On ne s’explique pas comment on a jamais évoqué ici la musique des Corespondents, groupe de musique instrumentale à guitares (et percussions et synthés), qui, depuis 25 ans, produit des albums de musique atmosphérique, mi-rock, mi-surf rock, remarquables et dont à peu près personne ne parle. Il faut dire que le groupe originaire de Seattle et qui revient pour ce nouveau disque en vinyle et numérique sur le label de Portland, Antiquated Future, fait à peu près tout pour qu’on ne parle jamais de lui. Les Corespondents doivent avoir une dizaine de disques à leur actif mais il est à peu près impossible d’en trouver un dans un “bac” ou un magasin de disques près de chez vous, certains sont édités en cassettes uniquement ou juste offerts, tandis que leur présence sur les médias de streaming se limite souvent à deux ou trois LPs, lesquels permettent tout de même de se faire une excellente idée de leur œuvre.
Exploding House, qui est bien sur deezer et consorts, devrait vous convaincre de plonger dans le travail de ce quatuor au sein duquel on ne s’est jamais demandé qui faisait quoi et dont on a pris l’habitude de voir égrener les noms sans chercher à en savoir plus. Doug Arney, Todd Arney, Olie Eshleman et Kieran Harrison se présentent sur le même plan pour ce premier album depuis 5 ou 6 ans mais on sait que Doug et Olie sont depuis le début les tauliers du combo, et Todd le frère du premier. Peu importe qui et qui, et il nous a fallu des années aussi pour connaître les noms des types de Mogwai. Les Corespondents nous font parfois penser, pour leur invisibilité aux membres de Polvo, des types comme vous et moi qui font de la musique pour le plaisir de la faire et qui se foutent bien de l’accueil que les gens lui réservent. Ils ont le sens des jeux de mots et aiment mettre de l’humour dans le titre de leurs chansons qui se présentent ici, sous forme de 6 pièces, comprises entre 3 et 7 minutes. Autant dire que ce nouveau disque, emballés en 26 minutes pas une de plus, ne s’étale pas pour convaincre. C’est post-rock, ambient, surf et avec des petits airs de musique western, un mélange de Polvo donc en moins agressif et des accompagnements (sans les voix) de nos amies de La Luz. Ça rebondit, ça sonne étrange et ça se déguste comme une petite musique de film. On descend ainsi le long de Rubbin My Dirt Ball, comme on se baladerait dans l’avenue principale de OK Corral, en écartant les coudes et en zieutant les filles et les loulous qui nous regardent du bord du trottoir. Ce premier morceau repose sur un impeccable gimmick de guitare qui est répété en boucle et produit un étrange effet de fascination magnétique. La batterie est millimétrée et la science du rebond à l’avenant, capable d’étirer quelques notes à l’infini en créant une profondeur et un effet de suspense irrésistibles. Queen Nut est encore plus cool, plus joueur, plus séduisant à l’oreille. Le tempo est un poil plus soutenu, l’enchaînement bâti sur des dynamiques interrompues/prolongées et une montée discrète. On pense aussi et encore à Tortoise, comme si les groupes US avaient le monopole de ce petit truc en plus.
La pièce est passionnante et propose plus de rebondissements que ses trois minutes ne peuvent matériellement en contenir. On peut continuer ainsi titre à titre sans jamais être déçu. Le disque s’écoute comme on décrirait un paysage, un road trip ou materait un téléfilm lynchien et muet. It’s Healthy To Feel This Uncomfortable est vraiment un bon morceau fluide mais à la charpente solide et bien en place, un de ces morceaux qui déroulent sans surprise mais dont l’ADN est justement de se rendre indispensables. On préfère toutefois la variété du morceau suivant, Furtive Lurker, qui est peut-être bien notre préféré des six. La pièce démarre dans un registre 70s, psychédélique et californien appuyé, qui pourrait tout aussi bien être une chute de studio d’une BO de film porno allemand type Schulmädchen, avant de verser dans un truc plus expérimental et agressif, proche de ce que proposait le meilleur Can. Il y a des résonances drone ou à la Painkiller qui viennent foutre les jetons à tout le monde et projeter ce qui ressemblait à une balade tarantinesque dans une Californie de pacotille dans un cauchemar industriel. Strawberry Ashtray a presque une allure de tube à côté avec ces accents de chanson de plage. On se croirait à Hawaï, avec des vahiné(e)s qui servent des cocktails et des grains de sable qui glissent dans le slip et entre les doigts de pied. Là encore, l’ambiance cool va se dissiper au fil du morceau et proposer une sorte de “conte fantastique” dont on garde le scénario imaginaire pour nous.
La dernière pièce se nomme Vegan Meditation Part 2. C’est un remix pour une… rave ou un truc dans le genre, soit un bon morceau extra-terrestre qui offre pour la première fois (et peut-être juste parce qu’il s’appelle ainsi) une bonne occasion de décoller et de planer avec les pilules magiques. Le groupe introduit quelques sonorités électro pour conclure un parcours de bout en bout impeccable et sans fausse note. Les Corespondents signent un nouvel album quasi parfait et dont on appréciera les qualités instantanément à chaque fois qu’on mettra l’oreille dessus. Le genre de performance immense qu’on ne peut que louer même si évidemment la discrétion dans laquelle tout ceci se joue fait qu’on ne connaît personne qui penserait à recommander le groupe si on lui demandait conseil.
Exploding House fait partie des secrets bien gardés qu’on partage avec bonheur en étant persuadés que celles et ceux qui se laisseront tenter n’en garderont qu’un souvenir chaleureux mais vite effacé. Sans aucun doute, le groupe préféré qu’on oublie tout le temps. Mais ils le font exprès.
Tracklist :
01. Rubbin My Dirt Ball
02. Queen Nut
03. It’s Healthy to Feel This Uncomfortable
04. Furtive Lurker
05. Strawberry Ashtray
06. Vegan Meditation Part 2 : K-hole at the AI wei-wei java rave : Sisyphus mix

