Sin City, Bono et les 40 concerts (Partie 2/2) – Achtung U2 Forever !

U2 Las Vegas

Après une belle partie introductive la semaine dernière, on plonge à corps/coeur perdus dans les concerts donnés par U2 dans cette fameuse Sphere bâtie pour et par eux à Las Vegas. Le compte rendu passionné et vertigineux d’Eric Flitti, fan de 30 ans du groupe, ne lésine pas sur les épithètes pour décrire l’immensité, l’intensité et quelque part la monstruosité de cette expérience unique, artistique, spirituelle et commerciale. Avec ce récit, on plonge aussi au coeur de l’attachement charnel à un groupe, cette énergie un peu folle qui fait que certains courent le monde pour communier avec leurs héros, entendre des chansons qu’ils connaissent par cœur et les entonner entre semblables. L’initiative a soulevé nombre de critiques, la première étant sans doute celle du bilan écologique d’une initiative qui, sur scène, met pourtant en avant et de très belle manière l’impératif de sauvegarde des espèces et des écosystèmes. Bono est aussi un immense artiste pour cette capacité à gérer des contradictions grosses comme lui. Que faut-il en penser ? Critiques, admiratifs, enamourés ou circonspects : il n’est peut-être pas nécessaire pour une fois de choisir son camp. On pourra aussi bien se laisser porter par l’enthousiasme et le spectacle de l’adoration. U2, Sin City, Bono Vegas : suite et fin. 

Article signé par Eric Flitti

De Berlin à l’infini

Dans un geste audacieux, DJ PAULI le PSM, mieux connu sous son nom de scène Atomic MC, a fait une entrée spectaculaire, se frayant un chemin à travers la foule dans une Trabant iconique, illuminée par un jeu de néons étincelants. Ce choix n’était pas anodin : il a tissé un lien visuel et émotionnel puissant entre le Berlin de l’après-réunification, qui pulse à travers l’âme d’Achtung Baby, et l’énergie électrique de la ville hôte de la soirée. Atomic MC a ensorcelé l’assemblée pendant une heure avec un remix inédit, fusionnant Lemon de U2 et I Feel Love de Donna Summer, une collaboration magistrale co-écrite par Giorgio Moroder.

Pour la première fois, U2 se produit sans l’un de ses membres fondateurs, Larry Mullen Junior, momentanément absent suite à une intervention chirurgicale nécessaire pour remédier aux séquelles laissées par des années à manier les baguettes. Dans ce contexte exceptionnel, c’est Bram van den Berg, un batteur néerlandais de grand talent, qui a rejoint le groupe, marquant une première depuis le 26 novembre 1993 où Adam Clayton avait été remplacé par Stuart Morgan.

À la suite de la prestation électrisante d’Atomic MC, nous sommes catapultés en 1992. Bono, captivant et tout en intensité, chante avec une passion dévorante. Son ombre, projetée sur le mur, danse au rythme de chaque note, créant un duo visuel et émotionnel époustouflant. Il  interprète a cappella le morceau mystérieux qui ouvrait Zoo TV, avant de plonger dans Zoo Station d’Achtung Baby. Bono, vêtu de noir et orné de deux chapelets, a réinventé « Zoo Station » avec brio, tissant laughing gas et Las Vegas dans un jeu de mots scintillant, qui a résonné dans toute la salle. La scène, jusqu’alors imperturbable, a commencé à se fissurer, libérant des volutes de poussière, comme si un monde caché tentait de percer à travers. Puis, dans un triomphe visuel, une lumière aveuglante a jailli, captivant tous les regards et transformant la scène en un spectacle d’une beauté renversante. Une croix blanche, d’une luminosité divine, a dominé l’écran géant, baignant la scène d’une aura mystique. Au cœur de ce tableau, Bono, sur une plateforme élévatrice semblable à un tourne-disque géant, s’élève, devenant l’épicentre d’une expérience concertante inoubliable. Chaque regard était captivé par sa présence, magnétique au centre de ce microcosme scénique. Son interprétation a créé un moment de communion intense entre l’artiste, sa musique, et le public, enveloppés ensemble dans une sphère de lumière et d’émotion.

