Agar Agar / The Dog and The Future
[Cracki Records]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Agar Agar - The Dog and The FutureMalgré un suivi attentif de leurs premiers travaux et une fréquentation assidue de leurs concerts, on était bien incapable de deviner à quoi ressemblerait le premier album de Agar Agar. Le duo, électro-pop, débordait, sur scène, déjà amplement du registre dans lequel on l’avait connu à ses débuts. Electro, punk, dansant, soul et ultraséduisant autour de son iconique Prettiest Virgin, on ne se doutait pas que Clara Cappagli et Armand Bultheel réussiraient d’emblée à nous surprendre à ce point et à accoucher d’un album aussi passionnant et déroutant que The Dog and The Future. Les amateurs de dance et d’électro en seront pour leur grade : The Dog And The Future n’est pas une collection d’hymnes fédérateurs et bons à danser, c’est juste l’album français le plus expérimental et génialement réussi de l’année en cours.

Pas la peine de modérer notre enthousiasme et d’y aller avec des pincettes : il faut un peu de temps pour l’apprivoiser mais on tient là une pépite qui mériterait de hanter les rêves éveillés et humides de la start up nation présidentielle jusqu’à la fin de leur foutu mandat. Agar Agar est prêt pour  régner sur un monde froid, ultralibéral et pourtant follement érotique. Le groupe a déclaré son indépendance depuis longtemps et pourrait bien entraîner derrière lui toute la jeunesse désenchantée du pays dans un combat pour la liberté de faire ce qui lui plaît. C’est tout le sens de cet album qui propose une collection de dix titres irresponsables, affreusement maîtrisés, aux implications cliniques redoutables, cold et chaud comme la cendre. Ceux qui pensent que Chris(tine & The Queens) ou Émilie Simon ont jamais fait quoi que ce soit de musicalement intéressant pourront aller y voir de plus près pour évaluer les dégâts : Agar Agar est la synthèse de tout ce qui est advenu avant des raves à l’électro clash, de la soul à la musique ethnique. C’est la rencontre entre une jeunesse sans conscience de classe et le surréalisme, le mariage de l’expressionnisme allemand, du gothique et du punk de Denver. Mais à quoi ressemble ce gloubi boulga de références bon sang ?

Demain les chiens

A rien et à tout à la fois. The Dog And The Future démarre par quatre minutes d’une intro électro où Clara, sur une bande son millimétrée, revendique sa nature animale et renaît en tant que créature sidérale new age. On se croirait dans un happening des années 80, glaçant et honteux. Le corps nu émerge d’un nuage de fumée. « I Live in new crust/ Mother Load, new place. I’m an animal friend/ Lex Is my girl/ With the best hygiene/ she  will gloat for tote fan/ and my house is made/ Out of basketball floor. » L’épiphanie est incroyable et cela ne fait que commencer. La civilisation réduite à rien, fugace comme une mode qu’on dépasse. Le deuxième morceau, Lost Dog, est l’un des sommets du disque. L’audace est là d’emblée : percussions ethniques, quelques notes de synthé et une voix de comédie sur jouée qui annonce… la perte du chien. Cette figure canine, on la retrouvera dans presque tous les morceaux pour désigner un amant métaphorique (ici, peut-être), un chien véritable ou une sorte de Mc Guffin non identifié. Il y a une décontraction et une absence d’émotion dans la manière de chanter de Clara qui crée un malaise et le sentiment que le duo, sûr de lui, se fout de nous comme de sa dernière paire d’oreilles. « I dont care about my dog, sorry/ He wrote me letters/ But I dont give a shit, really/ offering me flowers », éclate-t-elle de rire dans un mouvement à la fois terrifiant et irrésistible. Impossible de définir ce qu’inspire cette musique : de l’agacement, de la répulsion parfois mais plus sûrement un état de fascination qui se prolonge évidemment sur le single Sorry About The Carpet et ne nous lâchera pas de tout le disque.

