Amaarae / BLACK STAR
[Interscope]

5.9 Note de l'auteur
5.9

Amaarae - BLACK STARC’était la surprise de 2023 : on avait été ébouriffé par son album Fountain Baby (de même que son extension, Roses are Red, Tears are Blue), sans doute un des albums les plus excitants tous genres confondus. Et l’expression seyait à merveille, tant Amaarae, comme tant d’artistes de cette jeune génération connectée, s’amusait à les décloisonner à son bon plaisir. On a longtemps hésité à évoquer celui-ci, BLACK STAR, qu’on attendait avec crainte à la vue de sa pochette. Pas qu’on soit contre les albums arborant fièrement drapeau et origines, mais on suspectait que l’engouement critique du précédent ait monté à la tête de la chanteuse américano-ghanéenne. Dont acte.

Il est devenu difficile de faire une chronique sur le rap, tant il y a à dire, et loin d’être belles. Cela l’est d’autant plus depuis le triomphe populaire de la pop urbaine, triomphe ayant entouré le genre d’une odeur de sainteté que les médias (culturels), toujours avec quelques crans de retard, ont accréditée ; et cela plus par soumission que par une compréhension critique du genre. Fallait-il espérer mieux, de gens ayant déserté le présent ? La critique de BLACK STAR tentera d’aller à cette encontre, tout en soulignant les tares et qualités que cet album et le genre qu’il a en partage.

Mauvais amarrage

Dès les premières secondes, on n’est plus frappé le moins du monde. Ça sent le stupre sur le stuc, villa nouveaux riches ; l’argent et la dépression digitale ; et l’aigreur mal digérée, infantile, prête à exploser en réseaux. Le monde du showbiz ne va pas bien, plus besoin même de se pencher sur les paroles. Starkilla nous rappelle le son électro-pop défini par David Guetta vers 2010, quand celui-ci donnait un nouveau souffle à The Black Eyed Peas. Le son est toujours aussi alcoolisé, coupé au Pakito ; r’n’b oblige, conquérant, lourdement égotique ; mais l’esprit de fête a pris la porte. Les drogues lui ont damé le pion.

Il s’agirait d’ailleurs de faire attention à toutes les mentions de prises, de cul comme de colle, car étant donné les lendemains hygiénistes et surveillés qui se préparent, la police des bonne mœurs pourrait être tenter de toquer à la porte d’Amaarae. Sur She Is My Drug, celle-ci renverse le Believe de Cher dans un versant plus sombre, avec un piquant : “Do you believe in love off the drugs ?” À part cette saillie, on pourra néanmoins rétorquer à cela que les paroles peuvent difficilement dire grand chose, si ce n’est néanmoins … qu’ils suffisent à deviner un trouble que seuls les plus courageux amateurs de rap (en somme, les insoumis du progressisme à tout crin) remarquent depuis plus d’une décennie : le mercantilisme et l’égotisme portées à leur note la plus dangereuse, à un niveau tel qu’ils troublent TOUS les rapports, particulièrement ceux intimes comme amoureux. C’est cette “passerelle de raisonnement” qui manque ici. L’argent y apparaît comme une obsession, une maladie vénale chez ces gens encore il y a peu, de peu. Rajoutez à cela une sensibilité à fleur de pus, un appétit et une avarice typiques de la rue, et vous obtenez une galerie de soupe-au-lait incapables d’entrevoir l’entreprise de sabotage dont ils sont les rouages, poitrails victorieux. Le rap est pure psychologie.

Rassurons-nous, c’est toujours mieux que l’Aya Nakamura nationale; à notre argumentaire défendant, nous n’avons jamais envisager la voix comme autre chose qu’un instrument humain se devant obligatoirement un sous-texte ou une quelconque richesse de langue ; pour autant, on est, nous, non-anglophones de naissance, désemparé de constater un tel sabir globish, alors que les maux générationnels pointés (inconsciemment ?), bien loin d’être exclusifs à Amaarae, méritent de grands mots. Galimatias pour happy few qui, paradoxalement, seront repris par tous les moutons du monde, qui entendent et répètent sans savoir écouter. C’est d’autant plus dommage que ceci concerne en premier plan le rap, genre “contestataire” par excellence où le Verbe semblait (d’après nos fameux médias) roi. Si celui-ci l’avait jamais été, il ne l’est absolument plus ici.

Sérendipitié

BLACK STAR n’est donc pas le grand manège pop et régressif qu’était son prédécesseur. Ce n’est pas faute d’avoir tenté. Car sur S.M.O., c’est vers les sonorités faciles et étoilées de The Weeknd (qui va très mal aussi – ça vous étonne ?) que vont chercher ses producteurs, de même que vers la funk ostentação. Plus régressif, Fineshyt sonne comme un Pitbull de Flo Rida, mais stérilisé, presque anachronique alors que ceux-là forgèrent (avec leur producteur RedOne) une esthétique pop, vulgaire et sexy, qu’on abhorre adorer. Heureusement que la sympathique PinkPantheress sauve un peu la mise, avec un ludique Kiss Me Thru The Phone pt. 2 qui semble plus de son fait (l’anglaise n’est pourtant crédité qu’en featuré, non l’inverse), retrouvant par intermittences l’intelligence de Fountain Baby. Mais où est parti le kiff ? Cette poésie violente de désir ? C’est toute la question.

Alors que dans les années 2000, l’hédonisme affiché par les stars r’n’b pouvait devenir, à la longue, insupportable car inaccessible au tout venant, c’est à présent différent : c’est un monde de plaisirs plongé dans un bain d’angoisses et d’ennui numériques qui se présente à nous ; monde où les cœurs se cuirassent, où les egos s’hérissent. En somme, une mouise qui nous enlise tous de près ou de loin. Le présent des plaisirs est instantanément vécu comme une catastrophe, trompant ces vies d’ennui. L’amour et le sexe, qu’ils soient ici lesbien ou autre, n’échappent aucunement à un hubris que les bonnes âmes pensaient masculin. Face à cette question traitée sur cet album particulier (loin de là l’idée de congédier Amaarae), on préférera princesse Ciara, impériale. Ou la plus expérimentale Kali Uchis. Ou Tyla, plus simplette mais moins torturée.

BLACK STAR abandonne les genres brassés dans le précédent (trap, électronique, shoegaze, etc.) pour une pop urbaine plus unitonale. Loin d’être catastrophique, l’album souffre plutôt furieusement de la comparaison. Même la voix de sa chanteuse, si particulière, épuisera les plus récalcitrants au vocodage qui avaient été attirés par Fountain Baby. L’album survivra difficilement à une première écoute ; ne dépassera par la seconde.

Tracklist
01. Stuck Up
02. Starkilla (& Bree Runway & Starkillers)
03. ms60 (& Naomi Campbell)
04. Kiss Me Thru The Phone pt. 2
05. B2B
06. She Is My Drug
07. Girlie-Pop!
08. S.M.O.
09. Fineshyt
10. Dove Cameron
11. Dream Scenario (& Charlie Wilson)
12. 100DRUM (ft. Zacari)
13. FREE THE YOUTH
Écouter Amaarae - BLACK STAR

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