U2 Las Vegas

Pendant ce temps, le plus grand écran LED du monde brille de toutes ses forces, captivant l’assemblée avec une technologie de pointe. U2, rendant hommage à l’ère ZOO TV, a soigneusement choisi une setlist qui plonge le public dans une nostalgie vibrante, tout en bénéficiant des avancées technologiques modernes pour amplifier l’expérience. Cette fidélité au passé, alliée à une innovation constante, a fait battre le cœur des fans de la première heure et des nouveaux venus. The Fly transforme la salle en un vortex de chiffres numériques, un ballet textuel vertigineux où des slogans tels que « Tout ce que vous savez est faux » et « Le goût est l’ennemi de l’art » défilent à une vitesse vertigineuse.

Avant les premières notes de Even Better than the Real Thing, Bono prend le temps de présenter Adam et The Edge à la foule, instaurant une atmosphère intimiste malgré l’ampleur de l’événement. Puis, avec un brin de malice dans la voix, il se tourne vers le public, lançant en énigme : « Et vous, qui diable êtes-vous ? Je suis sûr de vous avoir déjà rencontré quelque part ! « Bonsoir. Comment vous sentez-vous ce soir ? Où sommes-nous vraiment ? Et plus profondément, pourquoi existons-nous ? Qui sommes-nous dans l’immensité de l’univers ? Mais vous, je vous reconnais… vous êtes le commencement de tout, Adam ! Et toi, là-bas, qui es-tu donc, bon sang ? Allons à la découverte de nous-mêmes ! » Even Better Than the Real Thing est sublimé par King Size, une œuvre visuelle hallucinante de Marco Brambilla. Brambilla tisse un riche tableau, fusionnant les multiples incarnations d’Elvis Presley à l’écran avec une mosaïque de sosies et d’imitateurs, enrichie par des Elvis virtuels façonnés par l’intelligence artificielle et des hommages à des figures cultes comme Sailor, le protagoniste du chef-d’œuvre de David Lynch. Cette œuvre s’inscrit dans une esthétique délibérément kitsch, capturant l’essence flamboyante de Las Vegas.

Certains soirs, Bono chantera quelques notes de Black Dog pendant Even Better than the Real Thing. A la fin de la chanson alors que les images d’Elvis Presley finissent d’envahir l’écran, plongeant la salle dans une ambiance rétro-futuriste., Bono se fait l’écho de la grandeur de l’événement avec une révérence humoristique : « Ce que nous vivons ce soir, ce n’est pas une simple chapelle dédiée à Elvis. Non, mes amis, c’est une cathédrale à la gloire d’Elvis ! » Le spectacle se métamorphose, atteignant des sommets d’éclat avec Mysterious Ways, où lumière et magie se conjuguent pour enchanter la scène et envelopper le public. Young Americans s’infiltre avec finesse dans Mysterious Ways, créant une fusion subtile et captivante.

Un moment de pure émotion nous est offert avec One, sublimé par un interlude de Purple Rain puis le public se laisse emporter dans un hommage poignant à Elvis Presley avec Love Me Tender. À certaines occasions, c’est Unchained Melody qui viendra clore cette interprétation dépouillée de One. Des images de la mission spatiale vers la lune sont projetées en arrière plan. L’intensité monte d’un cran avec Until The End of The World, précédé par des sons tonitruants évoquant des coups de canon et l’irruption d’éclairs. Bono va rejoindre le public dans la fosse et entonne quelques couplets de Paint It Black. Certains soirs, Bono finira Until The end of the World par une chanson d’Edith Piaf  Non, Je Ne Regrette Rien. Il n’avait pas chanté sur Edith Piaf depuis les concerts parisiens juste après les attentats du 13 novembre 2015.

Le spectacle atteint son point culminant visuel dans une finale digne d’une scène apocalyptique.  Lors de Until the End of the World, l’artiste irlandais John Gerrard, connu pour ses représentations numériques de drapeaux, offre une nouvelle vision d’une de ses œuvres antérieures : Flare, un jet de pétrole enflammé s’échappant comme d’un puits du désert. Flare, présente un gigantesque étendard où s’embrase un jet de pétrole, créant une illusion de flamboiement intense.  Flare symbolise la connexion de U2 avec le désert, évoquant à la fois Joshua Tree et la conscience actuelle autour de la responsabilité environnementale. Lors de l’interprétation  de Who’s Gonna Ride Your Wild Horses, le public est témoin d’un spectacle visuel stupéfiant : une succession apparemment infinie de draps, méticuleusement attachés les uns aux autres, s’élève lentement vers le zénith du dôme. Initialement, cette apparition pourrait être confondue avec une projection sur écran, tant elle semble irréelle. Pourtant, cette échelle de tissu, à la fois grandiose et palpable, est bel et bien ancrée à un ballon vivant, dansant librement parmi les nuages.

A l’approche de la fin du premier acte, les musiciens prennent des allures divines dans le ciel, leurs silhouettes distinctes se détachant majestueusement au-dessus du public Autour d’eux, les flammes dansent au rythme de la musique, créant une atmosphère à la fois sauvage et envoûtante, où chaque note jouée semble embraser l’air.

La set list s’adoucit avec Tryin’ to Throw Your Arms Around the World, continuant à tisser un fil conducteur d’émotion et de nostalgie à travers la soirée. Après avoir chanté un couplet de Land Lady et dans un moment de pure magie scénique, Bono convie une spectatrice à partager la lumière des projecteurs, lui confiant la tâche poétique de naviguer avec le ballon à travers l’océan aérien de la scène. Puis, avec une grâce qui semble défier la gravité, elle s’engage dans une danse aérienne, se balançant au sein d’une boucle onirique formée à la base de cette échelle céleste, amplifiant l’émerveillement de cette nuit inoubliable.

Échos d’Amérique : Le voyage intime de U2 à travers Rattle and Hum

U2 Las Vegas setlistAprès avoir brillamment interprété une sélection de morceaux de l’album Achtung Baby, présentés dans un ordre optimisé pour enrichir l’expérience scénique (une démarche qui se distingue nettement de la tournée d’auto-célébration du Joshua Tree, où l’album était joué intégralement et dans son ordre original), le groupe s’aventure dans l’exploration de leur album le plus teinté d’influences américaines, Rattle and Hum. Bien que cet album ait été quelque peu critiqué par la presse à sa sortie, il demeure un chapitre fascinant de leur évolution artistique.

En effet, l’année 2023 a permis de célébrer le 35e anniversaire de l’emblématique album Rattle and Hum de U2, le remettant sous les projecteurs dans une setlist où il côtoie fièrement des titres phares de l’album Achtung Baby. Au cœur du spectacle, un moment fort se dessine avec l’interprétation magistrale d’un quartet issus de Rattle and Hum : All I Want is You, Desire, Angel of Harlem, et Love Rescue Me.

Cette deuxième partie du concert, véritable interlude et comme une respiration au cœur de l’événement, marque un retour à une ambiance plus intimiste. L’unique élément scénique, une platine vinyle gigantesque qui fait office de scène, s’illumine soudain, devenant l’épicentre d’un spectacle à la fois sobre et profondément émouvant. Dès cet instant magique, l’intimité s’intensifie : l’écran, habituellement saturé d’animations dynamiques, adopte une approche plus épurée, se contentant de jeux de lumière subtils et de projections évoquant des images du groupe capturées en pleine performance. Cet écrin visuel minimaliste mais expressif sert à magnifier l’essence de la musique, plongeant le public dans une expérience à la fois personnelle et partagée.

