Mogwai / As The Love Continues
[Rock Action]

9 Note de l'auteur
9

Mogwai - As The Love ContinuesQu’il y ait encore tant de choses à dire et à écrire sur la musique de Mogwai après vingt-cinq ans et dix albums est en soi un miracle. En sortant son dixième album studio le jour même où les Écossais signaient en 1995 leur premier single Tuner/Lower, Mogwai renvoie les critiques à sa propre histoire, à cette idée que le présent du groupe est autant tourné vers le futur que vers son passé. A moins que ce ne soit qu’une manière vaguement fétichiste de célébrer une longévité à toute épreuve. Parler du rapport au temps de Mogwai n’est paradoxalement pas quelque chose de très intéressant. On pourrait considérer que les Écossais évoluent à leur manière dans le même espace temps depuis deux décennies et demie, que leur musique se développe non pas en cherchant à évoluer, à progresser ou à se transformer mais plus simplement en explorant à chaque fois une voie différente depuis un même point et, le plus souvent, avec des moyens identiques : guitares, silence, rythmes et, lorsque l’occasion se présente, une voix amie, quelques ustensiles électroniques.

As The Love Continues n’échappe pas à la règle. C’est un album qui diffère et ressemble, un album qui serpente dans l’histoire du groupe et donne parfois le sentiment de prolonger Every Country’s Sun, le dernier né, lorsqu’il se prend pour une bande originale de film ou emprunte les codes des 70s (Dry Fantasy), parfois de revenir aux codes bouillants et infiniment gracieux de Mr Beast (le chef d’œuvre du groupe) sur la pièce d’ouverture, l’incroyable et monumental To The Bin My Friend, Tonight We Vacate Earth. Il y a sur cette pièce précise un instant (autour des 3 minutes 20) où le morceau semble hésiter et retomber par un presque hasard sur un motif né quinze ans avant sur Auto-Rock. La résonance est troublante et produit comme un étrange effet d’écho historique qui marque notre attachement au groupe et cette idée que la méthode consiste plutôt à explorer le sillon, à balayer le doigt, le regard et la guitare sur une trace unique plutôt qu’à se projeter vers l’avant ou à vouloir produire à tout prix de la nouveauté.

La musique pour Mogwai sonne comme une science de la répétition, de la redite et de la réinterprétation, comme s’il s’agissait de caresser le temps ou d’espérer que les mêmes mouvements produiront des effets différents. On imagine que la situation varie peu : le groupe prend sa place en studio, Stuart Braithwaite parle peu et indique la voie avant que chacun ne s’y réessaie, se frayant un chemin forcément nouveau dans un territoire dont l’infinité prend tout le monde de court mais qui est grande comme un timbre poste. Here We, Here We, Here We Go Forever dit, par son titre même, cette sublime façon de bégayer qui, depuis l’électro rétro de Rave Tapes, va tenter de restaurer la puissance et la mélancolie de Happy Songs for Happy People. Il ne faudrait cependant pas faire passer ce nouvel album pour un dialogue temporel de Mogwai avec lui-même ou un faux best of déguisé. Le groupe a enregistré en Angleterre dans un studio au temps du Covid, tandis que le producteur, Dave Fridmann, se trouvait à des milliers de kilomètres de là aux Etats-Unis. On imagine qu’il s’est agi dans cet environnement un peu clos de faire résonner les titres comme s’ils devaient s’entendre de l’autre côté de l’Atlantique. Il y a dans plusieurs des morceaux de cet album cette impression qu’ils sonnent comme des lettres ou des bouteilles à la mer, envoyées par un groupe qui ne sait pas si son public existe encore et si le monde du dehors est encore réel. Dry Fantasy exprime cette réclusion inquiète et ouvre sur un Ritchie Sacramento qui est une main tendue pleine de générosité et de bienveillance.