Tapis rouge

Déjà évoqué, le titre est une merveille qui s’étend sur 6 minutes. La voix est maltraitée mais sublimement nue, appliquée à ne pas sonner juste et à ne jamais aller au bout de ce qu’elle a à dire. Sorry About The Carpet est l’un des plus beaux morceaux sur un couple qui tangue jamais composé. Le dosage de poésie et de réalisme social est parfait à l’image de ces magnifiques vers : « There’s a hole in my sock but i can live with it/ And all the cereals to keep me awake/ I can recall the moment that I lost all faith/ Yeah », tandis que la mélodie n’en finit pas de s’étirer, mimant la douleur d’une séparation qui se déploie dans la durée du quotidien. Clara Cappagli époustoufle ici par sa capacité à chanter à plat en étant aussi expressive : tristesse, minauderie, on l’entend respirer, pleurer et se rendre disponible à nouveau. C’est elle qui aimante les morceaux et diffuse en permanence l’ambiguïté d’intention qui fait la richesse d’Agar Agar. Son chant est d’un naturel permanent comme si aucun effet n’avait été travaillé et qu’on le saisissait au sortir de la chambre.

A cœur et à crocs

Le miracle est à l’œuvre sur l’immense Fangs Out, un véritable festival de créativité où musique et chant nous en font voir de toutes les couleurs. Techniquement, il n’y a presque rien : une boucle, un sample, l’aboiement d’un chien et pourtant un monde est installé en quelques secondes, compréhensible, ultra violent et sans repères. Le morceau navigue entre les genres avec un fond d’électro, du trip-hop, des accents soul et toujours ce formidable détachement, presque démoniaque, qui transforme la moindre des séquences en attentat contre le bon goût. Le texte (encore le texte) mérite d’être lu et relu. De quoi parle-t-on ici ? Du chien toujours, fait homme, qui se branle et saigne sous l’effet d’un amour qu’on lui accorde par pitié pour sa misère. La chanteuse s’installe en dominatrice et nous marche dessus, nous déchire de ses/nos crocs. On ne s’en lasse pas.

Comme à chaque fois, on ne va pas faire du titre à titre mais tout est réussi ici : Gigi song est une merveille de pop sixties, chantée à la Siouxsie, magnifiée par des chœurs en doowap inattendus, Shivers un boulevard world trance qu’on croirait tombé du dernier Orbital. Lorsque Agar Agar consent  à refaire de l’électro, cela donne l’excellent Lunatic Fight Jungle qui jongle avec une souplesse incroyable entre New Order, Kate Bush et on ne sait quelle sarabande tropicale. Le duo ne se fixe aucune limite ici, évoluant dans un cadre qui s’étend de la pop à la musique sacrée, à l’image de l’incongru Duke et d’un Requiem magnifique, plus proche du Dead Can Dance ou d’un Purcell joué au synthé, que de ce qu’on pensait être le registre naturel d’Agar Agar. D’aucuns seront sûrement désarçonnés par ce mélange des genres et ces tentatives débridées de faire voler en éclats les limites de ce qu’on connaît. L’album manque de tubes (encore que sa première partie en est pleine, des tubes pervers et brinquebalants) mais s’affirme comme un geste de la plus grande modernité. The Dog and The Future se referme sur Schlafield Für Gestern, un titre proto-électronique délicat et léger comme s’il était tombé du I Hear A New World de Joe Meek, le premier disque électro de tous les temps. C’est beau et délicat, vain et clair comme un lever de soleil au temps des pionniers.

Il y a du génie dans cet album, de l’insubordination manifeste et une créativité folle qui laisse, après l’entrée en piste des Bad Sounds, signalée récemment, augurer d’un futur réellement altéré, modifié et vivifié pour le meilleur et pour le pire. La modernité est en marche. On peut oublier tout ce qui a été dit et recommencer à désespérer. Ceux qui parlent d’un nouveau monde n’y sont pas. C’est l’émotion qui a changé et s’est effondrée sur elle-même.

Tracklist
01. Made
02. Lost Dog
03. Sorry About the Carpet
04. Fangs Out
05. Gigi Song
06. Shivers
07. Lunatic Fight Jungle
08. Duke
09. Requiem
10. Schlafield fur Gestern
Ecouter Agar Agar - The Dog and The Future

Lien
Ecrits aussi par Benjamin Berton

Daisy Mortem planque l’arête sous le carnage

De retour en France le 14 novembre à Montpellier, pour un tour...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *