Morrissey au Zénith : les oiseaux de paradis c’est fini !

Morrissey Zénith de Paris 2025

Assister de manière compulsive à des concerts de Morrissey est une perversion qu’on s’accorde. Il y en a de bien pire. On essaie de ne pas accompagner cette manie d’une autre déviance qui consiste, entre vieux grognards, à comparer les salles, les setlists, les époques et les prestations en décernant des bons et des mauvais points : chaque concert a sa vérité et il n’est pas certain, si les temps changent, que le spectateur et le fan qu’on s’essaie à demeurer soient les mêmes non plus. Morrissey comme nous n’a pas progressé depuis notre première fois ensemble en ces lieux. Le temps agit et comme il le chantait il y a peu, My Hurling Days Are Gone. Les siens, les nôtres. Le passage du temps est un élément central du personnage depuis ses débuts et pointera son fardeau à quelques reprises lorsqu’il s’agira de se présenter… ou de parler du nouveau nouvel album dont les chansons seront publiées “lorsque je serai mort” ponctue-t-il non sans ironie, alors que lui et son staff semblaient plutôt confiants il y a un mois ou deux. Rien en vue donc si ce ne sont ces prestations sur scène qui vont et viennent entre triomphes (Manchester, Glasgow) et déconvenues (annulations en série pour une mauvaise sinusite). Avec lui, il faut désormais cesser de trop réfléchir et prendre l’instant comme il vient.

On aura trouvé Morrissey au moins aussi fringant que deux ans auparavant quand il avait animé la salle Pleyel deux soirs de suite. Nous en parlions l’an dernier avec la réédition de Beethoven Was deaf. De nous deux alors, il ne reste sans doute plus grand chose et c’est lui qui s’en tire le mieux. L’entrée est belle et théâtrale après la désormais traditionnelle séance (interminable vraiment mais pas si anecdotique) de visionnage de YouTube qui va des Runaways à Divine, en passant par Dionne Warwick, Sham 69, les Ramones ou encore les Stinky Toys. On se souvient qu’il n’y avait ni l’image, ni la pénombre auparavant, ce qui permettait encore de causer et de deviner qui est qui. Le public salue avec le sourire Benny Hill qui apparaît de manière fugace et burlesque, oubliant sa fin tragique (on vous laisse avec ça), ce qui situe l’âge des participants ! (Saïd Taghmaoui plus tard ne fera réagir personne, signe des temps ?)

Morrissey Zénith de Paris 2025

Oups, on en oublierait presque la première partie avec tout ça. Les spectateurs qui suivent Morrissey attendaient avec envie les fameux américains de Brigitte Calls Me Baby (rien à voir avec le président), groupe présenté comme héritier direct de The Smiths, et qui s’avéra tout à fait divertissant. Emmené par leur chanteur jamesdeanien Wes Leavins, à la quiff blonde pompadourée avec un gonflant et une hauteur incroyables, le groupe a vraiment l’air d’un tribute band qui jouerait ses propres morceaux. Cela ressemble tantôt à un avatar britpop avec tous les tics de composition et de guitares qui vont avec, tantôt à un bon groupe (anglais) à guitares, le tout porté par une voix à la Elvis qui s’enivre un peu trop souvent de ses possibilités presque infinies. Wes Leavins module à la perfection et tient la note. Il en oublie de bouger sur scène et d’occuper l’espace, comme s’il avait déjà 66 ans mais a de beaux titres à défendre. Le groupe est en place et fait son petit effet. Il y a un peu de fougue et d’allant mais finalement assez peu d’énergie et d’urgence qui se dégagent de l’ensemble comme si les Smiths n’avaient été qu’un groupe sentimental et pas un groupe politique. Est-ce le syndrome de la première partie mais par delà la curiosité, on peine à s’emballer à ce stade et nous finissons par nous intéresser plus au look et aux coupes de cheveux des protagonistes plutôt qu’à leur musique ? La scène est un peu grande pour nos sympathique Américains mais l’apparence est sauve et grandiose. Cela nous donne l’envie de réécouter Hairdresser on Fire qui n’a plus été chantée depuis 2019…

Morrissey Zénith de Paris 2025

Et donc Morrissey. L’entrée est belle. Le chanteur tient un bouquet de trois ou quatre strelitzia ou oiseaux de paradis magnifiques qu’il cale contre son micro et entonne un imparable You’re The One For Me, Fatty, buste droit, regard porté vers l’arrière de la salle, dans un complet gris anthracite des plus élégants, porté sur un tee-shirt blanc moulant qu’il dévoilera un peu plus tard, jouant avec talent de ses habillages/déshabillages pour s’exposer et s’opposer. Le groupe joue fort et puissamment emmené par un Matt Walker très inspiré derrière les fûts et qui semblera, à côté d’un Tobias d’une belle sobriété, conduire le bal sur des rythmiques millimétrées et tonitruantes, avec une setlist qui fait la part belle aux morceaux rock à l’image de One Day Goodbye Will Be Farewell, impeccable, ou du revenant qu’on adore, Best Friend On The Payroll, sans surprise tiré de l’album de batterie Southpaw Grammar.

L’entame en 4 plats est donc ample et puissante avec un excellent How Soon Is Now, qui porte toujours aussi beau, un I Wish You Lonely quelque peu mécanique mais toujours aussi efficace (on n’a pas saisi d’où venaient les gunships du final, cette fois) et un All You Need Is Me, mieux placé ici qu’à l’ouverture. Le public reprend son souffle sur Rebels Without Applause, toujours sympathiquement anecdotique mais qui permet à Morrissey de saluer de la main Bowie et Johansen qui s’enlacent à l’arrière-plan. Avec les deux chansons pré-citées (Goodbye et Payroll), on est surpris favorablement par le niveau d’énergie du chanteur, en voix, en jambes, en appétit, et d’un groupe musculeux mais juste, qui retrouve des niveaux d’engagement proches de la période Ringleader/Years of Refusal, mais avec un soupçon de subtilité en plus dans l’exécution. Le son du Zénith est meilleur qu’à l’accoutumée d’où on se trouve, plutôt clair mais se gâtera quelque peu par la suite.Morrissey qui recouvrait (en principe) d’une sinusite qui l’a privé d’un séjour madrilène en a sûrement profité pour se retaper : il mentionne l’hôpital américain (de Neuilly) qui l’a remis d’aplomb et (peut-être) le Père Lachaise (“l’endroit où il voudrait habiter au coeur de la ville… bientôt”) où il a ses habitudes.

La séquence qui suit (le milieu du concert disons) est moins linéaire et enchaîne des titres plus légers (lire, un peu moins bons) et des sommets discographiques dont les deux standards smithiens Shoplifters of The World Unite et une très belle version de I Know It’s Over qu’on peut considérer comme le sommet émotionnel du concert, même si le public parisien réservera sa réaction la plus vive et enthousiaste au toujours fédérateur Everyday Is Like Sunday. I Know It’s Over est chanté comme à l’Eglise avec à l’arrière-plan une photo de la mère du chanteur disparue Elizabeth Dwyer. Au milieu, le tarte à la crème mais très pop I’m Throwing My Arms Around Paris, le rockab Sure Enough, The Telephone Rings et le faussement jeuniste I Ex-Love You, détendent l’atmosphère. L’ensemble est de bonne facture et sans véritable “ventre mou”, l’intérêt étant relancé par un titre XXL à chaque fois que l’on risque de piquer du nez ou de s’abandonner à la nostalgie. Morrissey, étrangement, parle assez peu et ne tient aucun propos politique, concentré sur la célébration de ses séjours parisiens. Il évoque une séance de dédicace en… 1995, d’anciens concerts mais rien sur l’état du monde, la presse ou la cancel culture. On en finirait par croire que tout ceci appartient au passé et que le chanteur des Smiths s’est de lui-même rangé dans la catégorie des nostalgy acts, tant rien ne dépassera ce soir.

