Depeche Mode / Spirit
[Columbia]

6.5
6.5

Depeche Mode - SpiritYasmine Hamdan nous l’expliquait il y a peu : « il est actuellement difficile d’observer le monde et de ne pas s’en inspirer musicalement ». Un feeling partagé par Depeche Mode, groupe jusqu’à présent peu enclin aux revendications sociales. Mais Spirit est-il vraiment un album « engagé » ? Si le premier single (Where’s The Revolution) exprime ouvertement un appel à l’insurrection, la suite est plus complexe, moins définitive.

Martin Gore et Dave Gahan (avec Fletcher pour arbitre) y parlent certes de fanatismes ou de respect bafoué. Mais le rapport qu’entretient Depeche Mode avec la politique ne dévie jamais du platonique. Aucun constat, aucune phrase qui se voudrait lapidaire ; le groupe végète dans la pénombre, dans une zone volontairement floue (et assez convaincante) qui le verrait partir de l’intime pour mieux aborder l’universel. Comme hier chez Dylan et Cohen, le rapport de soi au monde est ici sujet à de multiples interprétations. Le signal politique agit sur l’auditeur car certains mots résonnent lourds de sens, mais tout Spirit pourrait éventuellement se lire tel un constat désillusionné sur les affres du cœur (« You know it’s time to break up / You’ll always be alone », entent-on sur Poison Heart).

Depuis Sounds Of The Universe, ce n’est pas que Depeche Mode se reposait sur ses acquis. Le principal enjeu consistait à travailler les sonorités, à réfléchir en termes de productions plutôt qu’en chansons. Martin Gore abandonnait le tube planétaire pour mieux s’amuser, se faire plaisir dans le trifouillage informatique. Paradoxalement, Gahan, de son côté, restait très arrimé à cette idée de pop song au refrain fédérateur. Sounds Of The Universe et Delta Machine ne pouvaient s’apprécier (avec réserves) que d’un strict point de vue formel : regard panoramique de Ben Hillier, consanguinité naturelle entre électronique et blues ancestral. Le fond manquait pourtant à l’appel. Sans doute car Gore et Gahan ne possédaient aucune ligne directrice commune : la logique provenait du son, et de rien d’autre. Playing The Angel s’avançait également morcelé, mais les tubes justifiaient la construction du disque (Precious, Lilian, Nothing’s Impossible).

Spirit est peut-être le premier album de Depeche Mode (depuis que Dave compose) dans lequel l’alchimie Gore / Gahan coule de source. Les deux brigands semblent parfois se répondre par titres interposés (un morceau évanescent de Gore se heurte à un autre, plus frontal, de Gahan – et inversement). Le fond jaillit et occupe l’auditeur durant l’intégralité d’une première écoute : Dave et Martin, deux grands amis enfin unis.

Quid de la forme ?

Moins maousse (ce qui est une bonne chose) que les deux précédents DM, Spirit retrouve parfois (parfois !) les climats éthérés du chef-d’œuvre Violator.
Si, comme de coutume chez DM, l’album s’ouvre par une intimidante litanie (Going Backwards), Spirit, selon la méthode éprouvée, balance ensuite divers mastodontes à s’infuser plein volume (dont Scum, qui poursuit, depuis Barrel of a Gun et John The Revelator, le troublant apport NIN dans la biologie DM). Place ensuite aux complaintes désabusées, épurées, magnifiées par le chant de plus en plus crooner de Dave et l’habituelle fragilité vocale de Martin (c’est l’aspect The Love Thieves du groupe). Avant de revenir au fondamental : l’électro dark fatiguée aux vertus galvanisantes – superbe No More (This is the Last Time).

Quelques redites se perçoivent : Going Backwards ressemble à un Precious adapté pour Johnny Cash, Where’s the Revolution est la version 2017 de Personal Jesus, So Much Love tutoie A Question Of Time. Rien de grave : I Feel You, en 93, n’était-il pas déjà une variation autour de Personal Jesus ?

Oui mais : qu’est-ce qui empêche de pleinement vénérer cet album digne, réflexif, cohérent et jamais lassant ? Notre amour pour Depeche Mode. Il est miraculeux qu’une telle formation résiste au temps, qu’elle puisse se vanter d’éditer un quatorzième album empreint de frissons sonores et de questionnements théoriques. Reste que le vécu et le poids de l’âge obligent à nuancer l’enthousiasme.

DM est l’un des rares groupes au monde qui puisse correspondre avec l’évolution humaine de sa fanbase. Mais l’émoi enfantin (ou adolescent) détient maintenant de nombreuses supériorités sur l’expérience adulte : la virginité sonore, le premier degré romantique.
Dave et Martin (et Fletch, quand même, le thérapeute de DM) sont des amis stables, fidèles, que l’on suivra ad vitam æternam. Manière de prendre des nouvelles et de se réjouir qu’elles sont bonnes. Rien de plus. Heureux de vieillir avec Depeche Mode, mais sans non plus tomber dans l’éloge panégyrique. Car, malgré tout, c’était mieux avant.

Depeche Mode – Where’s the Revolution – The Late Late Show with James Corden

Tracklist
01. Going Backwards
02. Where’s the Revolution
03. The Worst Crime
04. Scum
05. You Move
06. Cover Me
07. Eternal
08. Poison Heart
09. So Much Love
10. Poorman
11. No More (This is the Last Time)
12. Fail
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1 Comment

  • C’est somme toute assez rare de lire un commentaire que l’on croirait piqué dans ses propres pensées!!
    Cette chronique est non seulement le parfait reflet de ce que je pense du disque, mais aussi de ce que je pense aujourd’hui de Depeche Mode !
    Content de savoir que je ne suis pas seul. Félicitations pour le style (en plus du fond) et salutations camarade virtuel

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