Morrissey redevient social (de gauche ?) avec son joli Isle of Dogs

Morrissey - Isle of DogsLes collaborations entre Morrissey et Alain Whyte sont généralement dignes du plus grand intérêt. Après Notre Dame dont on a que trop parlé, Boulevard et The Monsters of Pig Alley, trois des titres les plus marquants, si pas les plus réussis de Make-Up Is A Lie, le dernier album du chanteur, le guitariste britannique qui vit à Los Angeles se rappelle à notre bon souvenir avec un quatrième morceau, soufflé à l’oreille du chanteur de The Smiths durant son éphémère (?) retour dans le groupe de tournée et d’écriture de Morrissey. Sans qu’on sache au final vraiment pourquoi, les contributions de Whyte pour lesquelles il est crédité, on est largement ré-enregistrées voire modifiées par les autres musiciens du groupe, allant jusqu’à l’effacer des contributeurs du disque.

Toujours est-il qu’a survécu ce remarquable single, où l’on reconnaît immédiatement la signature du compositeur, dans la structure pop et la manière de faire sautiller les guitares. Isle of Dogs n’est pas la mélodie la plus brillante trouvée par Alain Whyte mais avec son côté répétitif moqueur et rockabilly, le morceau accueille aussi l’un des textes les plus explicitement “social” (ou sociaux) de Morrissey depuis une petite éternité. On connaissait le Morrissey complotiste et poujadiste, le Morrissey anti-establishment, le Morrissey populiste et (bien qu’on ait jamais totalement validé cette accusation) le Morrissey xénophobe. Le Morrissey défenseur des petites gens et portant un regard solidaire (bien que teinté d’ironie) avec les déshérités et les socialement défavorisés… avait été perdu de vue depuis assez longtemps. On en trouvait des traces sur On The Streets I Ran (2006), avec un texte encore meilleur, et quelques autres plus récemment mais de manière plus ambiguë, sur What Kind Of People Live in These Houses ? (2020). Cette fois-ci, le texte est clair : il s’agit de dénoncer le mépris de classe, le mépris social, de vilipender le regard posé par ceux qui ont la naissance ou l’ordre économique pour eux et ne font qu’exprimer leur condescendance vis à vis de ceux qu’ils ont abandonné aux quartiers défavorisés de la ville, à survivre entre eux et des rogatons de la société de consommation. D’aucuns diront que Morrissey n’est pas le mieux placé pour parler de ces gens et que cela relève du tourisme social mais il reste, décennie après décennie, l’un des paroliers les plus à même de rendre compte de cette réalité que, contrairement à ce qu’on croit, il n’ignore pas. Le texte de Isle of Dogs parle pour lui, par sa précision, le réalisme de la description, et le génie de la formule finale (on avait dit “pas le physique”) :

You can’t go back to the Isle Of Dogs
it’s all been taken away
Kensington and Chelsea remain
but your house was flushed down the drain, because
you’re poor – and nobody likes you
you’re poor – you’re just a pain in the neck
you’re poor – at the first sign of a cough
The NHS will bump you off
You can’t go back to the Isle Of Dogs
it’s all been taken away
and as a reminder
your job is in China
and that’s where it’s gonna stay, because
you’re poor – and nobody likes you
you’re poor – you’re just a pain in the neck
you’re poor – at the first sign of a cough
the NHS will bump you off
Election time comes around again
and everybody chases your vote
you still believe they’ll look out for you
when they only want to slit your throat, because
you’re poor – you shouldn’t have an opinion
you’re poor – go and stand over there
you’re poor – you’ve got horrible hair, oh yeh
You can’t go back to the Isle Of Dogs
it’s all been taken away
Kensington and Chelsea remain
but your house was flushed down the drain, because
you’re poor – go and fall down the stairs
you’re poor – I wouldn’t bother with prayer
you’re poor – you’ve got horrible hair, oh yeh.

Si l’on examine cette affaire de près, Morrissey réussit en quelques couplets à évoquer la gentrification des villes, la délocalisation des emplois (vers la Chine), le mépris de classe, jusque dans le dégoût physique qu’inspire la pauvreté aux nantis, les injustices d’accès en matière de santé, et en thème bonus, l’inégalité climatique puisque l’appartement de notre pauvre bougre se retrouve submergé par la montée des eaux de la Tamise. Le texte est politique, engagé, admirable. Et sonne plus à gauche qu’à droite, soulignant, s’il le fallait encore, cet espace de non-alignement/dés-alignement du chanteur par rapport aux lignes des partis.

Si l’on osait faire un parallèle aussi con qu’audacieux, on croirait presque que Morrissey s’adresse aux dirigeants macronistes ou a gardé un œil sur les événements français de ces dernières semaines. La chanson a été enregistrée il y a un an… il n’en est donc pas question, mais on est ici plus près de la rhétorique progressive que de la lamentation conservatrice, plus près de chez LFI que du RN…. surtout dans une pop exemplaire.

Le disque sort en support physique, avec une seconde galette qui porte un autre titre, plus léger mais tout aussi pertinent, ce vieux Without Music The World Dies, qui, après avoir failli donner son nom à l’album… en avait été évincé. Le titre ressort aujourd’hui apparié à Zoom Zoom The Little Boy, une des curiosités du disque. Le refrain est toxique et se chantonne assez rapidement après deux ou trois écoutes. C’est cette fois Gustavo Manzur qui est aux manettes.

Pour revenir à cette Isle of Dogs et pour les amateurs d’histoire géographie, ce bout de terre de l’Est de Londres, est l’un des méandres (une île en réalité) les plus sinistres de l’histoire de Londres dont le nom a plusieurs origines possibles : le Roi y aurait fait courir ses lévriers ? Dogs auraient été une altération de “ducks”, isle of ducks, les dits canards pullulant dans le coin, ou renvoyant au fait que la Tamise y déposait de nombreux cadavres putrides de clébards ? On vous laisse choisir ce qui vous plaît le mieux. L’endroit est poétiquement très inspirant et l’un des trous du cul de notre civilisation sophistiquée.

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Venez au Festival Outsiders 2 : la playlist découverte de Marble Sounds à Malcolm Middleton
Mélange de talents confirmés et de jeunes pousses, de groupes français et...
Lire
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent