Boca River / Boca River
[Les Disques Normal]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Boca RiverLes adolescents qui, dans les années 90, découvraient le rock anglais et rêvaient d’en faire eux-mêmes, se pensaient parfois sur scène, quelques années plus tard, au micro, guitare à la main ou à cogner les fûts à l’arrière-plan. Ils imaginaient une petite salle, encore enfumée à l’époque, des mains tendues et des corps en sueur, tendus vers l’électricité mélodique que renvoyait leur groupe, phalange amicale et éternelle où, côte à côte avec leurs meilleurs amis d’enfance, ils parcouraient le pays puis le monde entier. En coulisses, la plus belle fille du lycée attendait sagement, une bière à la main, de rejoindre l’un ou l’autre d’entre eux pour l’aimer jusqu’au bout des temps. Comme l’exprime la chanson Futbol, le seul regret qu’on aurait alors serait d’avoir abandonné une carrière de footballeur pour devenir rock star.

Boca River joue, 25 ans plus tard, la musique exacte que ces adolescents entendaient dans leur tête dans les années 90, une forme de rock romantique soigné, emballant et à bien des égards magique, qui fonctionne sur l’auditeur comme une cure de jouvence ou un bain de fraîcheur. Il y a dans le chant de Boca River, comme dans celui de Frustration, une pointe de french flair (et de french accent) qui renvoie, par accident, à une forme de virginité de l’inspiration rock, à une pureté d’intentions et à une sincérité qui sont d’emblée bouleversantes. Les adolescents ont grandi. Ils sont devenus des hommes mais n’ont jamais cédé sur leur rêve. Les Rennais incarnent l’âge originel du rêve indépendant. On suppose que des mouvements internes (le line-up a changé) ont agité la surface du groupe ces dernières années et fait qu’il aura fallu plus de quatre années avant de découvrir la suite d’Away, leur remarquable entrée en matière de 2015, qui s’était glissée jusque dans notre classement des meilleurs albums de l’année. Les Boca River ont peut-être tout simplement vécu avant de revenir à leur existence alternative. Les années ont filé mais leur musique n’a pas pris une ride. Boca River (l’album) est encore plus intéressant que le précédent. Ramassé (8 titres), il témoigne d’une maîtrise toujours aussi pointue des guitares, brille par une section rythmique réellement souveraine (à l’image du phénoménal The Hand) et présente un équilibre redoutable qui en fait l’un des plus beaux albums strictement indé de l’année française.

Le groupe a déporté son centre de gravité du shoegaze vers le rock mélodique. Les chansons sont un peu plus pop à l’image de l’entrée en matière Almera. Le chant est rendu plus lisible et central par une production qui le met en avant. On retrouve parfois les accents nonchalants, immédiats et bruts d’un Pete Doherty jeune. Il y a ce même sentiment de détachement nostalgique, de tristesse majestueuse et de révérence du passé qui se dégage, par exemple, du formidable Touch, qui fait immanquablement penser au What Became of The Likely Lads des Libertines. Touch est une chanson qui frise la perfection, élégante, addictive et en tout point délicieuse. Il se dégage de la musique de Boca River une force et une sérénité qui sont réjouissantes et réellement réconfortantes pour qui a suivi les évolutions du rock ces trois dernières décennies. Il n’y a ici aucune volonté de mélanger les genres, aucune volonté d’explorer le futur, juste l’envie de composer de belles chansons à entonner et à se répéter dans sa tête, lorsqu’on sera trop vieux pour jouer au foot ou draguer les filles. Surfer démarre sur un roulement de batterie et un riff qu’on croirait piqués chez Joy Division avant de développer un motif quasi britpop qui renvoie à des groupes réputés de seconde zone comme les La’s, Hurricane #1 ou les Cast. Il y avait dans cette armée de seconds couteaux des chansons belles à se damner, une intensité et un opportunisme qu’on n’a pas retrouvés depuis. Boca River raconte des histoires de types qui cherchent à se mettre en avant, de ratés magnifiques et de chanteurs contrariés. Il y a ce type que les filles regardent depuis la plage quand il sort de l’eau, cette image du Trampoline qui permet de rebondir mais sûrement pas de décoller. Shining est impeccable de fragilité. « You’ll never be the queen. You’ll never be the queen,. » Tout est mis en place pour que la défaite n’éclate pas au grand jour et qu’on ne regrette jamais tout ce qu’on ne sera pas.

La musique de Boca River est exceptionnelle et splendide parce qu’elle s’évertue à contourner le renoncement et les symptômes de notre échec fondamental. C’est une parenthèse enchantée qui, comme un mirage, nous donne à voir ce que nous aurions pu devenir si nous avions persévéré dans l’amitié et l’intransigeance, dans la musique et les rêves poétiques. Il y a bien sûr un fond de tristesse qui habite le fait de continuer et d’en être là, seulement là et déjà là à la fois. Boca River tient debout et offre une béquille magnifique à l’adolescent que notre âge adulte a mis à genoux.  « Courage !« , a -t-on envie de conclure pour le groupe et nous même, sans savoir vraiment s’il s’agit d’un souhait ou d’un témoignage d’admiration.

Tracklist
01. Almera
02. Futbol
03. Touch
04. The Hand
05. Surfer
06. Trampoline
07. Shining
08. Autumn Love
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