
Réédité pour la dernière fois en 2021 par le label Light In The Attic (2016 en CD), l’unique album de The Shaggs, Philosophy Of The World, fait partie des disques qu’on aime partager pendant les fêtes avec ses proches, histoire de ramener sa science et de montrer qu’on peut conjuguer bien-être, tendresse et érudition musicale. Le disque de ces trois soeurs, originaires et vivant à Fremont dans le New Hampshire, petit bled forestier pas très éloigné des Hampton à un peu moins de cent bornes au Nord de Boston, est sorti en 1969 et a été un four complet, notamment parce que le producteur qui avait promis au père, imprésario de ses filles (on y reviendra), d’en presser mille exemplaires, n’en fabriqua que dix fois moins et peut-être et surtout parce que Philosophy of The World, comme il sera connu par la suite, était à l’époque l’un des pires albums de l’histoire du rock. Quelques années plus tard, dans l’un de ces formidables et cruels retournements de l’histoire, le disque serait vénéré par les plus grands : Frank Zappa le déclarerait meilleur que l’intégrale des Beatles et Kurt Cobain l’inscrirait parmi le gratin des disques figurant sur sa fameuse liste des meilleurs disques de tous les temps.
L’histoire de The Shaggs est pourtant une tragédie comme l’Amérique profonde en délivre parfois. La famille Wiggin est une famille pauvre dominée par la figure tyrannique du père, Austin Wiggin Jr. L’homme, ouvrier dans un moulin/silo, est ombrageux, sans humour et surtout très strict. Sa famille est maltraitée, coupée du monde et ses filles sont cloîtrées à la maison avec interdiction par le paternel de sortir et de fréquenter quiconque. Les filles avoueront plus tard que leur père entretenait (une fois, ou plusieurs, cela n’est pas si clair) des rapports anormalement intimes avec elles, et notamment lorsque leur mère vint à mourir.
C’est à cette occasion qu’Austin, superstitieux, se rappela la prédiction de sa propre mère, cartomancienne à ses heures, qui lui avait prédit qu’il épouserait une femme à la chevelure blond fraise (une nuance de blond entre le blond californien et le blond vénitien), qu’il aurait deux fils à la mort de celle-ci (ce qui se réalisa) et que ses filles deviendraient célèbres en formant un groupe de musique très populaire. Prenant au bond cette prophétie, Austin acheta à chacune de ses filles (la 4ème Rachel, trop jeune, n’entra en piste que bien plus tard), un instrument et les fit répéter sans relâche jusqu’à ce qu’elles puissent se produire sur scène. Son intérêt pour la musique était nul et à peu près égal à l’entrain de ses filles pour ce projet inepte que le paternel, complètement givré, s’empressait de valider régulièrement au cours de longues séances de spiritisme, autour de la table familiale, où il convoquait l’esprit de sa défunte mère. Austin leur paya des cours et se mua en un imprésario sans compassion, continuant entre deux sorties à les humilier et à les empêcher de sortir. En 1968, il les jugea prêtes pour un premier concert public où elles furent la risée du public d’Exeter. C’est lui qui les baptisa du nom de The Shaggs, en référence à la coupe de cheveux à la mode à l’époque et qu’on connaissait également sous le nom de The Funky. Le nom surfait également sur un film à succès de Disney sorti une dizaine d’années plus tôt, baptisé the Shaggy Dog. Les Shaggs multiplièrent alors les engagements sur les scènes locales, chacune des filles progressant très lentement dans la maîtrise de son instrument. Dorothy assurait le chant et jouait de la guitare. C’est elle qui est à l’origine de la plupart des compositions du groupe. Sa sœur Betty assure les chœurs et joue également de la guitare, tandis que l’énergique Helen défouraille à la batterie. Les Shaggs jouent souvent pendant trois heures de suite ce qui s’apparente à un grand sauve-qui-peut. Helen tape sur ses fûts comme une dératée, incapable de garder le même rythme pendant très longtemps, et donne à l’ensemble un caractère frénétique, sauvage et pré-punk qui ravira les auditeurs qui viendront. La voix de Dorothy est chaude, fragile, souvent fausse et se situe quelque part entre la poésie mystérieuse de Nico ou Bridget Saint John et l’énergie dingo de Janis Joplin. Les compositions sont lâches, les textes assez faibles, mais l’ensemble s’apparente à une sorte d’art brut, hillbilly, mi-rock, mi-folk pop, qui dégage un mélange de frustration extrême (le groupe est contraint de jouer par son père), de naïveté et d’un sentiment de libération complète.
La sortie de leur disque est ainsi accueillie avec un certain mépris et beaucoup d’indifférence. Le premier titre, Philosophy of The World, est assez remarquable pourtant, par sa générosité et son caractère direct.
