David Byrne / Who Is The Sky?
[Matador Records]

9.2 Note de l'auteur
9.2

David Byrne - Who Is The Sky?Que les deux albums les plus enthousiasmants du moment soient signés par Jonathan Richman (74 ans) avec Only Frozen Sky Anyway et David Byrne (73 ans) ne dit peut-être rien de ce que le rock et ses dérivés sont devenus. Est-ce un indice sur l’âge de ceux qui écoutent ou sur celui de ceux qui critiquent ? On a l’impression ces derniers temps (depuis la mort de David Bowie disons et même si la “critique” a redécouvert Neil Young il y a trois mois) que l’intérêt médiatique s’est déplacé des “papys du rock” vers leurs rejetons de la génération d’après, avec cette assourdissante vague de comebacks de quinquagénaires et autres artistes britpop…. laissant reposer dans l’ombre et l’indifférence des aînés toujours verts.

L’erreur est de taille si l’on considère la vitalité formidable, l’enthousiasme et l’audace qui animent ce disque au titre aussi génial que son contenu : Who Is The Sky ? Ce n’est sans doute pas une coïncidence si l’album de Richman y faisait référence lui aussi (au ciel). Les deux hommes partagent sur ces deux disques leur âge et une volonté de prendre de la hauteur, de se dégager de la morosité ambiante pour célébrer l’humanité, faire la fête et dépasser les genres. A écrire ça, on a conscience qu’on pourrait tout aussi bien ajouter Patrick Sébastien (71 ans) dont l’optimisme est aussi légendaire que la gorge de ses fans est profonde. Mais il ne suffit pas de vouloir faire des chansons joyeuses pour y parvenir. Et David Byrne y parvient cette fois en se concentrant (ce qui n’est pas si fréquent chez lui) sur la musique et l’enchaînement des morceaux. Homme de projets, Byrne a souvent pêché ces dernières années/décennies en dispersant son art musical dans des approches conceptuelles multimédia mêlant art, danse, vidéo, film, ce qui faisait qu’écouter le disque seul s’avérait décevant. Son dernier album en date, American Utopia, était une sorte de patchwork de genres, de producteurs et d’intentions, qui souffrait (artistiquement parlant ou du moins si l’on s’attache au format LP classique) de sa dispersion. Who is The Sky ? échappe à ce travers et bénéficie d’une grande cohérence d’intentions et d’une concentration des moyens.

Le projet reflète l’association de Byrne et du Ghost Train Orchestra, un groupe de 12 musiciens établi à Brooklyn et qui sonne ici comme un backing band ou une luxueuse fanfare orchestrale et vocale, mise au service de la liberté et de l’inventivité du compositeur. La production est assurée par le jeune musicien (et producteur) britannique, Kid Harpoon, connu pour son travail multiprimé avec Harry Styles mais qui a aussi bossé pour Florence + The Machine, Miley Cyrus et quelques autres résolument up-tempo. Byrne s’engage dans ce projet avec un enthousiasme débridé qui s’exprime d’emblée par un Everybody Laughs, glorieux et radieux, parfait étendard d’un disque qui le sera tout autant.

On retrouve ici plusieurs des marqueurs du chanteur : la capacité à passer de la pop classique aux rythmiques afro-caribéénnes, le chant de crooner qui bascule sur un rôle de meneur de revue, le recours à des choeurs jouissifs qui ajoutent à la séduction singulière d’un refrain porteur et enchanteur. On y ajoute bien sûr un texte fédérateur et on obtient un single au charme dévastateur et à l’effet positive attitude remarquable.

Everyone you love
And every kind of way
And everything you know
And every single phase
Every change of heart
And every saving grace
Every song we sing
And every kind of place
Everybody looks and everybody sees
Everybody’s asking everybody “please” (ooh-ooh)
Everybody going everywhere at once
Everybody’s back where everybody’s from (ooh-ooh)

La voix de Byrne a beau être légèrement voilée et moins fluide que par le passé, la production l’entoure de tous les soins et lui permet de virevolter avec grâce dans un environnement protégé qui souligne son humanité et sa vulnérabilité (les cuivres du très chouette When We Are Singing), sa générosité et son allégresse. L’optimisme qui anime l’album n’apparaît jamais surjoué ou factice car musiciens et chanteurs sont complètement au diapason et engagés pleinement dans cette entreprise jouissive de réappréciation des bons côtés du réel. L’éloge de la domesticité s’incarne à merveille dans l’évident My Apartment Is My Friend, chanson à travers laquelle Byrne remercie l’appartement qui a accueilli sa vie, ses états d’âme et lui a offert l’asile. Ce manifeste feng-shui est tout bonnement génial quand on connaît la place centrale de la chambre (room) dans l’imaginaire indé. Il fallait que cet éloge soit prononcé et il est ici sublime et également émouvant. A Door Called No n’est pas moins réussie, convoquant un univers presque féérique qui rappelle Alice et Lewis Caroll. Le chant est à nu, intense et sublime cette variation sur la liberté, l’audace et l’ouverture… des portes fermées/ouvertes. La métaphore est simple, lisible mais aussi très efficace.

