Dead / Dreams
[KdB Records / Icy Cold Records]

7.8 Note de l'auteur
7.8

Dead - DreamsDifficile d’avoir encore des rêves quand on est six pieds sous terre. Le trio rennais de Dead y prétend pourtant. Après plusieurs EP et un premier album sobrement intitulé Voices (2016), dans lequel on pouvait discerner l’influence du Cabaret Voltaire ou de A Place To Burry Stranglers, les déterrés nous reviennent avec un nouvel album (issu du dernier EP, agrandi du double de ses pistes) : Dreams. Comme quoi, on peut habiter boulevard des allongés mais avoir un caillou qui tourne encore. Dreams nous présente une certaine idée de la mort idéale. Un bon argument pour  (ou contre) le suicide assisté.

Corpse on the rock

Le rock industriel des Dead annonce la température dès Ice Sky : polaire. Nous nous voyons alors larguer dans un désert de neige, au milieu d’ouvriers d’une compagnie pétrolière et de ses oléoducs, du mazout glacé plein les bras. Le visage se burine, les engelures se forment. Un travail de chiens, surveillés par des miradors prêts à arroser la neige de vermeil tout charognard se voyant tenté de faire de vous sa viande privilégiée. Des damnés de la glace trimant dans ce que la nature a de plus inhospitalier à offrir. Condamnés, oui. Complètement morts? Non.

Avec Disappear, la meilleure piste de l’album, les guitares graves mugissent à nous en refroidir le buffet, presque comme chez Dälek, et pourtant, une véritable énergie de vie émane du groupe. Celle qui vous pousse à poser un pas devant l’autre, à continuer à faire voguer cette galère. On se sent pleinement vivant, comme chaque parcelle adipeuse d’une peau après une douche écossaise, lorsque la bise nous la mord. Comme chez les Nine Inch Nails, les notes aigües et stridulations utilisés – déjà expérimentées d’ailleurs dans leurs précédents travaux – rendent compte d’un monde à la fois féroce et fragile, provoquant un effet anticyclonique nous emmenant vers le ciel.

Les quatre premières pistes figuraient sur l’EP éponyme. Si on sépare ce carré d’as des dernières pistes, des sonorités communes s’entendent. Après avoir entendu la piste la précédant, Dream est on ne peut plus décevant. Elle semble un succédané paresseux, même si l’excellente ligne de basse mitraillant nos tympans est à sauver, la rythmique presque moombahton n’ayant à ce jour jamais été associée à de la cold wave. Il semble que ce quatuor composant l’EP original ait été conçu comme un énorme fondu enchaîné, avec un début et une fin, mais surtout, enchâssé dans une même assise musicale. Et entre les deux (Ice Sky et Disappear)? Quel désenchantement.

Les titres sont bons lorsqu’ils sont considérés séparément, mais deviennent superfétatoires lors d’une écoute à la suite (ce qui n’était pas le cas des EP précédents ou de Voices), trop similaires, excepté Disappear. Preuve s’il en est que l’exercice du dégradé ne va pas au bout de son concept. La performance est loin d’être inintéressante en soi, mais elle aurait été mieux appliquée si chaque titre avait conservé une trace de celui le précédant. Or ici, en plus de cet enchevêtrement, chaque titre est construit sur ce même grillage de guitares comme socle, rappelant celui (très bon d’ailleurs) utilisé par les Sweet Tempest dans leur morceau Mine. Quid des 4 autres? L’enchaînement n’a plus lieu d’être, mais la base reste identique. Il aurait été préférable que l’inverse eu lieu (avoir un agencement de liaisons astucieux, du premier au dernier titre de l’album). Les sentiments de redondance et d’indistinction se font vite sentir, d’autant plus avec un album se voulant bref.

Rest in Pain

Cold wave et shoegaze sont-ils des genres appropriés pour décrire le style de Dead ? Il faudrait plutôt inventer les termes de “glacial wave” et “snowgaze” pour mieux cerner cette musique. Shine n’est pas sans évoquer Atmosphere de Joy Division, mais un Atmosphere envahi par une colonne de guitares descendant dans les graves, empiétant sur le timbre d’outre-tombe de Berne Evol. Comme avec la reprise du morceau des FTR (dont Brice Gill au clavier est membre) – presque similaire en tout point à l’original, et donc peu utile – ou 777, un morceau uniquement réservé aux heureux détenteurs du disque, la musique chez Dead ne laisse aucune issue à ses voix, les enfermant entre quatre planches pour ne plus jamais les laisser poindre à la surface. Ce n’est aucunement un reproche, mais nous aurions aimé entendre un peu plus le beau brin de voix d’Evol, non pas forcément pour se lancer dans un slam à la Dälek, mais plus comme ce qu’en font Soft Kill ou The KVB. De cette absence, il en résulte mécaniquement des paroles sibyllines, inénarrables à l’oreille. Far Away est doté d’un rythme trépidant à en faire trémousser des cadavres, son tintement industriel pouvant parfaitement convenir à une musique de films de survie comme Le Territoire des Loups ou Ice Road. Le groupe n’a certes pas encore cette diversité sonore qu’ont des groupes plus matures tels The Soft Moon, ou – il va s’en dire – The Jesus and Mary Chain à qui on ne peut s’empêcher de penser. Leur musique est bienvenue pour nous préparer aux rudes hivers à venir. Une légère pointe de folie à la A Place To Bury Strangers ne serait pas de refus pour briser (un peu seulement, juste un peu) ce glaçon monolithique qu’est leur musique. Mais revenons à l’album. Contrairement à Side Effects, la seconde reprise provenant des Saintes, elle, est absolument légitime, surpassant en tout point l’original. Les chœurs en arrière-plan nous rappellent ainsi le Shake The Disease des Depeche Mode. Chez Dead, les synthés pianotent de manière étouffante ; les voix ondulent comme des flammèches dans un mausolée, scandant quelques rares mots perceptibles tels “Sky“, “Sorrow“, “Leave“, ultima verba avant un dernier souffle. Les rêves post-mortem ont-ils ce goût là? Puis c’est au tour du clavier électronique de Bernard Marie de bruiter les pistes pour mieux les asphyxier, et, ainsi, définitivement nous inhumer. Expirer n’a jamais semblé aussi agréable.

Il serait vain de chercher beaucoup d’espoir dans la musique de ce groupe. Mais c’est paradoxalement quand il n’y en a plus qu’elle en devient effervescente. Nous ne plaisantions pas lorsque nous disions que le cadavre bougeait encore (ou plutôt, “tournait”), un peu comme les esprits hantent les vivants. Un train fantôme fulgurant, tissant une histoire de bout en bout, aurait probablement été préférable, mais passons. Car Dreams possède la qualité de son défaut : cet usage répétitif et monochrome des boucles (non pas seulement des guitares, mais surtout des sonorités électroniques, et c’est cela qu’il n’aurait fallu que conserver) donne à écouter cette douleur sérielle d’être un Sisyphe des temps modernes, répétant inlassablement la même tâche invivable. Continuer ou crèver. Dead choisit les deux : continuer de crever, ou tout du moins, crever, mais en continue. Un peu mort, mais toujours un peu vivant aussi. C’est plutôt bon signe, non?

Tracklist
01. Ice Sky
02. Dream
03. Shine
04. Disappear
05. Far Away
06. Side Effects (FTR Cover)
07. TV Fairy Tales (Saintes Cover)
08. 777 (Uniquement sur CD physique)
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