Tim Saul / Tresholds
[Bark At Your Owner / ICEA]

9 Note de l'auteur
9

Tim Saul - TresholdsCela faisait quelques années qu’on avait pas entendu parler de Tim Saul. L’artiste, qui vit désormais à Brighton, était notamment le compositeur principal et moitié de notre groupe de hip-hop anglais préféré, Earthling, et l’auteur de plusieurs disques instrumentaux et bande-son splendides, dont le dernier en date Ear Music Volume 1 datait tout de même de 2012.

Dix ans plus tard, Tim Saul signe enfin son premier album solo, le très bien nommé (on y reviendra) Tresholds, qui s’impose comme l’un des disques à découvrir et à savourer de ce printemps. Tresholds signifie évidemment « seuils », « passages », « marche-pied » en anglais, soit l’idée d’un endroit, d’une zone où l’on va passer d’un point à un autre, d’un état à un autre, d’une émotion à une autre. Ce titre est tout à fait juste pour décrire la musique tellement originale et précieuse d’un musicien, délicat et attentif, qui traque sur chaque plage, fantomatique, instrumentale ou changée, les légères variations du temps, du son et de l’espace. Il y a dans les compositions de Tim Saul une dimension abstraite qui se nourrit de l’espacement des couches de production mais aussi de la manière dont le compositeur va mêler des beats, des samples et des voix naturelles. Cette dynamique, qui a été la base du trip-hop pétillant de son ancien groupe, sublimé par les mots et la voix de Mau (justement, futur chanteur de Tristesse Contemporaine, pour ceux qui n’auraient pas suivi), se retrouve ici intacte dans un écrin minimaliste et millimétrée qui n’est pas sans rappeler la démarche quasi clinique de Akira Kosemura, le patron de Schole Records.

Tim Saul a le même sens de la retenue et de l’économie, cette obsession de ne jamais céder à des effets spéciaux ou de manche qui viendraient agiter exagérément sa musique, proposer un emballement ou une mélodie accrocheuse alors que la suggestion à deux doigts et trois notes déposées en catamini sont suffisantes pour créer autant d’émotion. Cryptophasia à l’ouverture est emblématique de ce style discret et synthétique, si habile à tisser des ambiances et dénouer des contradictions. Entre musique contemporaine et pop aérienne, Tim Saul ne choisit pas vraiment. Il élève, il brandit, il éclaire, soulignant d’un trait ou d’un rayon laser une grappe de notes. Sur Georges Street, il signe avec Elsa Esmeralda, le titre le plus « show off » du disque, un envoûtant précipité pop qui fait penser à un mélange d’Amanda Palmer, devenue modeste, et du Dead Can Dance. Sur le bandcamp du musicien, quand on clique sur la rubrique « paroles » qui a été placée délibérément, on peut lire « no words necessary », ce qui sonne comme un manifeste pour ces simples vocalises suggestives. Il y a bien des paroles sur The Humming mais qui ne font qu’évoquer les sons emmêlés d’un sas sonore entre voix et échos lointains d’une radio fantôme.

The sound of time passing. / Air pauses at night./  The sound of separation. Radio of uncertain frequencies. Air pauses at night. / The sound of secret speech. The sound of separation./ Radio of uncertain frequencies. The sound of the Humming and the beautiful noise of the world.

La musique de Tim Saul n’est pas à proprement parler angoissante ou crépusculaire. Elle est interstitielle et résiduelle, réplique d’anciens sons, d’anciennes émotions qui ne remontent jamais vraiment à la surface. Le disque a été en partie composé pendant la période trouble de ces dernières années et est imprégné d’un sentiment de clandestinité, comme s’il avait été fabriqué en secret et avait reçu la contribution d’amis masqués ou se tenant entre la vie et la mort. C’est le cas de Julee Cruise que l’on retrouve sur le formidable Fly Away. La chanteuse américaine est morte en juillet 2022. Tim Saul reprend à l’entame du morceau la voix qu’on entendait sur le dernier album d’Earthling où elle figurait. Est-ce une voix vivante ou une voix morte ? Le texte est évidemment prémonitoire et émouvant au possible.

So I’m never gonna come back no no I’m never gonna come back no no I’m never gonna come back no cause You’ll never be the same So I’m never gonna come back no no I’m never gonna come back no no I’m never gonna come back no Dust to dust human remains Think I’ll fly away Where its safe & warm Think I’ll fly away

On pense à Stina Nordenstam pour la fragilité mais tout autant aux cassettes de Raudive qui capturaient la voix des spectres. Fly away est le plus beau morceau entendu cette année, une merveille de délicatesse et de grâce. Il illumine et donne sens à la cartographie fictive et imaginaire que Tim Saul donne des territoires que sa musique traverse. Vers où va-t-on avec Tresholds ? Va-t-on quelque part ? Il y a du sacré sur OnlyAvailableLight, du mystère et de la magie blanche, en même temps qu’une forme de tristesse infinie et de désolation. Le dernier morceau, Alone, Together, We Are, est lui aussi magistral, déchirant comme du Arvo Pärt, il semble jouer avec des ondes Martenot et naviguer entre une mélancolie sans fond et le réconfort d’un amour absolu.

Tresholds est un disque fin et remarquable qui éclaire sur la façon dont les différents mondes (terrestres, la vie/la mort, le temps) communiquent entre eux. Le disque agite avec la discrétion et la subtilité d’une brise, le voile souple qui sépare les espaces poreux. Lorsqu’on écoute Tim Saul, on pense aux inframondes explorés par les scientifiques géniaux, des ondes radio et spirites, à Tesla, Edison, Conan Doyle et Houdini, autant qu’aux musiciens contemporains comme Gavin Bryars à qui son travail renvoie.  Rater ce disque serait impardonnable.

Tracklist
01. Cryptophasia
02. 24 George Street (feat. Elsa Esmeralda)
03. The Humming
04. Behind The Lights Are The Stars
05. Radiant Particulars
06. Tresholds
07. Julee Cruise & Tim Saul – Fly Away
08. OnlyAvailableLight
09. Alone, Together, We Are
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