C’est un disque d’un autre temps. Un temps où on le prenait, le temps. Un temps où un label pouvait se permettre de sortir sans qu’il soit hors de prix un single teaser, un vrai, un 45 tours monoface comportant un seul titre intitulé Untitled fait de collages divers annonçant le premier album d’un groupe inconnu et anonyme dont en l’absence ou presque d’internet (nous sommes en 1996), il allait falloir percer indices après indices le mystère. Un temps où l’on n’avait qu’un nom de groupe et quelques titres de morceaux / chansons à se mettre sous la dent, débrouillez vous avec ça. Un temps où ce non-marketing total allait finir par faire d’Hydroplane un véritable groupe mythique de l’internationale pop underground ; mais alors vraiment underground. Le secret percé, la connexion entre Hydroplane et The Cat’s Miaow, autre groupe devenu légendaire allait apparaitre complétement évidente. Le batteur Cameron Smith parti miauler sous d’autres cieux européens, Kerrie Bolton, mezzo-soprano à l’opéra de Melbourne, Andrew Whithycombe et Bart Cummings, déjà vieux de la vieille de la scène australienne décidaient, plutôt que de chercher un remplaçant, de se lancer dans une nouvelle aventure qui laisserait moins de place à la rythmique mais explorerait de nouvelles façons de composer, notamment à partir de samples et du fameux synthétiseur analogique de chez Roland, le Jupiter 4 qui allait poser les fondations du son Hydroplane. Trois albums, une poignée de singles, un son reconnaissable entre mille, tout comme l’iconographie qui habillait ces sorties de noir & blanc ou de monochrome vintage, à l’exception notable des seconds et troisièmes albums aux pochettes modernes et colorées mais surtout une existence courte : tout concourrait à faire d’Hydroplane ce qu’il est devenu, une de ces légendes secrètement gardées par une étrange société de quelques centaines de personnes à travers le monde.
A Place In My Memory Is All I Have To Claim casse-t-il alors le mythe ? La question mérite d’être posée. Voilà bien un disque que l’on n’attendait pas ou plus, peu importe. On était passé à autre chose, gardant du précieux trio outre une discographie intégrale de jolis souvenirs, quelques réécoutes aussi éparses que mélancoliques, observant de loin le passage du train des rééditions et compilations dues à leur rang, espérant, comme toujours on le souhaite en ces cas, qu’elles iraient garnir de nouvelles étagères plutôt que celles de collectionneurs nostalgiques. Et puis Houdini’s Place est arrivé, sans crier gare, comme ça en fin d’été dernier même si les réseaux laissaient transpirer depuis Melbourne quelques indices intriguant. Comme tant d’autre au fond, Hydroplane s’était juste accordé une pause ; de 24 ans. Quand bien même les membres du groupe n’ont jamais été accaparés par des tournées mondiales et des enregistrements sans fin, il arrive un moment où ce qu’on fait n’a plus de sens, où le temps manque, où d’autres impératifs de vie prennent le dessus. Andrew Withycombe n’a guère donné signe de vie musicale. Personnage public, on a suivi de temps en temps (la période du covid a été propice à l’évocation de souvenirs doux) la carrière de chanteuse lyrique et de professeure de chant de Kerrie Bolton. Seul Bart Cummings au fond, à un rythme exténuant d’un ou deux disques par décennie avec son projet Bart & Friends a continué de donner quelques nouvelles. Alors revenir, à quoi bon ?
A produire un disque merveilleux pardi ! Comme chez Prolapse par exemple, cette nouvelle page de l’aventure ne présente qu’un intérêt mercantile et financier assez limité dont il est de toute façon certainement assez peu question. Bien sûr, les fans se seront précipités sur l’achat de ce nouveau disque, renouant avec la tradition iconographique du groupe, célébrant le DIY avec une jolie version à la pochette sérigraphiée mais A Place In My Memory Is All I Have To Claim est avant tout la traduction de cette envie revenue d’écrire, composer et jouer ensemble, à repartir de pub en pub à travers Melbourne, l’état de Victoria, pousser jusqu’à Sydney et, à l’occasion, elles se présenteront, peut-être un peu plus loin. Le trio n’a rien perdu de son savoir-faire et pour cause, il « est » son savoir-faire. Rarement une musique aura aussi bien représenté ses interprètes d’une simplicité confondante et dont il serait vain de tenter de remettre en cause la sincérité de la démarche. Ni génies ni rock stars, les trois australiens jouent comme ils sont, comme ils vivent et Hydroplane est l’incarnation de l’humilité faite musique ; rien ici ne laisse transparaitre la moindre vanité, la moindre ambition déplacée.
Tout aussi minutieux soit-il, le travail de composition repose avant tout sur l’idée qu’il est hors de question d’empiler et qu’arrangement ne signifie pas nécessairement débauche de moyens. Comme d’autres avant eux (Mark Hollis, Bark Psychosis), Hydroplane n’a pas peur du silence et laisse respirer sa musique par crainte de l’asphyxier sous des couches d’effets et de textures. Quelques notes de piano, une guitare sous delay, une rare basse suffisent à confectionner un écrin qui met en valeur la si jolie voix de Kerrie Bolton que le temps a quelque peu patiné, la rendant encore plus sensible et émouvante. On savoure alors, submergé par cette atmosphère d’une grande quiétude, ces chansons minimales à l’ambiance intimiste axées sur la mélodie vocale que sont Houdini’s Plane, Incident at Westall ou Solar Flare. A la façon d’un Bobby Wratten avec Lightning In A Twilight Hour, Hydroplane s’autorise de temps en temps quelques sauts dans l’inconnu, plus que des interludes, véritables pièces expérimentales et ambient qui permettent à la chanteuse de souffler. Aspen Blues est un titre électronique sombre développant une atmosphère lynchienne qui n’aurait pas dépareillée dans l’ultime saison de Twin Peaks quand le drone de Valley of Sorrows nous renvoie presque à la discographie exigeante et bruitiste du label Kranky. Mais Hydroplane n’oublie jamais son ambition de beauté et de poésie et alors que To The Lighthouse fait onduler ses sons électroniques comme des feux de phares tournoyant au-dessus des vagues, On The Mountain ou The Loneliest Astronaut osent la quasi expérimentation abstraite au minimalisme confondant que la voix de Kerrie Bolton vient rendre profondément humaine. Finalement, seule chanson véritablement rythmée et micro tube d’un album qui n’était pas forcément censé en délivrer, I’ve Got A Buzz renvoie à l’univers des vieux Luna, ce qui est au fond assez savoureux quand on sait que Dean Wareham est un grand fan du groupe.
Alors non, A Place In My Memory Is All I Have To Claim ne casse en aucun cas le mythe. Bien au contraire, il le prolonge, le rend vivant, lui ouvre de nouvelles portes et ramène Hydroplane à ses origines, celle d’un groupe de pure pop secoué par l’envie d’en découdre avec les machines et de sortir de sa zone de confort, lorsque The Cat’s Miaow ronronnait parfois un peu trop. 24 ans plus tard, on retrouve avec la même joie contenue cette musique célébrant les vertus de l’ascétisme et de la sobriété. Rien n’a changé chez Hydroplane, mais le monde autour d’eux est lui sujet à des bouleversements qui rendent leur musique singulière encore plus belle et essentielle. Éteignez ordinateur et télé, téléphone en mode avion. Servez-vous une bonne tasse de ce que vous voudrez, sortez le plaid et installez-vous confortablement. Savourez ces trente-trois minutes de bonheur hors du temps : ce disque que l’on n’attendait absolument pas est tout simplement celui dont nous avions le plus besoin.