What brings you back?
Promises of a memory
Your own ghost running away with the past

Disappear inside
All gone, all gone
It took a while just to think
Of home, of home

Le groupe attrape les souvenirs et referme ses boucles instrumentales pour les empêcher de s’évanouir, pour contrer la mort qui menace. Il regarde la maison où l’on ne peut plus retourner, se souvient du temps d’avant comme si le présent en gelant le futur avait aussi condamné le passé. Drive The Nail tarde à démarrer et hésite avant de rugir comme si renouer avec le bruit permettait de restaurer un royaume englouti. Il y a dans le double crescendo du morceau comme une tentative renouvelée d’y retourner et de considérer l’effet produit. Est-ce que cela fonctionne encore ? Peut-on éprouver une émotion nouvelle ou ancienne en faisant ce son là ? La musique de Mogwai n’explore pas tant qu’elle réplique. Fuck Off Money est magnifique de justesse, renouant avec une forme de lisibilité dans le trajet et le mouvement qui rappelle les premières envolées du groupe. Il y avait bien longtemps que la musique de Mogwai n’avait plus donné cette impression simple et granitique de se rendre quelque part en empruntant la ligne droite. Le coeur de l’album est une affirmation de puissance et de détermination qui s’appuie sur les fondamentaux : guitare, batterie et gammes en série. Ceiling Granny fait grimper mamie au plafond et fait penser à la beauté en escalier de Hardcore Will Never Die, But You Will.

Intellectualiser la musique de Mogwai est presque toujours une erreur. Tout n’est qu’affaire de motifs et jamais de motivation profonde. Ce sont les instruments qui parlent d’eux-mêmes, les notes et les accords qui en appellent d’autres et d’autres encore. Il se dégage de cet album un sentiment d’évidence et de naturel qui impressionne. Comme si le groupe après 25 ans avait choisi de reproduire une situation déjà vécue et de s’y replonger. La fraîcheur d’intention qui se dégage d’une pièce aussi planante et quasi atmosphérique que Midnight Flit est assez stupéfiante. La confusion finale du morceau n’a en soi pas de sens si on ne se situe pas dans cette idée d’une quête et d’un esprit embrouillé qui tente de s’éclaircir les idées. La musique de Mogwai fait penser à ces schémas compliqués de William Gibson où il s’agit pour les protagonistes de démêler les fils d’un truc indémêlable. Pat Stains est un miracle à lui tout seul, un morceau puissant et lumineux qui s’extirpe du bourbier ambiant et finit par s’élever au dessus de la mêlée. La sensation offerte par les deux dernières minutes est enivrante et semblable à ce qu’on peut ressentir en avion lorsqu’on passe au dessus des nuages. As The Love Continues semble imprégné par ce mouvement de conquête et de libération, par cette volonté de contourner le monde par sa droite et de retrouver un espace pour respirer et aimer à nouveau.
Sans doute est-il facile de faire parler le disque malgré lui et de lui faire dire ce qu’on a envie qu’il dise. Ceux qui ont interviewé le groupe savent bien qu’il ne s’agit jamais de ça, que la musique de Mogwai ne parle pas de cette façon là et ne dit rien par elle-même. Ce sont ses conditions de réception qui la font causer, les auditeurs qui lui prêtent un sens. Son mouvement ne trompe pas en revanche. Il ne faut pas être devin pour voir que Supposedly, We Were Nightmares a été placé là parce qu’il est plus vif, décidé et clair que les autres titres. C’est comme descendre la ligne de chance et s’apercevoir qu’elle est plus longue que prévu. As The Love Continues est un album inquiet, émancipateur et solaire. It’s What I Want To Do, Mum est l’un des plus beaux morceaux de Mogwai qu’on a jamais entendus, une sorte de manifeste musical sublime qui n’a même pas besoin de s’ébrouer pour convaincre et envoûter. Ce n’est pas l’amour qui continue mais la vie tout court, la reproduction du jeu, de l’art et la fortification du savoir-faire originel.

Avec ce dixième album, Mogwai signe son plus bel album depuis quinze ans, le moins sinueux et le plus simple sûrement, le plus harmonieux et équilibré aussi, le plus délicieusement remuant et universel peut-être. Le meilleur moyen de bien vieillir est de flotter à jamais dans un présent éternel.

Tracklist
01. To the Bin My Friend, Tonight We Vacate Earth
02. Here We, Here We, Here We Go Forever
03. Dry Fantasy
04. Ritchie Sacramento
05. Drive The Nail
06. Fuck Off Money
07. Ceiling Granny
08. Midnight Flit
09. Pat Stains
10. Supposedly, We Were Nightmares
11. It’s What I Want To Do, Mum
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4 Comments

        • Oui et ça fait du bien. Il va falloir que ça se confirme dans la durée mais cela faisait assez longtemps que je n’avais pas été aussi impressionné par un Mogwai sur les premières écoutes. C’est un album équilibré avec une palette assez variée qui peut plaire aux fans de toutes les époques. Un vrai bon truc.

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