Face of Ancient Gallery / Face of Ancient Gallery
[Candlepin Records]

9 Note de l'auteur
9

Face of Ancient GalleryOn s’était promis de (re)dire un mot du nouvel album de Jeremy Mock aka Face of Ancient Gallery, même si on n’en a déjà parlé assez longuement à l’occasion de sa découverte. On avait alors fait semblant de ne pas avoir écouté l’ensemble du disque qui était pourtant déjà en ligne sur youtube et qu’on peut dorénavant, depuis le 19 juillet, se procurer sur le site du label en version numérique et en K7.

L’album est constitué de 8 titres et d’une petite vingtaine de minutes, autant dire que vous ne perdrez pas votre temps à l’écouter. C’est un disque qui ressemble à un (dernier) soupir ou à une (première) caresse, selon que vous choisirez d’en saisir le côté lumineux ou le côté sombre. Des soupirs, Face of Ancient Gallery en pousse d’ailleurs quelques uns, usés et désabusés, sur les morceaux de l’album, comme sur le miraculeux Infinity Speak par exemple où l’on a l’impression que tout ceci (la vie, le chant, la guitare) peut s’écrouler/disparaître à tout moment.

Candles bright
Left your hopes and dreams at the motel last night
They say the world works in mysterious ways
But it was just too dark to see
Infinity speak

Know you did alright
As all could see knew you might
That we became something more
Than the chemicals beneath our souls

Les pièces sont assez similaires, tendres et lentes, décorées presque uniquement à la guitare acoustique. Il arrive que le tempo s’emballe (Laundromat) mais c’est une anomalie qui nous convaincrait presque que Face of Ancient Gallery fonctionne comme un Andy Shauf lo-fi, virtuose en chambre, ou lointain cousin dégénéré de Stuart Murdoch, fauché et souffreteux. Le chanteur a l’air au “bout de sa vie”. Il renifle et manque plusieurs fois de s’éteindre comme on soufflerait une bougie, en laissant derrière lui un mince filet de fumée et une odeur de brûlé. Dans ses moments les plus cristallins, le musicien fait plus dans le folk à l’anglaise, option Nick Drake en narcolepsie ou du moins pas suffisamment lucide pour articuler comme il le faudrait.

Malgré ce manque de vigueur évident et que d’aucuns pourraient trouver préjudiciable, il se dégage du disque un sentiment d’apesanteur et de langueur poétique, qui diffuse une ambiance magique, consolatrice et désolée qu’on ne rencontre pas souvent. Holding est un titre somptueux, organisé autour d’un seul accord de guitare, répété durant près de trois minutes, mais qui semble contenir tout un monde. La voix est plaintive, fatiguée, effondrée sur elle-même mais si légère, si évanescente qu’elle flotte dans l’air, s’ébroue jusqu’à taquiner le firmament. La métaphore de la vapeur ou de la fumée qui s’échappe d’une bouilloire va assez bien à cette musique qui s’effiloche et s’effile devant nos yeux comme les volutes d’une cigarette. Les couplets sont formidablement écrits, pesés, ciselés, à l’image de cette autre merveille chantée d’une voix plate et blanche :

It’s cold out today
Idiosyncrasies fade away
Given time
I’m happiest changing my mind

I don’t know how it happened
As I awake held captive
Through all of the people I knew
Holding onto my shoes

I don’t know how it happened
I don’t know how it happened

Les propositions de Face of Ancient Gallery sont autant de mystères antiques, transparents et hermétiques à la fois auxquels on se confronte fébrilement. Personne ne sait d’où ça vient. Qui se cache derrière le prénom curieux de Peregrine ? Qui sont ces visages que l’on croise d’une pièce à l’autre ? Est-ce que cette musique est triste ou heureuse ? On se balade dans une galerie ancienne, parmi une succession d’images et de métaphores cryptées, des masques décadents. On ne sait pas trop à qui s’adresse Laundromat, mais on devine qu’il y a quelque chose de tordu et de vaguement fracassé dans cet amour là. Parfois, l’univers décrit par Jeremy Mock fait penser à la poésie étrange de Mervyn Peake, c’est à la fois naïf, tendre et presque toujours surnaturel et inattendu. Minamaliste et gothique.

I’m Going to Go Back There Someday fonctionne comme une berceuse atrophiée, un chant du départ délicat et sublime murmuré par un marin sans boussole ou un chevalier sans monture. On pense ici à notre chouchou Jackson Scott époque Melbourne mais dans une version adulte et abîmée par la vie, à un Will Oldham qui n’aurait jamais mué et garderait son chagrin pour lui. Face of Ancient Gallery est un album unique et merveilleux dont les défauts apparents constituent les plus grandes qualités. Lorsque le disque se termine, on le remet en boucle, content de s’y rebaigner pendant des heures et de se laisser envelopper par cette parole qui soigne et éclaire. La sensation est grisante.

Tracklist
01. Fever Blue
02. Holding
03. Infinity Speak
04. Untitled
05. Peregrine
06. Mid December
07. Laundromat
08. I’m Going to Go Back There Someday
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