Philippe Manœuvre est rock, pourquoi pas vous ?

6.9 Note de l'auteur
6.9

Philippe Manoeuvre - RockOn y allait un peu à reculons à la fois parce qu’à force d’incarner la culture rock en France, Philippe Manœuvre s’est quelque peu usé la crédibilité, parce que Rock n’Folk, le magazine qu’il a rêvé de diriger puis dont il a été l’incarnation pendant quelques décennies a toujours représenté pour nous un magazine qui a raté le virage des années 80 : pariant systématiquement sur les mauvais chevaux, ratant avec The Smiths, les Pixies et quelques centaines d’autres les musiques qui nous ont fait grandir, pour tenter de se rattraper aux branches avec le grunge tardif de Nirvana ou de mauvaises resucées punk (The White Stripes,…). On y allait à reculons parce que Manœuvre était l’ami de Johnny et de toute cette faisanderie rock n’roll française qui nous pourrit la télé et la radio depuis des années et parce qu’il interprétait le rockeur à la Nouvelle Star avec ses lunettes noires et ses tee-shirts passés des Rolling Stones (ce même tee-shirt à langue qu’il arbore sur la couverture et qui, à force, nous soulève le cœur). On y allait à reculons parce qu’on ne voyait de Manœuvre que ce qu’il avait raté, et, parce qu’il faut bien l’avouer, on n’avait jamais tenté de mettre tout cela en perspective.

C’est donc avec cet émerveillement qui touche aux bonnes surprises qu’on est revenu de la lecture de cette autobiographie Rock, rédigée comme on écrit quelques notes, dans un style direct, presque oral, et sans affèterie, assez proche des critiques hautes en couleurs du personnage : oui, Rock se lit, se dévore presque comme on peut être fasciné par le récit d’un ancien combattant, d’un type qui a peut-être raté la plus cool des guerres (le post punk) mais a livré de beaux combats et vit sur son panache en tentant d’en mettre encore plein la figure aux jeunes et de lever des pépés dans les bars pour ne pas vieillir. Le livre démarre sur une scène magnifique où Manœuvre et sa fille amènent les Stooges à un concert au festival de Blois, en 2007. L’occasion de philosopher sur l’esprit rock, le vieillissement et sans doute un parcours de vie à l’intensité exceptionnelle, qui aborde, à travers ce récit, son segment le plus sage. Le rock définit ainsi Manœuvre, c’est aller de ville en ville, dans un bus qui ne sent pas très bon, avec des amis/ennemis avec lesquels on partage une sorte de solidarité de l’excès et de la désolation, l’amour de l’électricité et surtout l’envie de ne pas être… ailleurs. Il y a dans ce livre l’idée selon laquelle le temps file et que les bons moments du passé ne reviendront plus. Cela ne se traduit jamais par l’expression d’un regret ou d’une tristesse mais d’une nostalgie souriante et tournée vers ce qui viendra. On peut considérer que Manœuvre manque cruellement de lucidité quand il semble mettre sur le même plan le fait d’avoir assisté au concert du Jubilé des Sex Pistols sur la Tamise… et une série d’entretiens surréalistes avec un Polnareff bouffi par l’ennui et le désert. On peut…. Lui raisonne en moments, en images, en instants de gloire. Son rock est un rock de personnages plutôt que de chansons ou de musiciens. C’est un rock qui, dans son récit, s’apparente au travail de ceux qui réduisent l’histoire à la contribution de quelques têtes de gondole, à des années-lumière des circuits indépendants et des petites émotions. C’est ce qu’il donne à voir ici (sans doute à tort) et ainsi que s’organise le livre un peu paresseusement. La vie de Philippe Manoeuvre est une succession de moments de bravoure et il y en a un paquet qui nous rendent évidemment jaloux : Manœuvre était avec les Rolling Stones, avec le punk. Il était là pour saisir quelques moments clés.

Manœuvre consacre quelques pages passionnantes à l’épopée Métal Hurlant qu’il a eu la chance de partager avec Moebius, Jean-Pierre Dionnet et tous les autres. Ses évocations d’une France réellement alternative qui a aidé, dans une liberté presque totale (bien que contrainte économiquement), à construire ce qu’on appellerait aujourd’hui la « culture pop » figurent parmi les plus enthousiasmantes et vivifiantes de l’ouvrage. D’aucuns diront ou ont dit que Manœuvre se donnait le beau rôle et réévaluait quelque peu la place qu’il occupait dans l’aventure. Dans l’ignorance presque totale de qui faisait quoi à l’époque, on dira juste que son entreprise de ressusciter la passion, l’émotion et l’intense créativité de ces années-là leur rend justice. C’est déjà ça. On retrouve ce même plaisir à voir s’entrouvrir la boîte à souvenirs lorsque Manœuvre évoque sa relation avec Gainsbourg, voire ses chassés-croisés avec Johnny Hallyday. En se posant souvent en Mr Rock (pour la France), Manœuvre peut en agacer plus d’un mais, pour le grand public et pour les artistes internationaux, son épopée lui donne raison. C’est bien la place qu’il a occupée aux yeux de beaucoup : celle de rock critic n°1 du pays, celui qu’on vient solliciter parce qu’il influence ou peut soutenir des dynamiques promotionnelles. Instrument ou agent actif, la position de Manœuvre a parfois été ambigüe, comme l’était la ligne Rock n’Folk, il n’en reste pas moins qu’il a traversé les décennies avec une passion qu’il décrit ici avec beaucoup de bonheur, née dans l’enfance, et dont il ne s’est jamais départie.

On reste bien sûr sur sa faim face à l’absence de perspective historique ou aux impasses monumentales que fait le livre (Bowie, la new wave, etc) et les dizaines de groupes que Manœuvre n’aura pas soutenu, laissant sa revue être débordée de tous côtés par l’électro, le post-rock et des dizaines d’autres sous-genres, jusqu’à devenir un journal musicalement conservateur. Manœuvre ne se justifie pas là-dessus. Est-il devenu plus un conservateur de musée qu’un découvreur de talent ? Quelles sont ses vues sur l’écriture, la critique ? On n’en saura pas grand chose, pas plus qu’on ne le verra hiérarchiser ses passions (en dehors des Stones et des Stooges).

Mais rien que pour sa constance au service du rock, et malgré les inévitables aveuglements, les inévitables raccourcis, Rock est un livre qu’on peut lire et à la lecture duquel on sent, sur chaque page, un amour véritable du rock. Entre les récits marrants, les instants héroïques, les anecdotes, le plaisir réside dans la croyance commune et dans la fréquentation des mêmes paroisses. On lui accorde cela et c’est bien suffisant pour le suivre sur ce tome et (peut-être) ceux qui suivront…

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