Lisant d’un œil plus ou moins distrait, selon les articles, le dernier numéro de Rock & Folk dont l’achat fut essentiellement motivé par la présence des Cramps en couverture (un motif amplement suffisant), une chronique de disque attire néanmoins mon attention. Il s’agit curieusement de la critique du nouvel album de Luke Haines, Izzy Wizzy Let’s Get Busy, qui a d’ailleurs récemment fait l’objet d’une chronique élogieuse dans ces pages. Le texte paru dans Rock & Folk est signé Olivier Cachin et commence ainsi: « Quand on entend le name dropping des personnages du dessin animé Scooby Doo dans le morceau « Mama Cass », on se dit que Luke Haines, leader des Auteurs et de Black Box Recorder a peut-être abusé des substances psychédéliques ».
Alors j’ignore ce qu’il en est de monsieur Haines (je m’en fiche et je n’ai pas à le savoir), mais monsieur Cachin, non non non et non : inutile de se droguer pour faire référence à des cartoons dans des chansons. Le nouvel album de l’anglais est d’ailleurs un disque à la gloire de la télévision de son enfance et plus spécifiquement des magiciens qu’il voyait dans les émissions pour enfants. Un sujet original s’il en est. Si Ray Davies était né quelques années plus tard, il aurait probablement eu la même idée.
Et voici donc ce qui a captivé mon intérêt: le dessin animé Scooby-Doo cité dans une chanson…eh oui.
Un rocker qui parle de cartoons. Bien que j’avais consacré une chronique traitant du lien entre rock et animation il y a quelques mois, c’est un sujet qui reste peu abordé dans l’univers du rock n’roll.
Je l’ai déjà dit auparavant mais je le pense sincèrement: 70, voire 80% des textes et des thèmes traités dans les chansons de rock me passent au-dessus de la tête (au mieux). Vraiment, je me fous complètement de leurs histoires de cœur, de fesses, de défonce et d’ivrognes. Allez-y, pensez ce que vous voulez là-dessus. Alors quand Luke Haines débarque avec un album sur les magiciens de la télé et cite Scooby-Doo, il y a de quoi être agréablement étonné… enfin, en ce qui me concerne. Luke Haines, lui aussi semble comme tant d’autres, avoir grandi avec la télé, et a peut-être passé moult après-midis absorbé par la boîte à images. La télévision, les disques, parfois les livres et/ou le dessin, alliés et refuges des jeunes marginaux solitaires ne se retrouvant pas dans la vie ordinaire, dans l’adolescence ordinaire: les sorties entre ami(e)s, les flirts, la « rébellion » contre les parents. Des thématiques dix mille fois abordées dans les chansons de rock qui, je dois dire ne m’ont jamais concernée. Sans aucun regret, bien au contraire. Ce début de jeunesse que beaucoup qualifieraient de misérable m’était on ne peut plus convenable, rempart provisoire mais formateur contre un ennui qui n’était cependant jamais loin. Scooby-Doo est un de ces cartoons que je regardais en griffonnant, et qui ont forgé mon style de dessin.
Quelques temps après la lecture de cet article dans Rock & Folk, une idée saugrenue a germé dans mon esprit: retracer les liens, plus étroits qu’on ne l’imagine, entre ce dessin animé culte et la musique. En attendant d’applaudir Luke Haines avec Black Box Recorder sur la scène du Supersonic Records à Paris dans le cadre du Festival Outsiders organisé par votre webzine préféré, une petite rétrospective s’impose..ou du moins se propose.
À la fin des années 60, l’animation télévisée est en plein essor. Une quinzaine d’années auparavant, des dessinateurs œuvrant pour les studios Walt Disney se révoltèrent lors d’une grève qui fit date, amenant une partie d’entre eux à fonder leur propre studio d’animation. De cette grève naquirent les studios UPA (United Productions of America), dont le style révolutionnaire oscillant entre l’art moderne et les dessins de presse américains (le New Yorker en tête) a considérablement marqué le cinéma d’animation américain, mais aussi international (notamment en Europe de l’Est). L’approche d’UPA s’inscrit en totale réaction contre Disney: loin des contes de fées et des enluminures à l’animation réaliste, UPA propose des dessins animés stylisés, épurés, expressionnistes avec des personnages cartoonesques aux formes anguleuses et simplifiées. UPA et Disney, c’est le jazz face à la musique classique. Les anciens grévistes inventent en même temps « l’animation limitée », consistant à réduire drastiquement l’animation: par exemple, ne faire bouger que les jambes d’un personnage tout en faisant défiler le décor. Parmi les créations notables des studios UPA, citons Mr. Magoo, petit monsieur chauve aveugle et maladroit, ainsi que Gerald McBoingBoing, court-métrage adapté de Dr.Seuss mettant en scène un garçonnet ne s’exprimant que par des bruitages.
