Working Men’s Club / Fear Fear
[Heavenly Recordings / [PIAS]]

8.4 Note de l'auteur
8.4

Working Men's Club - Fear FearLors de la constitution de nos tops respectifs 2022, on a eu honte de constater que certains de nos albums préférés n’avaient pas été croqués sous notre plume. C’est le cas de Working Men’s Club et sa petite grenade Fear Fear, second album de ce jeune groupe mancunien de post-punk dégoupillé tout azimut durant le mois de juillet. On profite de ce moment creux en sorties pour lui dédier la petite chronique qui lui est due.

Fright Club

Pour l’auditeur qui a de la bouteille, écouter ce genre de groupe, c’est tout comme jouer au jeu des sept ressemblances. Un peu comme chez Pale Blue Eyes et tant d’autres groupes, l’album est rempli jusqu’à la lie en références. Manchester est devenue orpheline de son effervescence. Il ne reste plus que le fantôme des anciennes gloires de Madchester qui plane, sur nos cœurs et dans nos oreillettes. À l’écoute de l’album, on revoit les rues désertes de la ville, traversées par quelques ouvriers errants ; les fish’n’chips visités le midi, pause du labeur, et surtout ses discothèques du week-end où l’on s’oublie. Ces quatre jeunes ont raté leur époque, et tentent de ranimer le cadavre d’une époque où la scène musicale pétaradait. Si on commence dans l’ordre chronologique, on pense d’abord au gel de Cabaret Voltaire, groupe subsidiaire mais assurément marquant par lequel Pale Blue Eyes était aussi entré. C’est de la musique d’entrepôt, dure et martiale, froide comme les aciéries, mais aussi alanguie que les corps osseux des zonards d’Irvine Welsh. Voilà tout du moins l’angle peu commun de Working Men’s Club : une new wave abordée par son penchant industriel.

En somme, l’extrémité inverse à celle qu’aborde un groupe comme Drab Majesty : une new wave (presque) a-romantique et revêche. Pourtant, cela ne l’empêchera pas pour autant de cocher les cases (le nihilisme, l’extrême sériosité, l’orgueil, etc.) du parfait post-punk de poche. À l’écoute de Widow, on se demande presque si nous ne serions pas en train d’écouter une démo chantée de Gary Numan sur une piste des Depeche Mode des débuts, albums Speak & Spell et Broken Frame en tête. La musique y est toujours rythmée, mais rêche, austère comme les fabriques métallurgiques. Pour prendre quelques références plus contemporaines (et dénuées de chanteur), elles-même travaillées par ses mêmes illustres influences, on pense au travail du DJ et producteur Boys Noize, notamment sur Fear Fear (la piste), et bien évidemment à l’hybridité de The Chemical Brothers et d’Orbital. Ou encore, ici avec une voix et des corps, aux catalans de Dame Area, en moins épuisant et répétitif, mais en tout aussi radical. Le désabusé Ploys nous mine le moral, mais on comprend qu’il existe toujours une once de lumière scintillant au bout, la promesse d’un peut-être. La voix du chanteur Sydney Minsky-Sargeant nous rappelle aussi inévitablement, de par sa pâte placide, le petit Ian Curtis, mais ce n’est assurément pas Joy Division que veut le groupe, mais plutôt le New Order marquée par son séjour à Ibiza, celui des albums Technique et Republic. C’est assez simple : on pense à eux sur les deux tiers de l’album. Preuve d’une absence de snobisme qui auraient pu les borner à ne retenir de leur apprentissage que les groupes plus prestigieux, Working Men’s Club drape l’ensemble de sonorités complètement autres de groupes secondaires, plus ou moins oubliés, comme Yazoo, voire même de gimmicks affiliables à l’électro hip-hop d’Art of Noise et de Mantronix.

Welcome to Manchester

On l’a un peu oublié de nos jours, car l’électro c’est depuis subdivisé et embourgeoisée. Mais WMC, en voulant honorer ses dieux, reprend exactement ce point précédent l’émancipation de l’électro, période pendant laquelle les genres se télescopaient, et dont on ne savait plus ce qui relevait du rock ou de cette étrange nouveauté qu’était, à la fin des années 1980, la musique club, une époque dans laquelle New Order et Happy Mondays pouvaient chiper des bribes de A Guy Called Gerald et d‘Inner City pour leur musique. Ce moment où les embranchements devenaient (car ils le sont encore, attention) monnaie courante, mais avant, toutefois, une institutionnalisation des genres qui les rigidifiera. La house et la techno étaient encore des genres bien mystérieux que nous n’arrivions pas à désigner et distinguer, et même s’il existait déjà une scène alternative parallèle à celle, plus installée, de la scène new wave, ces sonorités électroniques s’insinuaient sans heurt dans des groupes « à chanteur ». Money Is Mine est empli de sonorités deep house, tout comme l’a récemment fait Everything But The Girl pour son retour, groupe non cité par WMC mais ressortissant de ces mêmes années-repères. En ce sens : ce ne sont pas des tubes technos, mais autres choses, des chansons électro-pop-rock encore, de nos jours, difficilement identifiables. À cette époque de la fin 80, la musique électronique ne s’était pas encore dématérialisée de la scène pour se cristalliser dans la figure du DJ, technicien du relai et entremetteur de l’ombre. Le fait que la culture club revienne se réintroduire dans un groupe tel que WMC lui confère une prestance pop, tout en décloisonnant le genre, rendant ces sonorités non forcément plus abordables, mais l’entourant d’une gelée pop et de sa dimension corporelle, celle qui sent l’humain.

À l’inverse de la plus pointue des musiques instrumentales, le groupe chaparde à des groupes là encore de second tableau, notamment ces compositeurs de bluettes électro pop à la crinière dorée : l’exaltant Cut doit s’entendre comme une trêve où l’on revisite nos souvenirs de A Flock of Seagulls (les guitares qui dérivent), de Real Life (les claviers qui pétillent, en particulier sur Widow) et de The Human League (les notes qui sifflent), voire même, et les sirènes synthétiques en attestent, d’O.M.D.! L’album est atypique de par son angle industriel, mais pas des plus original, peut-être trop marqué par cette saveur indus malgré la sauce synthpop. Mais il a cette belle teneur qui s’est vue refusée à celui de Dame Area. Les souvenirs musicaux ont bien été digérés : Working Men’s Club comprend la musique qu’ils ont aimée. Circumference fait très Atmosphere, tout autant qu’Underword et, d’une tout autre manière, A Certain Ratio, autres groupes phares tenus pour on ne sait quelle raison dans l’ombre des grands, et auxquels le groupe n’oublie pas de faire coucou. Sous ses grandioses influences, Working Men’s Club ne ploie jamais : c’est une performance. Mais il se laisse définir par elles. C’est le jeu.

Tracklist
01.19
02. Fear Fear
03. Widow
04. Ploys
05. Cut
06. Rapture
07. Circumference
08. Heart Attack
09. Money Is Mine
10. The Last One
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