Noir Désir / Débranché
[Barclay Records]

7.4 Note de l'auteur
7.4

Noir Désir - DébranchéMalgré tout ce qui s’est passé, on se surprend à retrouver le Noir Désir de la fin des années 90 avec un certain plaisir. Sorti dans la discrétion, ce Débranché comprend onze morceaux acoustiques enregistré pour les sept premiers à Milan en octobre 2002, pour les quatre autres, à Buenos Aires, en juin 1997. Deux instants éloignés de cinq années d’une carrière qui est, avec le recul, l’une des plus passionnantes et marquantes du rock français contemporain. Noir Désir a été dans ces années-là rien moins que le plus grand groupe de scène du pays, un monument de tension électrique et d’émotion engagée. Le cœur du groupe vrombissait comme un dragon tandis que le chant d’un Cantat, habité et mû par une conscience politique à fleur de peau, se précipitait dans le combat sans ménagement. En marge des tournées, Des Visages et des figures (2002) et 666.667 Club (1997), comme cela se pratique toujours, le groupe se déshabillait dans des émissions de radio ou de télé, pour des prestations acoustiques qui lui offrent aujourd’hui l’occasion de sortir, à rebours de l’époque, son Noir Désir Unplugged.

Débranché sonne comme s’il avait été enregistré il y a mille ans. L’Histoire est passée si vite pour emporter ce que Noir Désir avait laissé, comme si l’impensable avait non seulement déqualifié le futur mais aussi mis le passé au ban. On se souvenait de l’électricité et du déluge mais pas nécessairement de la justesse et de la pertinence du groupe lorsqu’il en était privé. Il faut écouter, Si Rien Ne Bouge, qui ouvre le disque pour s’en rendre compte. Noir Désir jouait alors à son meilleur. La voix de Cantat est abîmée et n’est plus ce qu’elle était en 1997. Mais elle crache et bave comme si le chanteur faisait une imitation de Stephan Eicher. L’anodin prend des allures épiques, comme la chanson s’élève sur des chœurs plus qu’incertains. On voit la déchirure, la frustration et la rage. « Il y a des chances que rien ne bouge », répète Cantat, pour un grand et beau moment de vérité. D’aucuns se sont moqués par la suite des insurrections de boyscout du groupe mais avec le temps, la poésie a encore belle allure. Le Vent Nous Portera est magnifique et L’homme Pressé chanté à l’adresse de Berlusconi renvoie au pied de nez fait à Jean-Marie Messier à la télévision française. Est-ce que cela relevait du spectacle ou du rock ? Peu importe.

Il n’est pas certain qu’un groupe français ait jamais retrouvé cette aura, cette audience et cet impact populaire depuis. Noir Désir emmerde la vieillesse et la retraite à points. Des visages et des figures est une chanson sublime, intelligente et crépusculaire. La poésie de Cantat y est débarrassée des affèteries de jeunesse, moins gothique et plus sèche. « J’ai douté des détails » Ce vers vaut à lui seul le déplacement. Peut-être un peu longue avec ses arrangements débranchés, elle reste l’une des plus justes et sensibles de ces trente dernières années avec A l’envers à l’endroit qui vient un peu après mais qui a moins bien vieilli. Les Écorchés ouvre une fenêtre historique sur les temps plus remuants et malhabiles du groupe. Il est amusant de voir sur cette prestation de 2002 que le groupe réussissait à retrouver avec une telle facilité la maladresse et l’engouement de son premier âge. Le titre n’est pas irréprochable mais il ravira les fans.

Pour une raison qu’on explique mal (sans doute la volonté de réunir le matériel disponible), Song For JLP doublonne. La chanson est un hommage, pour ceux qui s’en souviennent, au chanteur Jeffrey Lee Pierce (The Gun Club), décédé en 1996. La version argentine de 1997 est bien plus intéressante et bluesy que celle chantée en Italie qui est molle, sans vie. D’une manière générale, on sent le temps qui passe entre les cinq années qui séparent le début de la seconde moitié du disque.  L’enregistrement argentin bénéficie d’un son assez pourri, qui rajoute au caractère vintage et crado du tout. Noir Désir est plus nerveux, bouillonnant et enivré par son propre pouvoir. Un Jour en France fait toujours son effet. Est-ce la dernière fois que le rock a eu cette importance dans le pays ? Est-ce qu’il a jamais été aussi critique à cette échelle ? A quelles occasions manquées est-ce que cela a pu correspondre ? Qu’en est-il resté ? Le genre est un champ de ruines. Il aura fallu vingt ans à peine pour que tout soit emporté. Avec la distance, le texte semble lointain, l’horizon jamais advenu. On entend les musiques du monde, la tentative syncrétique de lier la chanson française, le rap/slam et le punk anglais. Noir Désir a fait tout cela, sans jamais réussir tout à fait mais ils y étaient presque. Il faut écouter Fin de Siècle, à cette époque, où le groupe était à son zénith, juste dépassé avec la vague Tostaky. La guitare est brute et brutale. Cantat déraille et Akosh Szelevenyi, le saxophoniste fou, envoie tout promener jusqu’aux étoiles. D’où qu’on se place, on n’est pas très loin d’y revenir et d’y revenir encore.

Débranché se termine par l’impeccable Back To You, le morceau qui ouvre les tournées de cette année-là et qui est sorti sur la compilation du label Black & Noir. Enregistré après Tostaky, le titre est remarquable et représente à l’époque une alternative musicale pour le groupe : la pièce est puissante, radicale et en même temps plutôt mélodique. Back To You est un titre sans lendemain puisque le groupe choisira de ne pas s’engager dans cette voie et de ralentir le tempo. En partie parce que le groupe est essoré, en partie par choix esthétique et aussi parce que Cantat s’est cassé la voix, le groupe se réinvente.  Terminer le disque avec cette chanson sonne comme un clin d’œil à l’histoire. Est-ce que les choses auraient pu être différentes ? Et si  ? La vraie histoire du groupe, celle qui suit, ressemble à une fin alternative, celle qui n’avait qu’une chance sur un million d’exister. La mauvaise pioche parmi les mauvaises pioches, celle qui, d’où qu’on se situe, est la pire et la plus miteuse d’entre toutes.

Débranché nous rappelle que, comme beaucoup, on y a cru et qu’on n’avait pas tort, que Noir Désir a existé de manière grandiose, dérisoire mais authentique. « I Need your magic again. Back to You. » Faut-il entendre ça comme un rappel ? Tout est bel et bien fini mais se débarrasser des bons souvenirs avec l’eau du radiateur ne serait pas fair-play.

Tracklist
01. Rien ne bouge
02. Le vent nous portera
03. L’homme pressé
04. Des visages des figures
05. Les écorchés
06. A l’envers à l’endroit
07. Song For JLP
08. Un jour en France
09. Fin de siècle
10. Song for JLP
11. Back To You
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