Cullen Omori / New Misery
[Sub Pop / PIAS]

5 La note de l'auteur
5

Cullen Omori - New MiseryLa scène est un grand classique de l’histoire du rock et l’on se passe la blague de critique en critique depuis des décennies. Un groupe à deux têtes se sépare. Que reste-t-il ? Deux groupes sans tête. Elle est un peu nulle mais résume assez bien ce qui se produit souvent en cas de split, de séparation ou de dispute. Certains s’en sortent mieux que d’autres et il y en a même qui réussissent de très belles choses en solitaire mais les statistiques sont souvent accablantes : les groupes qui ont deux leaders ne donnent que très rarement de bons albums lorsque leurs têtes pensantes choisissent d’aller chacune de leur côté. Et Mc Cartney ? Et Lennon ? Et Morrissey ? Justement, la question se pose toujours un peu. Certains se recomposent dans une nouvelle association. D’autres non. Mais personne ne perd jamais toutes ses qualités d’une traite. Même Pete Doherty. Même Carl Barat. Ecrire seul est un métier. Ecrire en groupe une destinée.
New Misery est le premier album de Cullen Omori après sa séparation d’avec Max Kakacek, son co-leader au sein des Smith Westerns. A notre échelle, ce groupe avait tout du joyau : peu connu mais respecté, élégant, racé. On a toujours considéré que Smith Westerns, du haut de ses trois albums irréprochables, étaient une forme de Ride d’aujourd’hui, pop et en guitares, léger et souple comme le vent et en même temps capable d’éclairs d’électricité glam et de virevoltes rythmiques invraisemblables. On reste prêts à parier que l’histoire rendra un jour justice à Dye It Blonde, voire même à Soft Will, leur dernier disque, sorti au milieu de l’année 2013.
Le problème avec les albums de types qui ont été en groupe, c’est que ces cons de journalistes passent leur temps à causer du groupe d’avant plutôt que de ce qu’on leur met entre les oreilles. Cullen Omori était la part sensible, la part féminine du duo (ce qui n’est pas du tout une allusion déplacée à sa prétendue homosexualité). Dans la répartition du boulot, on lui devait les mélodies, les ritournelles et la plupart des mélodies vocales bien entendu. Cullen Omori était à l’origine de pas mal des compositions de Smith Westerns, tandis que son comparse développait l’architecture des morceaux et la dynamitait avec sa fantaisie et ses fusées à la guitare. New Misery confirme ce qu’on pensait d’Omori : c’est un formidable chanteur, un bon compositeur et un interprète appliqué. Les chansons de ce nouvel album sont souvent remarquables, élégantes. Les textes sont poétiques et vaporeux comme on les aime. Selon ses propres déclarations, Omori a voulu faire de cet album une version « grand public » du son des Smith Westerns et on peut considérer qu’il a parfaitement réussi. En clair, garder l’aspect tubesque et faire le ménage dans le brouillard sonique et la déconstruction systématique dont son comparse lestait les morceaux. Le problème est évidemment que le principal intérêt des Smith Westerns était le mariage d’une pop angélique et d’une pop sonore, la confrontation d’intentions. On perd donc un peu au change, ce qui n’enlève pas grand-chose à cet album.

Si Cullen Omori s’en sort bien, c’est parce que ces compositions sont parmi les plus chouettes trucs pop qu’on a entendu récemment. Le single Cinnamon est un peu mièvre mais d’une grande beauté. No Big Deal, à l’ouverture, est carrément somptueuse. Son chant est androgyne, clair et subtil. Les arrangements aux accents synthétiques sont parfaits et le mixage très abouti laisse une grande place à la voix qui est comme encapsulée dans une gangue protectrice façon « Beach Boys » pour délivrer toute sa puissance émotionnelle. Poison Dart (pas fart attention!) est une parfaite ritournelle étudiante, la bande son idéale d’une college comedy. Cullen Omori donne une envie folle de flirter avec des filles (ou des garçons) à peine pubères, de reprendre des études et de traîner en décapotable sur le campus. Comme toute bonne pop, sa musique vous rajeunit instantanément et vous donne envie de refaire (ou du moins de repenser) à toutes les bêtises que vous pensiez désormais hors de portée.
New Misery est certes empreint de tristesse et d’une forme d’auto-nostalgie désolée mais c’est avant tout un album de légèreté savoureuse et de séduction érotique. Hey Girl est emballant et ultradynamique. On pense aux années Sarah Records, à certains moments de New Order. Des chansons comme le magnifique Two Kinds sont sans âge, éternelles et hors du temps. Il n’est pas certain qu’on se souvienne du morceau deux heures après l’avoir écouté mais le plaisir instantané et le réconfort qu’il procure à l’écoute sont immenses et peuvent être renouvelés à l’infini. Difficile de ne pas se laisser embarquer par le joli mouvement de And Yet The World Still Turns. « So I got what i wanted./what i wanted is to be alone/ and yet the world still turns”, chante Omori ici pointant d’une manière malicieuse vers son propre passé. Les musiciens font le boulot, conférant une vraie texture et une vraie épaisseur à la plupart des morceaux. Les compositions sont solides et parfois électrifiées à l’image d’un Sour Silk plein de surprises mais qui, comme d’autres chansons, manque de peps pour devenir mémorable.
Derrière la belle parure, derrière la structure pop et sa pureté cristalline, on cherchera en vain l’étincelle et le grain de folie qui pourraient (ou pouvaient) rendre cette musique vraiment indispensable. Un morceau comme Synthetic Romance n’a quasiment aucun défaut mais ne produit qu’un effet de répétition ennuyeux, comme si l’alignement de petites pépites pop appelait à un moment qu’on vienne les saborder et les briser menues. La chanson finale et qui donne son titre à l’album est symptomatique de cette indifférence qui nous gagne à tort : New Misery a tout pour plaire. C’est comme si on découvrait qu’on marche sur l’eau mais qu’on perdait immédiatement toute sensation d’avoir pu un jour s’y noyer. L’enthousiasme retombe ainsi peu à peu, si bien qu’on fatigue au fil de morceaux peut-être trop homogènes. Be A Man est un magnifique titre sur le passage à l’adulte et la confrontation à la douleur, mais il peine à se démarquer des chansons qui l’encadrent. LOM a un potentiel tubesque évident, une grâce et une énergie renforcées par un jeu de batterie et une ligne de basse formidables. C’est peut-être le morceau le plus fort du lot et celui dont on se souviendra au final.

On peut ainsi fréquenter le premier album de Cullen Omori pour sa fraîcheur et le sentiment de jeunesse éternelle qu’il porte sur lui. On peut l’aimer pour la beauté de son chant et la finesse de sa sensibilité. On peut en apprécier la puissance élégiaque et les qualités d’élévation. Mais cela ne nous empêchera pas de fantasmer sur la rudesse crasseuse des bas du front d’à côté. Le problème avec la pop music, c’est qu’on n’est jamais content très longtemps.  Il n’y a pas de beauté sans dérangement, de satisfaction sans déplaisir. C’est sûrement ce qu’il faut retenir.

Tracklist
01. No Big Deal
02. Two Kinds
03. Hey Girl
04. And Yet the World Still Turns
05. Cinnamon
06. Poison Dart
07. Sour Silk
08. Synthetic Romance
09. Be a Man
10. LOM
11. New Misery
Écouter Cullen Omori - New Misery

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