Montreux et ses nuages flottants sur son lac de juillet, ses maisonnées agrippées aux pentes… On a fait la folie de traverser la frontière helvétique pour couvrir un monument pop que le magazine a trop peu eu l’occasion d’évoquer, le temps d’une soirée mémorable. Grace Jones ne vient plus en France ? C’est alors la France qui viendra à elle.
Fondé par Claude Nobs (grand ami de la chanteuse, par ailleurs) en 1967, le Montreux Jazz Festival a refusé de suivre la tendance (assez pratique) du ticket à la journée d’autres plus récents. Force est de constater que cela marche : la programmation de la quinzaine est toujours aussi dantesque, donnant tort à tous ceux qui verraient les Suisses comme des couche-tôt, du moins le temps de celle-ci. La ville est sur son trente-et-un, troquant ses habits de plaisanciers de jour pour une ambiance carnale de nuit. Ce vendredi soir, c’était donc Grace Jones et… Yseult. Quand on aime, on ne compte pas, vous savez…
Il est vrai que l’association ne tombe pas sous l’évidence. Loin d’être hostile à la pop hybride d’Yseult (on en écoute même beaucoup) ni même de ses débuts en 2015, les échos et extraits médiatiques peu glorieux nous plaçaient presque systématiquement à l’écart de sa production, comme si les premiers empiétaient sur les seconds, empêchant leur écoute. Il faut avouer que les récents retours de sa prestation au Festival Art Rock ne facilitaient pas la chose. Cette première partie est l’occasion de s’y pencher, en oubliant les a-priori de réseaux sociaux pouvant aussi bien porter aux nuées la sur-côte que de descendre en flèche (parfois injustement) un artiste pour un mauvais pas d’un jour mal luné, voilant la musique de celui-ci.
Pourtant, c’est un échec. Cuisant. On n’apprécie peu d’écrire des diatribes assassines et accablantes, surtout avec ce qui allait suivre. Le spectacle n’allait pourtant qu’en nous attristant : Yseult est une tornade de malaises. Entre chaque morceau, nous avons eu droit à des arguties cochant toutes les cases de l’immodestie mégalomaniaque peinant à masquer un maladif manque de confiance. Qu’il s’agisse des gimmicks (“J’adore!”) et positions pseudo-sexuelles éculées depuis vingt ans, des mimiques périmées de fake stars américaines de R’n’B, du prêchi-prêcha de développement perso’ sur le besoin de s’affirmer, des stimulations pour chauffer une foule pas vraiment venue pour elle, de la salve de selfies, voire d’un favoritisme infantile auprès de quelques pauvres fans perdues dans la masse, Yseult irradiait d’une intimidation négative qui donnait envie aux premiers rangs de s’évaporer. Rajoutez à cela un problème technique, un morceau joué une seconde fois pour apprécier (on cite de mémoire) “le banger que c’est” et la répudiation du volet de pop sage de sa carrière, et c’est le jackpot. Comme des retours de bâton médiatique finalement bien fondés, la musique pâtissait de la personne. “It’s so high, take my pain !“, répète-t’elle. Désolé, mais c’est bien trop lourd pour nous…
Ceci est d’autant plus effarant quand cette édition comptait ce même soir une artiste comme la talentueuse et populaire FKA twigs qu’on pourrait rapprocher, de loin certes, avec Yseult, celle-ci lorgnant depuis quelque temps vers l’hyperpop et l’électro dont elle n’est qu’une suiveuse. La diversité des registres (trap autocentrée à la Uzi Freya, dont elle partage qualités comme défauts, reggeaton à la Anitta, un moment hardtech, un autre plus rétro-pop “à la années 80”, sait-on jamais), loin d’être désagréable de prime abord, rajoutait au sentiment d’incon(ci)stance… Il semblerait que son prochain projet prenne une tournure “rock” et “punk”, Yseult rappelant le spectre de… Freddy Mercury (!) sur la ville, rajoutant au sentiment de solitude involontaire, la scène souffrant d’un orchestre absent. Aucun mot n’aura néanmoins été adressé à l’icône qui suivra sur cette même scène, preuve de la bouffissure d’ego.
Avec Jones, c’est tout l’inverse qui eut lieu. Après un laps de temps que seules les vraies stars de cet acabit peuvent se permettre, permettant l’installation de la scénographie et d’une excitation palpable de la foule.
C’est d’abord la voix, terrifiante, puis les cris de milliers de sujets. Tombé de rideau : Grace apparaît … impériale, juchée sur son trône de victoires, de mort et d’ennui. Son seul empire est la scène, sa cour de récré : “This is life !” 77 printemps et toutes ses dents, sculpturale, muscles trempés dans l’acier de jais. À la fois mante-religieuse, succube de mort et prêtresse de vie, mère, sainte et sœur de venin ; elle est affaire de présence, de ces entités pour qui les hommes d’antan devenaient offrandes. Et pourtant, la sensation est difficilement descriptible devant une telle radiation : en nous, l’angoisse fait place à l’exaltation, face la bête de scène qui nous fixe des yeux (oui, nous !). Les morceaux de bravoure s’enchaînent : Nightclubbing, Private Life, Demolition Man, This Is, William’s Blood… Rien n’est oublié, si ce n’est peut-être sa période disco (celle des débuts), moins présente. Grace est joueuse, tendre et démonique. Elle connaît sa force de désir, ce qu’elle émet sur les foules – jouant aussi bien à s’acharner sur des cymbales qu’à enlever son pantalon, à taquiner la muleta qu’à performer du hula hoop (!!) le temps de Slave To The Rhythm. Tout se fait avec le naturel des monstres.
Musicalement, chaque titre est l’occasion de jouer avec des gimmicks (vocaux, facials, de regards) n’appartenant qu’à elle. Elle et son orchestre trouvaient toujours le juste équilibre entre fidélité (aux enregistrements) et pas-de-côtés de l’interprétation, aérant le spectacle. Vestimentairement, c’était le “Fashion Show“, Grace réaffirmant sa capacité caméléonesque : tunique tribale et masque impie, coiffe florale, mantille et haut-de-forme scintillant, artefacts retraçant un demi-siècle de carrière, robe de Keith Haring ou d’autres iconisés par Jean-Paul Goude, glorieux serviteurs jouant sur la toujours aussi troublante androgynie de la muse. Sans oublier un My Jamaican Guy chanté avec … une énorme perruque en dreadlocks (!!!). Verre à vin et pétard étaient de sortie. Jones est la preuve qu’il suffit d’une personnalité et non de millions pour créer le magnétisme.
Nous n’avons aucune preuve de ce que nous avançons, mais elle sait que viendra la sonnerie de fin. Alors, elle donne tout, prenant un bain de foule avec ses porteurs… sans jamais donner l’impression de s’en soucier (de la fin) pour autant ; la nonchalance princière comme unique amie. Jones n’oubliera pas de célébrer ses troupes, son orchestre complice. Elle se tient de front à son public, s’offrant avec générosité tout en maintenant le mystère de la retenue. C’est peut-être ça, la signature d’une star, signature qui mériterait d’être apprise par d’autres bien plus jeunes.
Il faut avouer que nous sommes, et à regret, désappointés par l’aura de plus en plus confidentielle de Grace, elle qui est de la stature d’un Prince ou d’un David Bowie. Bien que – et c’est heureux – toutes les génération se confondaient ce soir dans le public, la zone étant remplie, il était étonnant de ne pas constater plus de moyens ou l’attribution d’une scène plus grande. Peut-être est-ce dû à la relative rareté médiatique de Grace, un nombre d’albums se comptant sur peu de mains, une préciosité dans la sélection des choix (lieu de concert, pays, etc.). À l’opposé, peut-être doit-on espérer, à l’entente d’un morceau inconnu que l’on prénommera à défaut The Key – à ranger parmi d’autres de précédents concerts – y voir le grand signe d’un dernier album à venir, grand saut d’avant la fermeture… ? Nous l’appelons de nos vœux.
Nous nous interrogions plus haut sur ce qui faisait le liant des deux artistes, circonspects. Somme toute, c’était l’alpha et l’oméga qui s’unissait en cette même scène ce soir, la réunion de tout ce qu’il faut faire ou ne pas faire d’un concert. Là est toute la différence entre une (étoile) naine et une supernova.
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Crédits : Dorian Fernandes