On repart sur des rythmes dansants avec What is The Reason For It ?, chanson emballée avec l’élégance, le déhanchement et la voix de velours d’un Tav Falco, autre artiste septuagénaire qui livre un nouvel album ces jours-ci. Le contrepoint vocal assuré par la chanteuse de Paramore, Hayley Williams, est parfait et ajoute au charme divin des trompettes mariachi. Il ne faut pas se laisser abuser par l’impression de légèreté qui se dégage des morceaux : ce n’est en rien un disque anecdotique ou de pur divertissement. Tout est aussi soigné, millimétré que pour un disque… sombre et ce serait faire une erreur d’accueillir ce Who Is The Sky ? d’une oreille discrète et simplement divertie. Byrne amène de la philosophie avec le badin et épicurien I Met The Buddha At A Downtown Party, avant de nous amuser avec l’amusant Dont Be Like That, où la répétition du motif (Don’t….) transforme la ritournelle en une sorte de proto-rock qui rappelle les travaux du même genre d’un Brian Wilson ressuscité.

La parenté entre les meilleures oeuvres du Beach Boy récemment disparu et ce disque de Byrne n’est pas une vue de l’esprit tant on y retrouve cette science du jeu, de la construction pour elle-même et ce détachement classieux, cette capacité à élever à la pop à des niveaux stratosphériques qui animait Wilson. Byrne renouvelle sa profession de foi en faveur de l’audace et de l’innovation en faisant l’éloge de l’Avant Garde, sur un titre programmatique et qui résume assez bien la démarche qui a été la sienne depuis ses débuts d’aller là où personne ne l’attendait. On verse dans le fantastique avec un Moisturizing Thing qui met en scène le vieux chanteur transformé en… bébé…. après l’utilisation d’une crème anti-âge remise par sa compagne. C’est intelligent, comique et judicieux ponctué d’une morale digne de Capra :

People judge us by the way that we lookLook at the cover, and they don’t read the bookThey do it to you, and they do it to meLife isn’t easy when you look like you’re three

C’est dans ce registre d’un humanisme fédérateur et d’une universalité bienveillante qui n’ont rien de surannés ni de tarte à la crème que Who Is The Sky ? fonctionne à merveille, délivrant un message digne, séduisant et d’une modernité redoutable. Son I’m An Outsider nous ravit à quelques encâblures de notre Festival… du même nom et nous fait regretter de ne pas avoir le budget et l’entregent pour en avoir fait notre tête d’affiche ! La chanson est remarquable, soyeuse et animée par le surréalisme psychédélique des Beatles. She Explains Things To Me est une chanson d’amour fabuleuse qui s’écoute avec le sourire aux lèvres et qui, pour le coup, n’aurait pas du tout dépareillé chez Richman. Byrne y décrit avec beaucoup d’émotion la façon dont sa compagne lui explique les films, les poèmes et fait donc preuve d’une intelligence éblouissante. C’est tendre, bien observé et assez merveilleux à suivre. Citant pour une touche de glamour et de classe l’actrice Norma Shearer (qui a tourné pour Cukor notamment), Byrne conclut avec un titre qui en remontre, les mains dans la poche, à Divine Comedy et à tous les autres, avec une facilité déconcertante, en rappelant que la vérité n’est pas bonne à dire, dans les relations homme-femme.

Ce n’est pas le message le plus original du disque mais c’est une ponctuation qui ne retire rien à sa pertinence et à sa justesse.

La conclusion est simple : cet album est quasi parfait de bout en bout, solaire, enthousiasmant, pétillant et montre que pour certains la vie semble commencer à 73 ans. Who Is The Sky ? nous rend fou de bonheur et de jalousie. C’est un peu affligeant qu’un type avec ce CV et cette longévité nous donne la leçon sur ce qu’on doit penser de la vie mais à la première comme à la dixième écoute, on a juste envie de signer ici et de vendre notre tristesse, notre pessimisme et nos tourments au Byrne. Ce gars n’est pas un musicien, c’est un guérisseur.

Tracklist
01. Everybody Laughs
02. When We Are Singing
03. My Apartment Is My Friend
04. A Door Called No
05. What Is The Reason For It ?
06. I Met The Buddha At A Downtown Party
07. Dont Be Like That
08. The Avant Garde
09. Moisturizing Thing
10. I’m An Outsider
11. She Explains Things To Me
12. The Truth
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Alan Lord
Alan Lord
1 mois il y a

Tout comme John Lennon qui nous susurrait Imagine, moi aussi je serais optimiste et me dégagerais de la morosité ambiante si j’étais friqué, avec les moyens qui permettent de flotter béatement dans l’ether de la naïveté. Dur dur d’être dans le ciel (Sky), lorsqu’on a les deux pieds encastrés dans la boue de la réalité.