Deerhunter / Why Hasn’t Everything Already Disappeared ?
[4AD]

6.7 Note de l'auteur
6.7

Deerhunter - Why Hasn’t Everything Already Disappeared?Où sont passées la tension et l’électricité ? Où sont passées la folie et la rage ? C’est ce qu’on se demande à l’écoute de ce nouvel et huitième album des Deerhunter qui s’impose néanmoins à la première écoute comme un formidable développement du rock classique américain. Soutenu par une écriture globalement remarquable et une vraie musicalité, même si souvent un brin désuète, Why Hasn’t Everything Already Disappeared ? est un album qui emprunte à Dylan, aux Kinks, à Daniel Johnston ou encore à Mark Linkous, soit la grande lignée des  auteurs classiques du bizarre et de l’étrangeté, pour une proposition finalement très accessible et qui, paradoxalement, manque de folie. Annoncé comme le sommet d’une oeuvre déchirée et torturée, l’album est surtout ultra séduisant et musicalement homogène comme si Bradford Cox partait à l’assaut d’un public plus large ou avait trouvé une forme de sérénité dépressive.

L’accessibilité des premiers morceaux saute évidemment aux oreilles en même temps que la précision millimétrée de leur construction. Death In Midsummer est magnifique. C’est une chanson d’alt.country comme on dit où la guitare propose un accompagnement quasi pastoral à des paroles qui restent sombres et dures. Cox décrit la vie des gens normaux, la vie des paysans, des ouvriers, morts pour que le présent se réalise. No One’s Sleeping dans le même registre bénéficie des claviers primesautiers de Cate Le Bon, la productrice du disque, qui a sans doute beaucoup aidé à adoucir l’ensemble. Entre un instrumental (Greenpoint Gothic) et un autre morceau de pop psychédélique qui fait penser au Pink Floyd des premiers temps (Element), le disque est beaucoup moins heurté et apaisé que les précédentes livraisons du groupe. Alors que le groupe a accompagné Why Hasn’t Everything Already Disappeared? de déclarations plutôt dramatiques quant à sa place dans le marché, aux influences situationnistes (de Debord à Baudrillard), exprimant plutôt un discours combatif et quasi révolutionnaire, les chansons de Why Hasn’t chantent le temps qui passe, les traumatismes mal soignés (What Happens To People ? sublime sur l’abandon et l’amour qui se défile), le mal-être sur un rythme ralenti, poétique et qui sonne plutôt comme une invitation permanente à la rêverie. Le punk et le grunge, mais aussi les compositions fracturées soniquement et structurellement, ont disparu pour une sorte de pop folklorique baroque et vaguement bringuebalante qui confine à l’exercice d’application. La batterie, très en avant, est peut-être le seul instrument qui tend à emmener les morceaux dans d’autres directions et à agiter une structure ultra-lisible. Le jeu est imposant et crée une tension qui est battue en brèche par un chant haut perché et presque affectueusement déglingué.

Deerhunter s’offre bien quelques séquences expérimentales (Détournement) mais elles ne pèsent pas bien lourd face à des chansons uptempo qui ont de faux airs glam et qui donnent un aspect très seventies à l’ensemble. Futurism fait penser à Marc Bolan, tandis qu’on entre dans le dernier tiers de l’album. C’est là que Deerhunter amène un peu de fantaisie et prend la plus grande liberté avec les genres sans toutefois jamais renouer avec l’indie rock de ses débuts. Tarnung ressemble à une production vintage de Joe Meek avec un synthé xylophone et une chambre d’écho qui accentuent le sentiment de décollage spatial du morceau. Il y a une beauté et une légèreté qui se dégagent de cette séquence qui est surprenante chez Deerhunter mais assez fantastique à écouter et réécouter. Que dire du final somptueux entre un Plains (hommage sublime et explicite à James Dean – l’album a été enregistré non loin du site de tournage de Géant, son dernier film) étonnamment mainstream aux rythmes afrobeats et à la pulsation disco, et un Nocturne bidouillé lo-fi à la Sparklehorse. Cox a décidé d’en faire des tonnes et semble se mouler dans un personnage glam et étincelant qui se situe quelque part entre une incarnation Bowiesque et le goût raffiné (mais parfois à la limite de l’exubérance) d’un My Life Story. Plains est à cet égard difficile à digérer : « trop tout » il peut fonctionner et émouvoir comme il peut amener à dénoncer une forme de banalisation des compositions du groupe.

Difficile à ce stade (trop avancé) de conclure quant à la qualité globale du disque. La maîtrise musicale et la densité des titres nous laissent penser que cet album pourrait gagner en impact au fil des réécoutes et faire de lui un disque plus important qu’il n’en a l’air. Il n’en reste pas moins que sa première découverte nous déçoit. Nous n’avions jamais envisagé que Deerhunter puisse évoluer vers autant de lisibilité. On a toujours préféré Monomania à Halcyon Digest et notre goût pour le bizarre et l’inarticulé est loin d’être satisfait par ces 10 chansons.

Tracklist
01. Death In Midsummer
02. No One’s Sleeping
03. Greenpoint Gothic
04. Element
05. What Happens To People ?
06. Détournement
07. Futurism
08. Tarnung
09. Plains
10. Nocturne
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