Alain Bashung / En Amont
[Barclay]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Alain Bashung - En AmontOnze titres, c’est d’après son épouse, tout ce que nous découvrirons jamais des enregistrements inédits d’Alain Bashung. Fallait-il révéler ces morceaux inachevés et mis de côté, la plupart tandis que Bashung travaillait sur l’album Bleu Pétrole, pour des raisons qu’on ignore ? Les enregistrements ont été nettoyés, repris et arrangés par Edith Fambuéna (les Valentins), à qui l’on doit notamment un travail similaire de metteur en sons sur une bonne partie de Fantaisie Militaire. On trouve des compositions de Dominique A, Armand Méliès, Raphaël, Daniel Darc, Doriand et Joseph d’Anvers. Tous avaient accepté de participer à l’appel à contributions d’un Bashung sec comme le sable et redevenu, par la force des choses, simple interprète.

Il y a évidemment une émotion particulière qui fausse l’accueil de cet album, le rend plus important qu’il ne l’est mais le résultat se tient : les textes sont pour la plupart magnifiques. Bashung qu’on avait dit épuisé et à bout de souffle s’y présente plutôt en voix, moins à l’aise parfois pour moduler et pousser les variations, assez peu limité dans les emphases et les montées en apesanteur qu’il aimait tant. Edith Fambuéna a choisi d’arranger au plus près des voix en limitant les « intrusions » instrumentales au minimum. C’est un parti pris plein de respect, assez légitime et qui nous ramène presque trop cependant aux textes et à la voix, au détriment de ce qui aurait dû faire la matière même de ces chansons : leur son.

Bashung, s’il aura été un grand chanteur de mots (les siens, ceux des autres et de Jean Fauque particulièrement, grand absent ici), aura valu surtout pour sa capacité à composer des ambiances ou à les instruire. Le génie de Fantaisie Militaire tenait autant dans ce qu’il racontait que dans la libération de la matière rock (et jazz aussi) qu’il a autorisée à travers le travail de Fambuéna (et de quelques autres comme le guitariste Richard Mortier). En s’abstenant à bousculer la rythmique donnée par la voix, En Amont pêche parfois par son absence d’engagement et de couleurs. Les thématiques qui marquent les onze morceaux tournent autour des paysages marins et de la mort. On pense que c’est ce dernier thème (trop proche d’un Bashung malade et qui risquait d’en rajouter dans l’hypersymbolique) qui a pu expliquer que nombre de ces morceaux aient été tenus en réserve. La collection de chansons manque d’un univers sonore cohérent qui exprime autre chose que son ralliement au panache du chanteur. C’est la différence qu’on peut faire entre En Amont et le disque fini et signé qu’est Bleu Pétrole.

C’est là un défaut mineur toutefois, qui passe formidablement bien quand la chanson l’emporte sur toute chose (comme sur Immortels) mais on aurait aimé un peu plus de relief ou d’audace sur des chansons formidables comme Elle me dit les mêmes mots, composée par Daniel Darc, ou encore la Mariée des Roseaux (Doriand) qui peine à soutenir l’intérêt. A ces quelques (petites) réserves près, En amont est un bonheur pour qui a suivi les deux dernières décennies d’activité du bonhomme. Les Salines (Raphäel) ressemble à un morceau de Manset, ethnique et ouvert sur la mer. Montevideo (Mickaël Furnon, Mickey 3D) est l’un de nos morceaux préférés. Le texte est limpide et empli d’assonances qui vont si bien à la voix du chanteur. On peut mettre en avant aussi le terrifiant Les Arcanes (Armand Méliès), chanson douloureuse et chantée en déraillement permanent par un Bashung quasi chevrotant. Etait-ce volontaire ? Ou était-il encore en train de chercher la bonne manière d’interpréter ? On ne le saura pas. En Amont est beau d’être aussi une énigme, un disque sans angle, ni intention (puisqu’il n’existe pas) et qui, pourtant, est supérieur à la somme de ses parties. Les rêves du vétéran semble ressusciter le Bashung roots des années 80, à travers un arrangement famélique et bluesy, tandis qu’un beau déluge frémit d’un grondement américain. On retrouve à travers ces morceaux la majesté d’un Bashung droit et haut dans ses bottes de cow-boy, sombre et poétique dans sa contemplation du crépuscule et de la condition humaine. Il faut savourer la matière première mise ici à disposition par des types qui comptent parmi les meilleurs compositeurs du pays par la voix la plus expressive et noblement virile de France.

Si Nos âmes à l’abri doit être le dernier morceau nouveau qu’on entend jamais de Bashung, c’est un formidable testament et une fin dont on s’accommodera volontiers. Le texte de Doriand est magnifique et les arrangements sont ici très réussis. « On se relèvera, la nuit sur le balcon, pour mettre nos âmes à l’abri. » Ou pas.

Tracklist
01. Immortels
02. Ma peau va te plaire
03. La mariée des roseaux
04. Elle me dit les mêmes mots
05. Les Salines
06. Montevideo
07. Les arcanes
08. Seul le chien
09. Les rêves de vétéran
10. Un beau déluge
11. Nos âmes à l’abri
Ecouter Alain Bashung - En Amont

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