Alain Feydri / LISTEN TO ME – un portrait de Buddy Holly
[Le Boulon]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Alain Feydri - Listen to me - Un portrait de Buddy HollyA rebours complet des publications actuelles qui privilégient les approches synthétiques et thématiques, les livres à la pagination qui ne dépassent pas les 150 pages et les interlignes larges, la biographie ultra détaillée de Buddy Holly proposée par le journaliste Alain Feydri demande un maximum d’attention et une concentration de tous les instants. C’est sans doute pour cette raison que les critiques ne sont pas si nombreuses trois mois après la sortie : le sujet est historiquement éloigné, pas vraiment dans l’air du temps (encore que…), n’offre même pas le prétexte d’un biopic hollywoodien en préparation. A vrai dire, il est possible que tout le monde ait oublié Buddy Holly et encore plus probable que, parmi ceux qui en ont entendu parler, assez peu écoutent ses disques aujourd’hui.

Cela n’arrête pas Feydri qui, porté par son sujet, nous relate avec un sens du détail exquis, forcené et, disons le, assez souvent exagéré la vie de seulement 22 années de l’auteur de That’ll Be The Day, Maybe Baby et Peggy Sue. De Buddy Holly, on saura à travers cette avalanche de précisions et ce suivi digne d’un entomologiste de type 1 tout ou presque depuis ses premiers pas jusqu’à évidemment l’épisode le plus connu de sa biographie et que d’aucuns ont baptisé le Jour où la musique est morte, c’est-à-dire cet épisode fameux où flanqué de Ritchie “La Bamba” Valens et The Big Bopper, le coucou qu’emprunta Buddy Holly pour rejoindre son prochain lieu de concert s’écrasa dans l’Iowa. Cette fin du livre et des haricots pour Holly intervient en février 1959, autant dire dans un temps qui n’existe déjà plus mais qu’on nous rapporte ici avec une vivacité, une verve et une saveur qui nous en restituent le charme, la magie et l’exaltation. Car LISTEN TO ME est aussi et surtout un livre merveilleux qui explore ses 22 années de vie comme si elles contenaient un monde entier (ce qui est le cas).

Buddy Holly n’est pas Elvis Presley. Il n’est pas les Rolling Stones, pas les Beatles (qui seront fans et dont il suffit d’avoir des yeux et des oreilles pour comprendre la filiation) et n’est évidemment pas encore le gars dont Dylan (qu’on croise ici à ses débuts) et quelques dizaines d’autres revendiqueront comme une influence. Buddy Holly est juste un binoclard un peu gauche, à la voix pas réellement belle mais “au timbre singulier” qui monte et monte dans l’échelle de la renommée. Avec ses Crickets dont on suit, bien sûr, l’avant et l’après avec une foultitude de détails, Buddy Holly a un rôle tout à fait part dans l’émergence d’un rock blanc, un peu aéré et ligne claire, moins sexuel et provocateur que Presley, et qui (si on extrapole, ce que ne fait pas Feydri) peut évidemment être perçu comme le lointain ancêtre du rock indépendant qu’on connaîtra plus tard et plus généralement de la musique pop à guitares sonores qu’on révèrera sérieusement dix ans plus tard. C’est dans cet intervalle entre le mainstream (vers lequel il se dirigeait tout droit sur ses derniers enregistrements) et un rock plus âpre et spectaculaire incarné par la démesure d’un Jerry Lee Lewis que Buddy Holly existe pendant un tout petit instant, formulant des promesses immédiates et des promesses pour demain qui se perdront avec sa mort prématurée. Est-ce que Buddy Holly ? C’est la question qui plane sur ce livre et sur cette vie là. Est-ce que, oui, et pourquoi pas ?

Il faut une oreille un peu attentive à ces sonorités aujourd’hui presque exotiques des années 50 pour voir ce qui différencie Buddy Holly des autres rockeurs du premier âge. Alain Feydri, fidèle à ses habitudes, ne donne pas les clés du camion et ne s’embarrasse pas d’analyses et d’explications. L’auteur est taiseux et prend soin de laisser parler la vie elle-même pour intriguer le lecteur. C’est en prenant vie par les faits rien que les faits que Buddy Holly lui-même vous donne envie d’écouter ses disques et non parce qu’on nous démontre qu’il faut l’écouter. Le choix est contestable et on décroche parfois (la méthode Feydri est d’une exigence folle, accumulant des tas de choses qui “ne nous servent pas”… quel drame), mais Buddy  Holly est comme ressuscité ici, parmi les siens, l’auteur décrivant scrupuleusement chaque échange, chaque mouvement au point de les rendre réels à nouveau.

Le travail est phénoménal et somptueux. On prend le thé avec Peggy Sue. On se retrouve dans le car pour la photo qui sert de couverture au livre et on roule sa bosse dans toute l’Amérique pour conquérir l’audience. Ce LISTEN TO ME est un livre anachronique et désuet, un livre hors norme mais un livre assez magistral qui en convaincra sûrement peu d’être acheté, lu et chéri. Pour ceux là, il constituera une belle expérience de voyage, non pas au club med du coin ou dans un centre de thalasso, mais plutôt un voyage dans le temps qui vaut le visionnage d’un film de Coppola (Peggy Sue Got Married, 1986), bien sûr, ou d’un Retour Vers le Futur, qui ne sont, à leur manière, que des déclinaisons en creux de la figure d’écaille de Buddy Holly.

Au risque du contresens musical et historique, on en arrive à croire que Buddy Holly est plus important pour nous qu’il ne l’est. C’est aussi ça la magie du roman vérité.


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