C’est drôle, d’écrire des chroniques sur internet. Elles se disséminent la plupart du temps dans les limbes de la toile, chaque jour grandissantes, lues ou non par quelques inconnus du monde entier. Lorsqu’elles concernent des artistes plus confidentiels, il arrive qu’elles viennent jusqu’à leurs yeux, et s’installent alors un dialogue invisible et implicite, comme une bouteille que nous n’aurions même pas cherché à lancer à la mer. C’est aussi un peu de cette manière que la musique se diffuse aujourd’hui. Tout se fait à coup de presque et de hasards qui n’en sont jamais vraiment.
Comme notre connaissance de Jex Opolis. Elle se fit dans une pharmacie de la périphérie d’Osaka, lors de l’écoute (aux écouteurs) d’un remix d’un morceau de Peggy Gou envoyé par un ami via une discussion WhatsApp, remix qu’on ne trouvait même pas des plus inspirés. Improbable… Mais on a insisté, écoutant d’autres remixes, EPs et LPs plus concluants de Jex, et on a trouvé cette sensibilité anglaise, balearic qui nous touchait chez ce Canadien, entre le Tensnake des débuts, NairLess et le formidable duo Long & Harris ; hors de la musique, sur ses réseaux, un humour pince-sans-rire mais tendre aussi sur l’industrie dans laquelle il évolue. Ça aide. Le prospectus entourant la sortie d’Ambiente, qu’on devine écrit par l’auteur même, est parlant : “[…] Cette fois, le bad boy baléarique lève le pied sur les BPM et livre un album rempli de grooves downtempo, de douceurs célestes étincelantes, avec plus d’accroches [hooks] encore qu’une convention de pirates ! Laisse-toi embarquer !” Suffit d’un rien, qu’on vous dit.
Déambulations
Tout débute tranquillos, lentement. On a l’air de vaquer au ralenti, dans un état d’hébètement. Ambiente prend son temps, peut-être même trop d’ailleurs, mais Jex veut avancer avec sûreté. L’album est affaire d’ambiances, plus descriptif que dansant, privilégiant l’introspection. On prend un panard fou avec Phat Planet, s’enroulant dans des nuées violettes et de barbe à papa, et on a l’impression de se situer dans un monde purement abstrait à la Total Blue, très Benedek-compatible, absolument accueillant, comme Kula Word et son monde de grands espaces et de… ballons de baudruche défiant la gravité. On est dans du Trevor Horn ultra-chiadé, car ce sont bien à ses productions (Art of Noise, Frankie Goes To Hollywood, etc.) auxquelles on pense. C’est cool et on s’y sent bien, à l’abri, au chaud, sur cette Wild Planet sans haine. On se laisser naviguer sur le toboggan de la vie, dans le sable fin. Voilà, oui…
Il est assez remarquable et ironique de constater que cet album ne verra sans doute aucune de ces pistes diffusées en boîte. Cet album a été dicté plus par l’envie que par devoir. Les pistes escargotent, d’abord minimalistes, sobres ; puis Jex y agrafe un motif, puis un autre, les faisant sortir de leur carapace. Sur Beaver Hills, on pense aussi au maître Ron Trent, tant c’est hornien à mort (et dieu sait qu’on est horny de ça). La guitare nous gratte là où il faut. Puis on entre dans une communication non-verbale avec un poisson par les yeux sur Fish Dance, et nous adressons une pensée au ciel de Didier Sinclair. On devient comme sensible à tous les détails, petits bruitages technologiques et intonations de voix attrapés au vol d’une déambulation de hasard.
Pensées ambiantes
Ce n’est pas une surprise totale pour nous, mais rien de la pochette ne présage de la teneur, nous évoquant nos achats aventureux d’albums à une époque pré-internet. Bref, on sort en ce bon matin du Tower Records, dernier lieu du monde avec un restant de classe. Nous sommes la vapeur, une petite goutte, la cravate au vent d’un jeune lycéen, un Chihuahua tout propre et bichonné. La guitare est distinctive et avantageuse, enroulant des guirlandes mélodiques, donnant envie de croire en une bonne âme charitable, en une belle fille qui nous attend quelque part sans le savoir, un petit dieu indulgent… La réverbération enrobe les guitares de sacré. Mais Jex aurait-il pu charger Ambiente d’un surplus de mystère ?
On devine l’homme mélancolique. Mais comme les promeneurs de Stalker (film comme livre), on a cette impression que Jex ne va pas au bout du lâcher-prise, qu’il se tient à la porte de ses influences pop, sans embrasser totalement leur folie. Peut-être s’économise-t-il pour plus tard ? On aurait apprécié qu’il nous donne mieux. Peut-être qu’une passade en label, avec moins de temps passé en indépendant, changerait un tantinet les choses ? Évidemment, c’est une idée lancée, sûrement incongrue, et l’intéressé pourrait rapidement nous aligner x raisons valables expliquant sa posture ; mais on le verrait très bien dans le label néerlandais de Music From Memory hébergeant Alex Kassian, auquel on pense parfois. En tout cas, label ou autoédition, nous aimerions que le compositeur se situe à la hauteur de folie de sa discophilie de chevet, et qu’on puisse se dire à l’écoute d’un titre de lui : “Ah, voilà, ça c’est notre Jexy !”
Tracklist :
01. Urbin Jungle
02. Contact with the Whales
03. Phat Planet
04. Fish Dance
05. Gramma Song
06. Beaver Hills
07. Ambiente
08. Hollowday
09. Chihuahua
10. Gramma Song (Reprise)
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