis intéressée à ce documentaire pas seulement pour sa thématique mais parce que j’ai l’intention de faire un film sur les luttes à La Réunion. Ce film est un mix d’interviews, de films d’époque, d’archives de famille et d’archives officielles sur une histoire peu connue. Il s’agit de comprendre comment la CIA utilise l’art et la culture pour faire progresser leur impérialisme, en Europe avec l’art abstrait contre le réalisme socialiste et la création de biennales. Et puis au Congo elle décide d’appliquer une autre stratégie avec le jazz porté entre autres par Louis Armstrong, et simultanément le premier ministre du Congo nouvellement indépendant Patrice Lumumba est assassiné. Le montage est vraiment très intelligent, faisant le lien entre tout ça. Il ne traite pas uniquement l’histoire selon sa chronologie mais plutôt de manière systémique. Et enfin on voit toute la violence coloniale de la Belgique.
Le second film que vous avez choisi est Les Mots qu’elles eurent un jour de Raphaël Pillosio sur la parole militante algérienne.
En 1972, quinze prisonnières politiques algériennes de la Centrale de Rennes sont libérées, c‘est l’indépendance. Yann Lemasson, qui était un réalisateur proche du FLN, se précipite avec sa caméra pour les filmer. Il les accompagne dans le bus qui les ramène à Paris où elles sont logées à la CIMADE. Il leur demande s’il peut les interviewer le lendemain et elles acceptent. Les rushes ont malheureusement disparu. Le réalisateur vivait sur une péniche et un jour il a retrouvé les pellicules de son film sur le pont de son bateau. On y voit ces images de ces femmes très jeunes très belles, Jamina Boubacha, Zora Drif, Jamina Bouhired et d’autres beaucoup moins « connues. » Elles sont toutes ensembles sur un canapé, allongées les unes sur les autres. Elles fument toutes. C’est très beau. Elles racontent comment s’est passée leur détention. Raphaël Pillosio a décidé d’utiliser pour son film les images de Yann Lemasson aujourd’hui disparu et d’interviewer ces femmes aujourd’hui afin d’essayer de combler des fragments, des bribes de leurs histoires.
Le troisième film est Anatomie d’une chute de Justine Triet…
Quel film fort et formidable ! Triet essaye de nous faire rentrer dans les sentiments contraires, dans la complexité d’un couple, c’est superbe.
Et enfin Les Colons de Felipe Galvez, sortie l’année dernière.
Un film extrêmement violent, que j’ai beaucoup aimé. Le cinéaste met en scène la violence de la colonisation à travers une épopée de personnages « merdouilleux » et brutaux qui ne savent pas vraiment ce qu’ils font, tout ça à travers une photo et des paysages magnifiques.
Crédit photo : Adrien Viot


Les « conflits en Kanaky » pffff. Pire interview de l’histoire de SBO. La suite de SBO sera sans moi. Adieu
Alors je ne sais pas si c’est dû à la rédaction de l’interview, mais il n’est jamais dit que le père de Françoise est Paul Vergès qui est une figure importante de la politique réunionnaise, fondateur de Parti Communiste Réunionnais. En survolant l’interview, on a l’impression qu’elle a des parents engagés, mais sans plus. J’imagine que le combat politique de son père a eu une certaine influence sur sa formation intellectuelle et ses choix politiques personnels. Bon, c’est juste pour dire, j’ai été très intéressé par la liste des artistes choisis.
Je rajouterai quand même qu’il me semble qu’Alain Peters est désormais reconnu à sa juste valeur avec des documentaires sur sa vie et des reprises par Moriarty ou Bernard Lavilliers. Dans la vague maloya de ces dernières années (ça semble se calmer), il est souvent cité comme référence. Voilà voilà…