La dernière ligne droite s’engage avec un The Loop, qui faisait jadis figure de chanson fétiche pour les Français mais qui ne fait pas réagir grand monde. Puis la brume écarlate envahit le Zénith pour un Jack The Ripper quelque peu brouillon et qui perd de sa puissance morbide à force d’être trop joué. La fusion du chanteur et de l’Eventreur se perd dans les fumigènes jusqu’à ce que la tirade des rats du serviteur Renfield (Dracula), rajouté depuis trois ou quatre à l’original, rende un peu de folie au tout. Morrissey s’engage dans un Life Is A Pigsty, toujours périlleux, qu’il négocie vocalement à la perfection. Il ne recule pas devant les aigus et livre une prestation fantastique, à peine abîmée par un groupe et des arrangements peu habiles sur ce titre d’atmosphère, qu’ils prolongeront de manière douteuse par un solo de guitares rock déplacé. Life Is A Pigsty échoue à faire pleurer mais émeut tout de même lorsque Morrissey avoue (c’est la chanson) qu’il a retrouvé l’amour :

Can you please stop time?Can you stop the pain?I feel too coldAnd now I feel too warm againCan you stop this pain?Can you stop this pain?Even now in the final hour of my lifeI’m falling in love againAgainEven now in the final hour of my lifeI’m falling in love againAgainAgainAgain

Une bonne partie des obsessions du moment sont rassemblées ici et ces Again font mouche, mélange d’espoir et de son contraire, tant on devine qu’ils ne sont peut-être plus d’actualité. La première sortie intervient après 1H15 selon la coutume avec un incisif I Will See You In Far-Off Places que Morrissey accompagne en pointant le ciel des deux mains. Les allusions à sa maladie et à sa disparition sont légions, plaçant la question de la mort et de ce qui se passera après au cœur de ses préoccupations. Le groupe revient pour un rappel à un titre, Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me, lancé par une longue introduction jouée au clavier, tout simplement sublime. Morrissey déchire son teeshirt près du corps enfilé en coulisses et rajuste une ultime fois sa veste avant de tirer sa révérence. Lumière. Les musiciens disent un petit mot d’amour à l’invite du leader magnanime, laissant transparaître un semblant de démocratie patriarcale dans le groupe.

Deux ans seulement après son dernier passage, Morrissey a de nouveau rempli le Zénith et livré un concert émouvant, puissant et plutôt rock. La setlist est solide, le rythme est bon et la voix est fabuleuse. Sarah Bernhardt veille sur lui entre les chansons et confère à l’ensemble une magie fin de siècle indépassable. La tournée continue tout l’été…

Photo : Benjamin Berton

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1 Comments

  1. says: benjamin m

    Merci pour votre critique. Je me suis également rendu au concert. J’ai trouvé le concert épouvantable. Déjà le retard de Morrissey était inacceptable. Ensuite ça démarrait bien sur les deux premiers titres You’re the one for me Fatty et How soon is now. Puis ensuite gros passage à vide dû à une mauvaise setlist et surtout un son beaucoup trop fort, un massacre auditif. Le concert redevient “potable” à partir de Jack the ripper même si un peu brouillon comme vous dites, I will see you in far off places avec une ambiance plus dark avec fumigènes etc… Et le concert finit bien trop sèchement limite sans prévenir. Il n’y d’ailleurs quasiment eu aucun applaudissements à la fin. C’était mon troisième concert de Morrissey après le Rex et l’Olympia. Le Rex était pas terrible et l’Olympia excellent. Je ne me suis pas rendu à Pleyel effrayé par la setlist. Il faut que Morrissey et ses tourneurs se ressaisissent. La voix de Morrissey est toujours impeccable mais Il faut revoir la sono, faire de meilleurs setlist. Sinon autant rester chez soi. Je suis peut-être dur mais Morrissey reste mon chanteur préféré. Après il est barré comme tous les génies et je crains qu’il ne fasse plus grand chose pour plaire à son public.

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