Dans le sillage de cette rébellion animée, les dessinateurs William Hanna et Joseph Barbera, créateurs de Tom & Jerry fondent dans la foulée leur propre studio, Hanna-Barbera. L’animation limitée, auparavant crée pour des motifs artistiques, devient un choix pratique et surtout économique: simplifier l’animation au maximum réduit les coûts de production et permet de produire des dessins animés à la chaîne. Les studios Hanna-Barbera connaissent un grand succès dans les années 60 avec des cartoons tels que Les Pierrafeu, sympathique extension préhistorique animée des Honeymooners (une sitcom inconnue chez nous-et pourtant on en a bouffé du contenu américain !) et Les Jetson, chronique rétro-futuriste de l’American Way of Life et de sa famille nucléaire typique.
Flairant l’intérêt croissant des jeunes pour le rock, ou plutôt la pop music (comme on disait alors), Hanna-Barbera propose, sans doute en réponse au Sugar, Sugar des Archies (un groupe fictif composé des personnages de la BD Archie) The Banana Splits. Curieusement, il ne s’agit pas d’un cartoon mais d’une émission avec des musiciens déguisés en animaux et chantant des chansons. Plus curieux encore, leur morceau I’m gonna find a cave, tout en fuzz et délicieusement sixties, est tout à fait bon et n’aurait pas dépareillé sur les compilations Pebbles.
Au même moment, les productions Hanna-Barbera travaillent sur une nouvelle série destinée au jeune public suite à des plaintes de parents concernant le contenu « violent » de leurs dessins animés de super-héros (oui, ce genre de controverses existaient déjà avant le Club Dorothée).
Les scénaristes Joe Ruby et Ken Spears ainsi que le dessinateur Iwao Takamoto sont chargés de la conception de ce nouveau dessin animé. Ce dernier est par ailleurs un ancien employé de Disney qui n’a pas fait grève mais qui décida de claquer la porte au nez de l’Oncle Walt de son plein gré après la production des 101 Dalmatiens. L’artiste nippo-américain dessine quatre jeunes dans le vent, deux garçons et deux filles aux côtés de leur chien, un dogue allemand maladroit et peureux. Fred le blondinet chef de bande, Sammy (Shaggy en VO- comme les Shaggs) le gentil beatnik morfale, Daphné la damoiselle en détresse (un rôle qui va heureusement évoluer au fil du temps), et Véra (Velma en VO) la nerd sceptique forment cette joyeuse bande dans l’ère de leur temps, sillonnant les routes dans un van aux motifs fleuris en quête de mystères à résoudre. Leur mascotte à quatre pattes s’appelle Scooby-Doo, en référence à la chanson Strangers in the night de Frank Sinatra et donne son nom à ce nouveau dessin animé.
Le premier épisode de Scooby-Doo, où es-tu est diffusé le 13 septembre 1969 aux Etats-Unis sur CBS et le 5 mars 1975 en France sur TF1. Le mélange entre comédie et enquêtes sur fond de surnaturel, tout en restant accessible aux enfants plait grandement: le scooby-gang croise la route d’un bestiaire tout droit sorti d’un disque de Roky Erickson: vampires, zombies, loup-garous et fantômes..mais qui n’en sont jamais vraiment, puisqu’il s’agit généralement d’une personne sous un costume. Une leçon essentielle apprise par celles et ceux qui ont regardé Scooby-Doo: les vrais monstres sont humains. Le cartoon connaît dès sa diffusion un succès grandissant, jusqu’à devenir une figure incontournable de la culture populaire américaine. La deuxième saison introduit un élément caractéristique de l’univers de Scooby-Doo, souvent parodié et/ou revisité depuis: la course-poursuite en chanson. Les chansons rythmant ces passages typiques de ces épisodes sont interprétées par Austin Roberts, qui réinterprète également le générique du dessin animé (chanté auparavant par Larry Marks). Les chansons qu’il compose sont à l’image que se fait Hanna-Barbera de la pop: mièvre, sirupeux et sans saveur. De nos jours, et en étant bienveillant, on pourrait assimiler ces Scooby Songs à de la sunshine pop…même si ça ressemble davantage à de la variété déguisée en pop-rock fadasse vaguement psyché, histoire de coller à l’air du temps. Pour vous donner une idée, pensez à Yummy Yummy Yummy d’Ohio Express, c’est le même genre.