Oh, the rich people want what the poor people’s got
And the poor people want what the rich people’s got
And the skinny people want what the fat people’s got
And the fat people want what the skinny people’s got
You can never please anybody in this world
The short people want what the tall people’s got
And the tall people want what the short people’s got
The little kids want what the big kid’s got
And the big kids want what the little kid’s got
You can never please anybody in this world
Oh, the girls with short hair want long hair
And the girls with long hair want short hair
Oh, the boys with cars want motorcycles
And the boys with motorcycles want cars
You can never please anybody in this world
It doesn’t matter what you do
It doesn’t matter what you say
There will always be
One who wants things the opposite way
It doesn’t matter where you go
It doesn’t matter who you see
There will always be
Someone who disagrees
We do our best
We try to please
But we’re like the rest
We are never at ease
Dorothy fantasme sur l’amour qu’on lui refuse avec des mots ultra simples mais qui, lorsque le groupe les interprète, prennent une portée universelle. Ainsi sur le gnangnan I’m So Happy When You Are Near :
I’m so happy when you’re near
I’m so sad when you’re away
I’ve been happy almost every day
Now that you’re here to stay
But when you have to leave
Then I’ll start to grieve
Le disque laisse une trace qui fera ensuite le bonheur des collectionneurs. Enregistré pourtant à l’époque en une seule journée, Philosophy of The World, est évidemment tout sauf parfait et agréable à écouter. Des musiciens de studio sont en soutien des jeunes femmes mais s’avèrent incapables d’apporter quoi que ce soit de stable à cette musique libre et largement désaccordée. Les filles se morfondent et l’ingénieur s’arrache les cheveux en essayant de convaincre leur père que tout ceci est du temps perdu car elles ne sont pas du tout en capacité d’enregistrer des chansons. Les techniciens se moquent du groupe et le père n’en démord pas. Il ira au bout de la démarche contre vents et marées. Le calvaire ne dépasse pas la journée d’enregistrement et tout le monde s’en retourne chez soi. My Pal Foot Foot sort en single.
Ce qui compte plus que le succès discographique, c’est que le groupe tourne et anime, dans des granges, les bals du samedi soir. Les sœurs sont célèbres dans la région et elles font danser les jeunes du coin. Les témoignages se multiplient sur le net bien plus tard de gens qui se sont rencontrés et aimés sur leur musique, des auditeurs/spectateurs qui ne les écoutaient à l’époque que comme bande-son d’une sociabilité rurale ou semi-rurale qui reposait en grande partie sur ces assemblées communales ou communautaires du weekend. Après l’épisode raté du premier album, distribué par un label local, les sœurs n’enregistrent plus mais sont forcées à jouer par leur père, qui les libérera finalement de son emprise funeste en mourant en 1975, date à laquelle le groupe se sépare, enfin soulagé de ne plus avoir à se prêter à ce simulacre musical. La légende du groupe survivra à cette fin d’activité avec la redécouverte de leur musique dissonante, maladroite, mais pleine de paradoxes, dans les années 80 et 90. On en fera même chez certains des précurseurs du punk, des musiques alternatives. Les sœurs quittent le milieu et fuient enfin cette musique pour laquelle elles n’étaient pas faites. Seule Dorothy/Dot Wiggin, la compositrice en chef et qui étaient peut-être la plus intéressée parce qu’on l’obligeait à faire, y reviendra par la suite, avec son propre groupe monté en 2012 suite à un hommage rendu aux frangines par un producteur new-yorkais. En 2017, après la mort d’Helen (2006), la batteuse qui amenait peut-être la vraie singularité au groupe, les deux sœurs survivantes se produiront ensemble à quelques reprises, et devant des caméras. Difficile d’en retenir quoi que ce soit musicalement et on préférera aller se plonger dans les rares films d’époque, mis en ligne il y a quelques années à la surprise générale sur YouTube, pour s’immerger dans ces grandes messes folko-sataniques à la gloire des musiques barbares. On se croirait parfois dans une tragédie rurale ou dans des chutes de studio de Carrie, tant on ressent dans sa chair l’étrangeté de toute cette mise en scène, la folie furieuse qui environne cet ensemble.
Écouter les Shaggs aujourd’hui n’a rien de drôle, ni de marrant. C’est une musique aberrante, post-moderne avant l’heure, faite de joie et de souffrance mêlées, de folie et d’espoirs adolescents, de tensions et d’abus, de contraintes et de frustrations. Une curiosité sans nul doute qui valait bien un hommage, une pensée attendrie. Cette histoire est bien plus sombre et tordue que Virgin Suicides. Elle est américaine, mais d’une Amérique privée de raison et de beauté, de cœur aussi, où les valeurs et l’ésotérisme se confondent pour produire une sorte d’horreur domestique, terrifiante et glaçante.

