La probabilité qu’un morceau mêlant guitare frénétique flamenco, gospel et un développement, pas forcément très léger, sur la mécanique d’apprentissage par expérimentation chez l’homme dans le genre de But We May Try Weird Stuff nous plaise est très faible. On se dit plusieurs fois à l’écoute de ce nouvel album de Jonathan Richman qu’il n’y a décidément que lui qui peut nous faire écouter ce genre de musique. Mais de quel genre de musique parle-t-on ? C’est bien la question : Only Frozen Sky Anyway est une musique unique, composée et chantée par un Castor Junior en culottes courtes et avec la fraîcheur d’un adolescent virtuose de la guitare, entouré de sa femme Nicole Montalbano (aux choeurs souvent et aussi à la tamboura), et de ses fidèles amis, Tommy Larkins, le percussionniste le plus discret du monde, et Jerry Harrison, l’ancien Modern Lovers/Talking Heads, qui offre des synthés bizarres et un peu de guitare. On trouve ici une reprise aux paroles modifiées et très très cool des Bee Gees (Night Fever), une ode carrément bizarroïde à un ange qui démarre comme un morceau de rock années 80 et finit comme comme la bande son d’une yechiva espagnole après le petit déjeuner (You Need Me Too), un spoken word musical façon biguine sur l’histoire de David & Goliath, une ode à la guitare (O Guitar) ainsi qu’un truc bizarre dont on arrive même pas à savoir dans quelle langue il est chanté (Little Black Bat). Vous en voulez encore ? Nous aussi.
On avait adoré le précédent LP de Jonathan Richman, Want To Visit My Inner House ?, parce qu’on lui avait trouvé une certaine cohérence et une vraie profondeur métaphysique. On adore celui-ci pour des raisons qui n’ont à peu près rien à voir. A 74 ans, Jonathan Richman va clairement où il veut, passant du coq à l’âne comme il le faisait sur le EP intermédiaire Cold Pizza, mais aussi d’un registre prosaïque (souvenez-vous qu’il a été le premier à écrire une chanson pour parler du chewing-gum qu’on mâchouille) à des développements métaphysiques ou portant sur le comportement des anges dans le ciel. C’est dans cette capacité à articuler des thèmes terrestres (objets, personnes) et des interrogations qu’on qualifiera de plus hautes (le magnifique The Wavelet, notre chanson préférée ici), en leur insufflant un sentiment de liberté totale, d’humanisme et de vie propre que Jonathan Richman n’a pas d’équivalent. Son jeu de guitares est fabuleux, qu’il travaille comme souvent dans l’exaltation vitale ou dans la retenue. C’est lui qui anime (au sens de conférer une âme) les titres par son intensité et son engagement total. Sa voix raconte, chante, plaint. Elle ne recherche que rarement la régularité et se contente de faire ce qu’il vaut pour coller au texte. Elle glisse quand il faut glisser, s’élève dans la poésie et l’ésotérisme quand il le faut, envoûte ou décolle dans la louange, par exemple sur l’incroyable final I Am The Sky, où elle vient résumer notre condition en une poignée de secondes.
Les chansons de Richman n’ont pas de durée fixe. Elles durent rarement plus de trois minutes. Il n’y a chez lui aucun temps perdu. Les titres s’arrêtent quand ils n’ont plus rien à dire ou quand l’histoire est finie. Sur Night Fever, on retrouve avec une précision assez dingue l’ambiance nocturne d’un samedi soir d’antan, quand les jeunes s’apprêtaient à aller faire la fête et à danser. Il y a une légèreté incroyable dans le morceau qui se mêle à une forme d’excitation qui précède la drague, la balade en voiture. Le morceau des Bee Gees capture la force du titre originel (sa puissance dansante, son érotisme) pour le mettre au service d’une vision hédoniste quasi sacrée et qui renvoie au moins autant aux années 60 qu’à l’époque actuelle. C’est une vraie épiphanie qui résume assez bien ce que fait le chanteur : saisir le temps sur quelques vers, nous ouvrir les yeux sur de purs extraits de bonheur, évanouis ou ressuscités pour l’occasion. On peut trouver la démarche parfois ridicule ou juste bizarre mais on peut si on suit Richman sentir à nouveau en nous l’émotion du gamin de dix-neuf ans qui s’apprêtait devant sa glace.
Lorsqu’il dialogue avec un ange, Richman le décrit suffisamment bien (c’est-à-dire avec le rapport de la guitare et des percussions) pour qu’il soit matérialisé devant nous comme une sorte de camarade un peu particulier, à l’écoute mais aussi doté d’une puissance qui pourrait nous foudroyer sur place. You Need Me Too, chante Richman dans un retournement inattendu qui retourne le rapport de forces et rappelle au chérubin qu’il dépend de nous autant que nous de lui. Le morceau le plus rock du disque s’apelle The Dog Star. C’est un titre assez fabuleux et qui la encore renvoie à un épisode de l’adolescence. Est-ce que Richman a embrassé une fille dans une voiture (celle de Roadrunner ?) ou est-ce qu’il a simplement vu l’Étoile depuis l’intérieur de la voiture (où il était seul) ? On ne sait pas très bien. Mais il présente dans le texte une fusion amusante entre l’astre et la fille qui lui permettent de tisser un récit. On penche sur la fille puisque celle-ci parle et semble hésiter au “crucial point” où il s’agit d’embrasser ou de se démettre. Il y a plusieurs grands moments de ce type sur le disque qui font de l’album un cas unique de disque carrément incroyable et qui touche et émeut au plus haut point.
On n’est pas devenu fan du jour au lendemain des chansons en espagnol et on avoue qu’on a toujours un peu de mal avec des titres comme Se Va Pa’Volver (contraction de “il part pour ne jamais revenir“) qui évoque le départ d’un type en mission, prêcheur ou soldat. On aime en revanche quand Richman évoque la transition de genre sur I Was Just A Piece of Frozen Sky Anyway, en ramenant la personne à son humanité, ou encore quand il remarque une drôle de fille qui est juste… un peu plus vieille que les autres filles et, sur le retour de l’école, se met à lui parler. That Older Girl est la chanson la plus longue du disque (5 minutes) et raconte une histoire d’amour interdite entre un gamin et ce qui pourrait bien être une voisine adulte ou juste une fille de quelques années de plus. C’est à la fois parfaitement authentique et à nouveau une évocation remarquable d’une situation presque banale. “Oh young man, you just too young for this older girl. The smell of her coat, the smell of her hair…” Les deux couchent ensemble et on adore ce remaker léger et nostalgique d’une Mrs Robinson pour enfants de la Nouvelle Angleterre.
Richman est le poète de la proximité et de la sensation capturée au plus près de sa survenance. C’est le chanteur de la sincérité et de l’émotion pure et parfaite. Chacune de ses livraisons est un choc qui nous offre, cinq ou six fois, l’impression délicieuse d’être revenu trente ans en arrière et de ressentir intimement, voire de vivre, exactement ce qu’il chante. Only Frozen Sky Anyway est un chef-d’œuvre atypique, anachronique mais d’une justesse phénoménale, à la limite de la magie blanche. C’est un disque qui nécessite une disponibilité totale et une concentration absolue sur ce qui se passe, une exigence dans l’écoute et la réception qui sont aussi au cœur de cette musique du XXe siècle.
02. But We May Try Weird Stuff
03. Night Fever
04. You Need Me Too
05. The Dog Star
06. Se Va Pa’Volver
07. That Older Girl
08. Little Black Bat
09. O Guitar
10. David & Goliath
11. The Wavelet
12. I Am The Sky
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