Les chansons de course-poursuite figent cette première série de Scooby Doo dans le temps, lui donnant vite un aspect daté, voire un peu kitsch très seventies, mais qui a son charme (enfin surtout par son animation parfois approximative). Scooby-Doo, Où es-tu s’arrête en 1970, mais de nombreuses séries autour du chien et de ses amis enquêteurs amateurs verront le jour par la suite. Fantômatiquement Vôtre (The New Scooby-Doo movies), diffusé aux US entre 1972 et 1973 ont la particularité d’accueillir à chaque épisode un invité vedette, plus ou moins connu. Sonny & Cher, le chanteur des Monkees Davy Jones, le musicien de country Jerry Reed, ou encore Scatman Crothers (acteur afro-américain entres autres connu pour le rôle du jardinier dans Shining de Kubrick, et qui en plus de prêter sa voix au chien Hong-Kong Phooey, autre personnage phare de Hanna Barbera, enregistra quelques singles de jazz et de rythm n’ blues dans les années 50).
Mama Cass Eliott, chanteuse des Mamas and Papas, fait également partie des invités des New Scooby Doo Movies. Ah ! On comprend maintenant pourquoi Luke Haines cite les personnages de Scooby Doo dans sa chanson Mama Cass: il faisait allusion à cet épisode. Comme dirait Eddy Malou, l’autoproclamé premier savant du Congo: « Mais oui c’est clair ! »
Au cours des années 70 et 80, la franchise Scooby-Doo s’étoffe et les séries se suivent. En 1988, la série Scooby Doo: Agence Toutou risques (A pup named Scooby Doo) rajeunit ses personnages et les fait retomber en enfance, comme le voulait une mode passagère dans l’animation américaine grand public. Néanmoins cette série est une très bonne surprise, et certainement une des meilleures de la franchise Scooby-Doo, avec son générique façon doo-wop (un choix intéressant) et son style graphique plus cartoonesque avec ses gags à la Tex Avery. Les chansons de course-poursuite font leur retour. La sunshine pop mielleuse des années 70 fait place à des chansons entraînantes, entre soul et doo-wop, faites de chœurs féminins et de gros saxophones, qui ne sont pas désagréables pour autant. L’une d’elles ressemble même à du Bo Diddley en accapella (Doctor Croaker, saison 1 épisode 4). L’épisode 3 de la saison 2, intitulé The Spirit of Rock n’roll parle du fantôme d’une ancienne gloire fictive du rock, vraisemblablement inspirée par Elvis Presley (on y voit même une Cadillac rose): en revanche, la chase-song entendue dans l’épisode sonne plutôt comme du Chuck Berry pour enfants avec supplément chœurs de gospel féminins.
La franchise Scooby-Doo subiste par les rediffusions des anciennes séries. Mais il faut attendre la fin des années 90 et la production de films d’animation direct-to-video pour retrouver le Scooby-gang dans de nouvelles histoires. Dans Scooby-Doo sur l’île aux zombies, on peut entendre trois chansons spécialement composées pour le long-métrage, interprétées par les groupes américains Third Eye Blind et Skycycle. Hélas, les morceaux sont bourrins et proches de cette vague de soit-disant pop-punk pour skaters de pavillons américains des années 2000.
Le long-métrage suivant, Scooby-Doo et le fantôme de la sorcière, marque la première apparition du groupe fictif The Hex Girls, devenu récurrent depuis dans la franchise. L’une des membres de ce trio gothique féminin n’est autre que Jane Wiedlin, chanteuse des Go-Go’s.
Plus d’une décennie après A pup named scooby-doo, la franchise est de retour avec Quoi de Neuf Scooby Doo en 2002. Cette nouvelle série retourne aux sources de la franchise avec la bonne vieille formule: un mystère à résoudre, des pièges, une course-poursuite en musique, des méchants sous un masque et des gags, le tout remis au goût du jour, mais avec juste ce qu’il faut: les décors et les situations sont plus variées, le style graphique est plus moderne mais reste dans l’esprit Hanna-Barbera. C’est tout bonnement la meilleure adaptation moderne de la franchise Scooby Doo. Côté musique, plus de doo-wop et encore moins de pop sixties bubblegum: il est en effet bien connu, comme Yves Adrien l’avait souligné, que « les teenagers préfèrent le bubblegum au marxisme (et c’est heureux) ». Or donc, dans What’s New Scooby-Doo, le Scooby Gang chante le rock électrique. Un choix artistique déjà amorcé avec les longs-métrages animés précédemment cités, mais pleinement assumés ici. La nouvelle équipe à l’œuvre sur cette série a non seulement grandi avec les Scooby Doo des années 70, mais aussi avec une certaine idée du rock qui est parfois discutable. Le générique de cette nouvelle adaptation est signé par les affreux Simple Plan, au pop-rock lourdaud de teen movies des années 2000. Sans rire, la version française du générique est déjà mieux. Non contents de gâcher le générique, ils apparaissent dans un épisode et deux de leurs chansons figurent dans la série. Cependant, malgré ce départ du mauvais pied, d’autres choix musicaux plus intéressants sauvent les meubles.