The Edge délaisse sa guitare électrique au profit d’une acoustique puis sa voix se fond dans celle de Bono, le spectacle atteint un sommet d’intimité. All I Want is You est alors chanté avec une telle sincérité qu’on pourrait croire le duo au sein d’une pittoresque chapelle de mariage de Las Vegas. Avec une introspection palpable, Bono partage avec le public l’essence de cette chanson : « Dans ce morceau, nous avons exploré l’âme d’une promesse nuptiale, mais en l’interprétant à travers le prisme complexe des émotions et des aspirations féminines. »

Le 25 octobre juste avant de démarrer la chanson All I Want is You, une invitée surprise rejoint U2 sur scène. Bono la présente sous des applaudissements nourris : « Nous n’allons pas seulement inverser le disque, je veux inverser le scénario. Parce que j’ai essayé, certains d’entre vous le savent peut-être, d’écrire cette prochaine chanson du point de vue d’une femme. De la chanter du point de vue d’une femme, aussi ridiculement absurde que cela puisse paraître. C’était mon secret. Je l’ai gardé jusqu’à la sortie de mon livre. Je l’ai chanté à des femmes. Mais je ne l’ai jamais chantée avec une femme. C’est ce que je vais faire ce soir. Pas n’importe quelle femme, la plus audacieuse dans n’importe quelle pièce où elle se trouve. Accueillez donc sur notre platine la divine, la divine, Lady Gaga« .

Entre les morceaux, Bono et Lady Gaga échangent quelques mots, durant lesquels Bono interroge Gaga sur ses expériences dans le désert. Il partage ensuite avec elle et le public l’anecdote d’un titre de journal irlandais devenu légendaire au moment de la sortie de The Joshua Tree. Le titre provocateur ? Four Pricks in the Desert (Quatre connards dans le désert). S’amusant de cette boutade, Bono conclut avec un sourire : « Et voilà, nous avons le Wanderlust ! » avant de s’adresser à Lady Gaga en la qualifiant de « rose du désert », ajoutant une touche poétique à leur conversation. Immédiatement après All I Want is You, Bono entame délicatement Shallow, initialement perçue comme une courte incursion musicale au sein de la chanson. Toutefois, ce moment se métamorphose en un instant magistral dès que Lady Gaga prête sa voix à l’interlude. Cette chanson, qui a vu le jour dans la collaboration  de Lady Gaga et Bradley Cooper pour le film A Star is Born, s’élève à de nouvelles hauteurs ce soir. Bono, embrassant le rôle de Cooper, s’harmonise aux lignes mélodiques avec Lady Gaga, offrant une interprétation remarquablement poignante de cette œuvre mémorable. Ensemble, Bono et Lady Gaga donnent vie à I Still Haven’t Found What I’m Looking For, leur voix s’entrelaçant avec une synergie parfaite. Leur interprétation culmine dans une reprise vibrante de Movin’ On Up de Primal Scream, offrant un finale à la fois puissant et poignant.

Tandis que Lady Gaga se retire élégamment de la scène, Bono saisit l’occasion pour la célébrer avec admiration : « Quelle artiste exceptionnelle. Elle est un kaléidoscope vivant, incarnant à la fois la diva du disco par excellence, l’enchanteresse du burlesque, et une interprète de jazz avec une âme profonde. Mais au-delà de ces talents, c’est son cœur, un cœur vibrant au rythme du rock and roll, qui la distingue ! » U2 a certes déjà invité des spectateurs à rejoindre leur espace scénique lors de prestations à la Sphère, mais convier une icône de la stature de Lady Gaga est une première absolue. Ce n’est pas la première fois que leurs chemins se croisent artistiquement, rappelant leur collaboration lors d’un concert inoubliable au Madison Square Garden en juillet 2015.

S’ensuit une interprétation poignante de Desire. Lors du premier concert du 29 septembre, Bono jouera  une vibrante reprise de Love Me Do dédiée à Paul McCartney, présent parmi le public. Le moment culmine avec le public reprenant en chœur Angel of Harlem en version acoustique, suivi d’un hommage à Van Morrison, en l’honneur de tous les Irlandais dans la salle. Dans d’autres concerts, Angel of Harlem sera jouée en entier en version semi acoustique. Un extrait de Like A Rolling Stone est intégré à Angel of Harlem, créant une fusion quasi parfaite avec la chanson issue de Rattle and Hum. Un autre soir Angel of Harlem a brillamment pris son envol dans une interprétation captivante de Suspicious Minds en hommage à Elvis Presley. Au sein de l’œuvre magistrale qu’est l’album Rattle and Hum, c’est avec une simplicité presque épurée mais chargée d’une émotion palpable que Love Rescue Me vient clore le répertoire. Cette chanson étonnante par son minimalisme instrumental, permet à la voix de Bono chargée de passion et aux paroles d’une intensité rare de capturer toute l’attention du public. L’interprétation dévoile une vulnérabilité et une sincérité à fleur de peau, transformant ce morceau en un épilogue poignant et inoubliable pour l’album. Love Rescue Me se révèle être une véritable ode à la rédemption et à l’espoir.

Pendant cette sorte de deuxième mi -temps, Bono prend le temps de parler du groupe. Certains soir, il nous raconte le récit captivant de Bram le batteur. « Permettez-moi de vous introduire à une figure remarquable, qui a fait ses premiers pas dans le monde de la musique en tant qu’apprenti de Larry Mullen Junior sur l’album Pop en 1998. Lors des préparatifs à Dublin pour notre concert sphérique, j’ai accordé quelques jours aux musiciens aguerris pour tisser des liens et s’adonner à leurs rituels habituels, à savoir, ignorer les vocalistes. Lorsque j’ai pénétré dans la salle de répétition, accompagné d’Edge, j’ai lancé un joyeux ‘Comment allez-vous ? Quelles sont les nouvelles ?’ C’est alors qu’un géant néerlandais fit son entrée. Sa stature imposante et son allure m’ont fait penser qu’il n’était pas un novice… et quelle prestance ! Nos regards se sont croisés, un échange silencieux mais intense. Soudain, il brisa le silence avec une pointe d’humour : ‘Ah ! Je vois qu’il y a un quatrième membre de U2 !‘ Une réplique piquante, mais dite avec un sourire qui désarmait. »

Et Bono de continuer avec des propos affectueux sur Bram : « Il est d’une élégance rare, imposant par sa taille, il incarne à la fois force et charisme. » Il a ensuite évoqué Adam avec une touche d’humour : « L’unique prouesse qu’Adam ne maîtrise pas à la basse, c’est de jouer tout en éclatant de rire », déclenchant un fou rire chez Adam alors qu’il tentait de le taquiner. Quant à The Edge, loué comme « un génie au talent indéniable » et « notre illusionniste de génie« , Bono a ajouté avec légèreté qu’il avait réussi à ne pas perdre son passeport ce jour-là. Ce commentaire venait après une légère mésaventure où The Edge, ayant assisté à un concert de Hozier à Vancouver pendant la tournée à Las Vegas avait fait naître des inquiétudes quant à sa capacité à rejoindre le groupe à temps.

Pendant certains concerts, certains titres de Rattle and Hum seront remplacés par des chansons issues de l’album War. Ainsi  des titres emblématiques de l’album War (1983), dépouillés de leur charge combative, prennent une nouvelle dimension : Two Hearts Beat as One, Seconds et un Sunday Bloody Sunday se voient libérés de leurs échos de conflit, offrant une expérience musicale profondément renouvelée.  Surrender, capture l’image poétique de vapeur s’évaporant dans l’immensité du désert de Mojave. Parmi les moments privilégiés de certains concerts figure une interprétation dépouillée de Pride, un morceau qui n’avait pas été joué depuis le grand final de la tournée Joshua Tree, le 15 décembre 2019 à Mumbai. Pride a également trouvé sa place dans le cadre du Stories of Surrender Tour, la tournée en solo de Bono, où il a été interprété en compagnie de The Edge en Ukraine, le 8 mai 2022, marquant un moment poignant et mémorable.

U2 Achtung Baby

Deuxième set d’Achtung Baby : une symphonie de lumière, de sons et d’émotions

Achtung Baby réapparaît avec So Cruel, une interprétation simplement sublime, fidèle à la perfection de l’album. La guitare d’Edge déchaîne sa puissance sur Acrobat, dynamisant la scène transformée en un immense écran vidéo, propulsant le morceau à des sommets inégalés depuis 2018. La sphère s’illumine de nouveau pour la réintroduction d’Ultraviolet, surpassant sa version de 2017 avec une fin subtilement remaniée. La pièce vidéo pour Ultra Violet s’articule autour de lignes verticales très colorées ressemblant à des lignes de vitesse ou à des précipitations lorsque les nuages atomiques se déplacent à travers le lieu. Pendant certains moments, ces lignes explosent tels des feux d’artifice ou des bombes atomiques.

Le groupe offre ensuite au public la plus belle version jamais jouée de Love is Blindness. Une véritable révélation, où même si l’aspect visuel reste sobre, la guitare d’Edge touche au sublime. Bono modifie légèrement les paroles, mais le solo d’Edge, en clôture, reste inoubliable. Viva Las Vegas d’Elvis Presley fait son apparition à la fin de Love is Blindness.

Pour le dernier titre d’Achtung Baby, le dôme de la Sphère est enveloppé dans un voile de bleu profond  métamorphosant l’espace en une étendue céleste de quiétude. Mais cette tranquillité n’est que de courte durée, car bientôt, un spectacle inattendu se dévoile : une myriade d’abeilles et de mouches de taille colossale commence à grignoter cette sérénité visuelle, éclipsant progressivement le bleu par leur présence envahissante. Ces essaims, dans un ballet incessant, tissaient une toile d’ombre jusqu’à recouvrir presque intégralement le dôme, ne laissant que des fragments de lumière s’échapper. Cette transformation symbolise avec une poignante beauté l’adage que l’amour, dans sa force aveuglante, peut engloutir toute clarté.

Harmonies Célestes: le ballet lumineux de U2 à Las Vegas

Après un court interlude, U2 fait un retour triomphal sur scène avec Elevation, réinventée dans une version aux échos plus électroniques, quasi club. Bono lance au public, vibrant d’anticipation, « Êtes-vous prêts à décoller ? » Sa tenue est métamorphosée : il arbore désormais une veste blanche éclatante, digne d’une discothèque, ornée d’un brassard couvert d’insignes spirituels, et des lunettes teintées d’un rose fluo captivant. À ses côtés, Adam Clayton se distingue dans une veste d’un bleu électrique, tandis que The Edge, fidèle à lui-même, offre une prestation guitare ludique et maîtrisée. Les jeux de lumières explosent en un ballet de flashs, clin d’œil assumé à l’ère Popmart et au mythique single Discothèque ». En apothéose, Bono clôt le morceau en empruntant les paroles de My Way, rendu célèbre par Sinatra et Elvis Presley, leur offrant ainsi un hommage vibrant sous les néons de Las Vegas.

U2 Las Vegas 2024

 

Dans une démonstration de virtuosité artistique, le groupe se transcende avec Atomic City, effaçant audacieusement les frontières entre le tangible et l’imaginaire au cœur de la Sphère. Les rues animées qui entourent la Sphère se matérialisent à l’intérieur, forgeant une illusion de connectivité immersive avec le monde extérieur. Cette incursion audacieuse au cœur de l’urbanité s’entame par une désintégration visuelle fascinante : sous nos yeux, cette métropole vibrante se déconstruit pièce par pièce, révélant l’immensité désertique qui constituait son paysage originel. Alors que l’effervescence de Las Vegas s’évanouit lentement, la scène se transforme pour exposer sa toile de fond primordiale : une étendue désertique à perte de vue. Cette transition, d’un réalisme urbain à un désert aride, invite à une profonde réflexion. Avant que l’espace ne se reconstruise, ressuscitant avec magie dans sa forme initiale, cette mutation soudaine du réel à l’éphémère remet en question la perception de la réalité et de l’illusion par le spectateur, enveloppant l’audience dans une contemplation profonde sur l’évanescence de notre monde.

Des bruits d’hélicoptères font une entrée spectaculaire tandis que les accords de Vertigo résonnent à travers la sphère, Les accords dynamiques de Vertigo se propagent, emplissant l’espace. La Sphère s’embrase d’une lumière rougeoyante, imitant la tendre caresse d’un lever de soleil sur les dunes du désert, tandis que les premières notes de Where The Streets Have No Name résonnent, envoyant des ondes de frisson à travers la foule — un souvenir si puissant qu’il en fait encore hérisser ma peau. L’émotion devient palpable, presque tangible dans l’air, alors que Moment of Surrender se déploie en une ouverture somptueuse, préparant le terrain pour une interprétation de Where the Streets Have No Name qui plonge l’audience dans une valse émotionnelle intense et inoubliable.

Dans cet univers embrasé, chaque note de Where The Streets Have No Name s’élève, tissant un lien émotionnel inaltérable avec chaque âme présente, transformant ce moment en une cérémonie envoûtante qui célèbre une chanson devenue emblème. Durant cette mélodie, U2 offre à son public un spectacle de lever de soleil surpassant en beauté l’astre même du jour. Cette symphonie visuelle et sonore, cœur vibrant de la résidence spectaculaire de U2 de 40 nuits à la Sphère, capture l’essence de l’instant. La grandeur de la mélodie fusionne à la perfection avec les images d’un réalisme époustouflant déployées sur l’écran géant, où 268 millions de pixels éveillent l’aurore sur un désert, offrant une immersion sans égal.

Cette performance, d’une intensité rare, a touché l’âme des spectateurs, les émouvant aux larmes et témoignant de la force émotionnelle brute de cette expérience sans précédent. C’est un rappel puissant de la capacité de la musique à nous transporter, à réveiller nos cœurs et à nous unir dans un moment de pure émotion partagée. Sur l’écran, une sphère surgit au milieu d’une vaste étendue d’eau. Elle s’ouvre lentement, nous invitant à plonger dans son cœur pour une expérience vertigineuse.

Une interprétation poignante de With or Without You est sublimée par la projection de Nevada Ark, une œuvre fascinante de l’artiste londonienne Es Devlin. Cette installation met en scène une vingtaine d’espèces animales en danger dans le Nevada, d’abord présentées comme fossilisées, avant de renaître vibrantes de vie et de couleurs lors de Beautiful Day. Avant d’offrir à son auditoire le dernier titre de la setlist du concert, Bono remercie le public : « Je sais que beaucoup parmi vous ont fait un long voyage pour venir ici, que Dieu vous bénisse ».

L’apogée visuelle et sonore du spectacle a été soigneusement préservée pour le final. Sous l’égide créative d’Es Devlin, une somptueuse fresque rappelant l’œuvre de Michel-Ange, peuplée d’une diversité étourdissante de faune et flore émerge sur les écrans. L’œuvre d’Es Devlin ajoute une dimension profonde à U2:UV. La sphère se métamorphose en un sanctuaire de scarabées, de papillons  C’est une expérience immersive, une cathédrale de biodiversité.

Beautiful Day s’efface doucement et après 2h10 de performance époustouflante ; le public est laissé dans un état de réflexion poignante, témoignant d’un moment de célébration de la vie et de contemplation de sa fragilité. Alors que la soirée s’achève, Bono s’avance de nouveau vers le micro, cette fois pour offrir une touche profondément personnelle avec Glorify, ce morceau d’ordinaire réservé à la sono en clôture de concert et qui, jusqu’alors, n’avait jamais été interprété en direct. Avec une voix chargée d’émotion, il entonne les premiers vers de la chanson, son timbre vibrant dans le silence recueilli de l’auditoire. Après cette courte interprétation, il adresse un salut final au public.

Lors l’ultime représentation du groupe à Las Vegas le 2 mars 2024 , un moment chargé d’une émotion particulière vient couronner l’événement : Larry Mullen, dans un geste d’une rare humilité, choisit de se fondre parmi les spectateurs. Ce soir-là, le groupe lui dédie une ode vibrante, un hommage poignant qui transcende les simples notes de musique pour toucher l’essence même de ce qui unit les artistes à leur public. Cet hommage émouvant ne marque pas seulement la fin d’une résidence mémorable à Las Vegas, mais s’inscrit aussi comme un vibrant témoignage de fraternité, de gratitude et d’amour inconditionnel qui lie U2 à ses membres et à chaque personne ayant partagé ce voyage musical exceptionnel.

Résonances intimes: La quête spirituelle à travers la musique de U2

Suivant U2 depuis près de trois décennies, jamais auparavant je n’avais été témoin d’une vulnérabilité si palpable chez Bono. Submergé par l’émotion,  il se tenait là, luttant contre la sueur et parfois à la recherche de ses mots, un colosse de la scène musicale confronté à l’audace d’un cadre de performance révolutionnaire. Le groupe donnait tout, jouant chaque morceau comme si leur existence même en dépendait.

Redécouvrir en direct les pépites cachées de Achtung Baby est une expérience jubilatoire, invitant à une immersion profonde et passionnée dans leur musique. Pourtant, ce sont les révélations des quatre derniers titres de l’album, habituellement restés dans l’ombre, au cours d’un segment dédié en fin de concert, qui offrent aux fans les plus fervents du groupe une récompense d’une richesse inégalée.

Cette performance, empreinte d’histoire et de nostalgie, ne s’est pas contentée de marquer un point culminant de leur actuelle série de concerts ; elle a aussi illustré comment la Sphère a le pouvoir unique de raviver et d’enrichir l’expérience musicale. Donnant une nouvelle vie, tout simplement spectaculaire, aux mélodies oubliées sous les étoiles scintillantes de Las Vegas, cette soirée a transcendé la réalité, offrant quelque chose de bien plus profond et authentique. Ce concert n’a pas seulement été un événement à vivre, mais une célébration magistrale de la musique, une communion des âmes sous le firmament, qui restera gravée dans nos cœurs bien au-delà de cette nuit étoilée. Être présent à un concert de U2 dépasse largement l’expérience de voir un groupe se produire en direct ; c’est embrasser une quête spirituelle, un pèlerinage contemporain qui nous est propre. Cela s’apparente à participer à une cérémonie sacrée, où chaque note et chaque mot chanté résonne comme un appel à notre essence la plus intime.

Alors, quelle force nous pousse à franchir continents et mers pour vivre cet instant ? La réponse réside dans l’écho émotionnel et spirituel profond que leur musique suscite en nous. Chaque harmonie, chaque vers semble conçu pour toucher directement notre âme, éveillant un sentiment d’unité, de connexion universelle qui transcende les frontières de l’individu.

Cette expérience inégalable, cette magie propre à U2 qui a le pouvoir de remuer les âmes et de nous unir dans un élan collectif autour de valeurs partagées, est ce qui nous attire des quatre coins du monde. C’est une quête qui va bien au-delà de la musique ; c’est une célébration vibrante de la vie, un hymne à l’amour et un témoignage poignant de notre humanité commune. Dans ces moments de communion, où le temps semble suspendu, nous nous découvrons non seulement fans, mais membres d’une famille élargie, liés par les fils invisibles de la musique qui résonnent en chacun de nous. Cette nuit sous les étoiles de Las Vegas, au son des mélodies de U2, nous ne faisons pas qu’écouter ; nous vivons, nous aimons, et surtout, nous nous rappelons que nous sommes un.

Eric FLITTI

“It was amazing” Frédéric GORGOL 

U2 Flitti

U2 Las Vegas

Photos : Eric Flitti & Frédéric Gorgol

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