Au printemps recalés, sauvés par l’été (épisode 3/3) :
Autour de Lucie / Hors Monde [Microculture Records]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Autour de Lucie - Hors mondeTrois mois après sa sortie, on a enfin les idées un peu plus claires concernant Hors Monde, sixième album d’Autour de Lucie. Il faut dire que, véritable erreur de débutant, on a pour une fois fait tout ce qu’il ne faudrait pas faire quand on prévoit d’écrire sur un disque : lire ce qu’en pensaient les camarades qui en parlent ailleurs et suivre d’enflammées discussions de réseaux sociaux remettant au goût du jour le côté clivant d’Autour De Lucie. C’est qu’il en va au fond ainsi depuis les tous débuts du groupe en 1994, bien avant la généralisation des cafés du commerce virtuels : il n’est toujours pas facile d’avouer qu’on apprécie Autour De Lucie. Pourquoi ? Les hypothèses de ce qui ne leur permet pas de faire l’unanimité demeurent nombreuses : un côté très/trop parisien, la signature sur un label qui Comte largement soutenu par des majors (trahison !), une généalogie peu commune dans le milieu volontiers anonyme de la pop indé (3 passages chez beau-papa à Nulle Part Ailleurs, rien que ça…). Et alors ? Le A. et le K. étaient aussi sur des labels affiliés à des majors, allaient aussi monter à la capitale et finir par passer à la télé ; personne n’en a fait un foin. Une certaine forme de misogynie peut-être ? Il est vrai qu’alors, les femmes n’étaient pas légions dans le rock et la pop (toujours pas, mais ça va mieux) et il n’est pas impossible que Valérie Leulliot ait pu subir les conséquences, directes ou indirectes, d’une époque un peu idéalisée aujourd’hui, musicalement en tout cas, mais loin de l’être en vérité. Autour De Lucie souffrirait donc toujours en 2026 de cette image héritée de ses débuts ? Difficile à dire en réalité mais près de trois mois après sa sortie, il est temps de jeter sur Hors Monde notre propre oreille. A priori favorable, vous l’avez compris.

Si le délai entre Autour de Lucie en 2004 et Ta Lumière Particulière en 2015 avait pu être qualifié de «pause», Valérie Leulliot en profitant pour sortir son superbe Caldeira solo, c’est au fond ce même délai qui sépare cet avant-dernier album d’Hors-Monde aujourd’hui ; période tout juste interrompue par la sortie en 2020 du single Bunker dont on retrouve ici la face B. Un album attendu donc, ce qui génère forcément espoirs et craintes : les premiers laissés par un single certes un peu daté mais qui montrait un groupe devenu simple duo avec Sébastien Lafargue en belle forme, les secondes à cause d’une carrière en demi-teinte, sans doute pas complément à la hauteur des espoirs placés dans le groupe, faute peut-être à l’absence d’un véritable album référence, parfait du début à la fin. Sacrée gageure donc que d’aller chercher 30 ans après ses débuts ce disque définitif et incontestable qui clouerait le bec à tout le monde. Bon, ça, visiblement, ça ne sera pas pour cette fois non plus, d’autant que oui, Hors Monde pêche encore par moment. Sans doute le défaut principal du groupe, condamné semblerait-il à faire cohabiter véritables petites perles et titres plus anodins ayant tout au plus fonction de faire-valoir. Ce n’est déjà pas si mal : pour tutoyer et enchainer les sommets, il faut bien redescendre et partir de la plaine ; rares au fond sont les albums de crête.

Hors Monde, marqué du sceau d’une certaine nostalgie ne parvient malheureusement pas à être passionnant de bout en bout, trainant donc quelques chansons molles dans lesquelles ont peine véritablement à entrer. Pas Dansé et Mars 85 (évoque-t-on ici le premier Olympia de Daho ?) sont deux morceaux un peu variét’ qui ne décollent jamais vraiment voire se trouvent un peu englués dans quelques tics qui se voudraient d’époque évidemment, notamment sur le second dont les guitares tout en riff de requin de studio n’apportent rien, sinon quelques souvenirs qu’on aimerait oublier. S’il s’agit absolument de nous faire danser en replongeant dans les années 80, on préférera alors le très emballant Diana qui file sur les rollers et sous les néons à la manière de l’excellent album No One Is Lost de Stars en 2014. Mais passées ces quelques envolées, Hors Monde s’avère être un album plutôt tranquille au mid-tempo confortablement installé à l’image de la porte d’entrée Quelque Part, hall accueillant et familier dans lequel on va poser sa veste et enfiler ses chaussons, l’attention disponible pour quelques cordes et de jolis motifs de guitares. Si 450 Années ou Chanson Suspendue nous promènent dans des lieux connus mais que l’on arpente chaque fois avec la même envie d’y retrouver nos repères, c’est aussi avec curiosité que l’on accueille Maybe Par Ici (on n’avait pas dit qu’on arrêtait avec le franglais ?), étonnante chanson à la structure déliée qui, hormis son refrain, nous fait visiter des endroits un peu inédits, teintés de blues et de grands espaces americana qui s’accommodent à merveille à cet appel émouvant à l’être manquant.

Mais n’en déplaise à ses détracteurs, Autour De Lucie n’a jamais failli dans sa quête de la chanson idéale ou presque et, comme tous ces prédécesseurs, Hors Monde renferme, en plus de cette poignée de très bons titres, de véritables joyaux. C’est d’abord le déjà connu Rouge Invisible, la face B du Bunker de 2020 que l’on retrouve avec le même plaisir tant il fait décoller en toute cohérence rythmique et harmonique cet album que Mes Raisons avait déjà propulsé bien haut. Cette valse électro aux forts accents mélancoliques évoque le poids de ce que l’on n’a pas fait, de ce que l’on n’a pas su dire, tous ces moments que l’on choisit à tort ou à raison de ne pas vivre. L’instrumentation est sobre et lumineuse à la fois, portée par une basse lourde comme les regrets et une guitare enlevée qui pousse malgré tout à aller de l’avant. Si les choix ne sont pas toujours les bons, on se rend compte finalement qu’il n’y a jamais eu trop à redire de ceux d’Autour De Lucie.

Trois mois après sa sortie, on a donc les idées un peu plus claires concernant Hors Monde. Déjà, éviter de se laisser bêtement influencer par ce qu’en pensent les autres, surtout quand ça n’est pas très positif ; c’est leur droit, ça l’a toujours été, on le sait très bien pour avoir à maintes reprises été confronté aux contrôles de l’indie police. On est toujours passé outre, laissant au placard les mauvaises raisons de ne pas aimer Autour De Lucie pour se concentrer sur les véritables qualités de leurs disques. Alors bien sûr, cet Hors Monde encore un peu inégal ne sera pas non plus leur album référence ; courent-ils seulement après, trente ans après ? Sans doute que non bien sûr. En revenant non sans nostalgie sur quelques regrets et souvenirs, en partie liés au deuil du père, Autour De Lucie livre un album cohérent et dans l’air du temps de celles et ceux qui savent qu’il en reste moins qu’il n’y en a eu et qu’en plus, ce temps à venir sera celui des blessures et des pertes. Il n’existe strictement aucun antidote à cela, mais bien des façons de l’adoucir ; Hors Monde en est une.

Tracklist :
01. Quelque Part
02. Pas Dansé
03. 450 Années
04. Mes Raisons
05. Mars 85
06. Diana
07. Maybe Par Ici
08. Rouge Invisible
09. Chanson Suspendue

Liens :
Le groupe sur Discogs
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram
Le site du label

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