On entend notamment les Ramones à trois reprises(!) avec I don’t wanna walk around with you, Rockaway Beach et Now I wanna be a good boy. La bande originale fait la part belle à des groupes de rock indés américains des années 90 et 2000 à inspiration punk comme The Muffs (Saying Goodbye-saison 1 épisode 7), The Donnas (Play my game, saison 1 épisode 14), les rockeuses suédoises de Sahara Hotnights (Walk on the wire, saison 3 episode3) et un même une chanson au titre éloquent et assez inattendu pour un dessin animé adressé aux enfants: Punk Rock Y Subversion, du groupe du punk chilien Los Miserables. Kiss, rois du hard rock kitsch américain, figurent aussi dans un épisode et auront par ailleurs droit en 2015 à un film d’animation à leur gloire, Scooby-Doo: rencontre avec Kiss.
Outre les Simple Plan et les groupes à tendance ado skater 2000/Reese de la série Malcolm, on relève une autre faute de goût, ou du moins un choix criant de facilité: dans un épisode se déroulant à Paris, la bande à Scooby se fait poursuivre au son de Ça plane pour moi de Plastic Bertrand. Je peux concevoir que Métal Urbain soit trop provocateur ou que The Kids soient trop belges et surtout trop anglophones, mais tout de même…puisque les paroles des chansons entendues dans le dessin animé n’ont pas besoin de coller à l’intrigue, les Olivensteins ou même Ludwig Von 88 auraient été des choix tout à fait judicieux (mais on a au moins échappé aux Stinky Toys..)
D’autres styles de musique sont également présents, comme le swing avec The Atomic Fireballs (The Man with the Hex- saison 1 épisode 4) l’électronique germanique de Paul Van Dyck (Another Way, épisode 4 saison 2) ou encore une version psychédélique de la Danse du Sabre par Love Sculpture, groupe de Dave Edmunds avant Rockpile, aussi connu pour son travail avec les Flamin’ Groovies et les Stray Cats.
Une nouvelle série, Scooby Doo, Mystères Associés voit le jour en 2010. Réalisée par le duo Spike Brandt et Tony Cervone (animateurs à qui l’on doit l’excellent Duck Dodgers, comédie de science-fiction basée sur un cartoon de Chuck Jones), cette adaptation se veut plus sombre et plus réaliste. Il y a plein de références culturelles, à la littérature, aux films d’épouvante et aux anciennes dessins animés Hanna-Barbera: c’est charmant, sauf que malgré les louanges du public et des amateurs, je n’aime pas du tout cette version. Scooby-Doo est avant tout un dessin animé fun, léger qui ne se prend pas au sérieux, avec un soupçon de fantastique et de merveilleux, que l’on peut regarder à n’importe quel moment: bref, comme un bon disque de rock n’roll. Soit le contraire de Mystères Associés, qui sous ses airs mystérieux et profonds est avant tout un ennuyeux feuilleton pour ados, avec non seulement une intrigue continue mais surtout, mouche sur la crotte, des intrigues amoureuses assommantes.
C’est comme passer d’un 45 tours de rock garage à un double album de rock progressif… Je me passerai également de commentaires sur l’hideux Trop Cool, Scooby-Doo (2017) et son style d’une feignante laideur à la Family Guy.
Scooby-Doo & Guess Who (2019) reprend le concept des New Scooby Doo Movies de 72: un épisode, un invité. Les invités sont variés, souvent étonnants, parfois inconnus et la série est une réussite. Fini les conneries et les expérimentations pédantes, on revient de nouveau à la formule et au style de dessin habituels, et le générique reprend celui de la première version de 69. Les courses poursuites en chansons sont absentes, mais la musique n’est pas pour autant en sourdine grâce la présence de certains invités: Weird Al Yankovic, éminent parodiste de la pop anglo-saxonne et son accordéon, Axl Rose, le brailleur en chef des Guns n’Roses, Joseph Simmons du groupe de hip-hop Run DMC ou encore Cher, qui avait déjà mené l’enquête aux côtés du chien peureux cinquante ans auparavant. Détail cocasse: cette version est produite par un certain…Chris Bailey, qui n’est bien sûr pas le regretté chanteur des Saints, mais un animateur ayant collaboré sur des longs-métrages d’animation Disney telles que Oliver & compagnie, Hercule ou encore le dessin animé Kim Possible.

