Dominique A / Spirales
[Cinq7 / Wagram Music]

8 Note de l'auteur
8

Dominique A - SpiralesÉtrange disque que ce Spirales qui tient au moins autant du catalogue de souvenirs que de la collection de chansons. Trente ans après avoir consacré un album, la Mémoire Neuve, aux moyens de l’effacer ou de la rebooter, de la contrefaire ou de la dépasser, Dominique A entreprend de la ressusciter et de repasser son doigt et sa voix dans le sillon profond de ses anciennes vies. Enclenché après une balade à Provins, qui a inspiré le premier morceau, la roue du Jardin Garnier, le processus d’écriture du disque a conduit l’artiste à enregistrer de nouveau à Nantes, au Garage Hermétique, où il avait mixé il y a des années son premier disque, la Fossette. A cette entreprise mémorielle, se conjugue une envie d’écrire à nouveau pour les guitares, ce qui donne à ce disque une facture plus rock et tendue que ses précédents albums qui lui va plutôt bien.

Spirales est un disque roboratif avec 16 morceaux et un peu plus d’une heure de musique. Il compte de nombreux morceaux qui fonctionnent très bien et quelques uns qui sont un peu plus faibles, aussi bien pour leur texte que pour leur intention mélodique. L’idée du souvenir, du retour arrière est quasi omniprésente et nous donne plusieurs éclairages selon qu’elle se tourne vers des souvenirs d’émotions musicales (Mark, en hommage à Mark Long du groupe The Opposition, Picasso Y Los Simios, groupe de notre outsider Eric Deleporte aka Perio), cinématographiques (Shining à 12 ans), des souvenirs de famille (le pesant 39 rue Sainte Croix, la Roue du Jardin Garnier.…), sentimentaux (Apparaître sur le quai, gentiment indistinct) ou amicaux (Un jour j’ai disparu).  Il est assez difficile avec cette approche de trouver la bonne distance entre l’évocation autobiographique qui frise l’anecdotique et intéressera moins l’auditeur, et un rendu plus distant ou romanesque qui donne de l’ampleur au sujet mais perd de fait en intensité et en émotion. Dominique A s’en sort assez bien, servi pour une instrumentation vivace, libre et qui souligne avec beaucoup d’habileté les hauts et les bas d’un resouvenir par définition “à trous”. Le jeu sur la distance est illustré par la présence sur le disque de deux variations autour de la chanson Un Jour J’ai Disparu. La première version, en plage 2, est très proche du sujet et présente la matière de manière brute et directe. On a l’impression d’écouter un spoken word un peu laborieux où l’anecdote est présentée sans recul. L’accompagnement est illustratif et se développe dans le sens du courant. C’est une chanson rock, franche et plutôt directe qui tient sur son relatif manque de sophistication mais dont la narration à partir de la troisième minute est un peu plus pataude. (“ponts levis”, “énigmes percées”…). Le crescendo caractéristique de Dominique A vient sauver l’affaire sur le final. La version 2, en plage 14, est plus ramassée, plus courte et va à l’essentiel. La narration est moins détaillée, moins précise, mais l’ensemble est bien meilleur, plus étrange, plus mystérieux. L’accompagnement est tout aussi décidé et direct mais cette seconde version est, comparée à la première, bien supérieure. Dominique A n’est jamais meilleur que lorsqu’il s’approche du quotidien mais sans en trahir trop d’éléments. Ses chansons gagnent alors une aura fantastique, “à la Melville”, qui les rend universelles et passionnantes. Même si cela confine parfois à l’hermétisme, on aime quand il se laisse aller à la poésie et aux mots pour les mots. Le silence des autres est un exemple de ce qu’il fait à son meilleur : ouvrir une voie pour l’interprétation, pas si claire, mais fructueuse, trouble et à demi intelligible. Avec sa basse remarquable, la Claire Obscurité fonctionne sur le même schéma, nouant autour d’un souvenir quelque peu obscur cette idée merveilleuse d’une personne (un ami, une ancienne relation, la mémoire elle-même) qui absorberait l’obscurité comme un trou noir. Ce titre énigmatique referme superbement un disque qui fait ainsi se côtoyer des épiphanies sublimes (on peut citer aussi la Brique Orange) et des évocations presque trop caractérisées pour  éveiller autre chose qu’une curiosité complice. La rue de Flandres a ainsi une belle allure rock mais semble s’écrire en marchant et ne pas avoir d’autre enjeu que de raviver le souvenir d’une balade… qu’on a par définition jamais faite et qui nous laisse en dehors du jeu. Dominique A réussit en revanche son coup lorsqu’il agit en passeur et ressuscite un concert de Picasso Y Los Simios auquel on aurait aimé être.

A l’image des souvenirs qui vont et viennent, on navigue dans cet album au gré des évocations, en se sentant concerné ou pas. On écoute avec beaucoup de tendresse la Roue du Jardin Garnier, qui est en même temps une réflexion sur le temps qui file et nous déposera sur le côté. On peine d’abord à ressentir l’émotion qui accompagne une visite en apparence convenue à Longueville avant que le texte, sur un accompagnement répétitif, minimaliste et somptueux, ne vienne révéler l’imposture de toute cette affaire en quelques mots : “en fait, c’est pas que ça a bougé, c’est que je ne reconnais rien. Comme si mes yeux m’avaient trompé, ou s’étaient perdus en chemin. Et tous tes sentiments pour moi n’ont pas changé, c’est juste qu’ils n’avaient plus rien à faire là. Eux aussi ont quitté Longueville.” Cette séquence est déterminante et vient faire peser le doute sur tout ce qui a été dit avant en proclamant la vanité de toute démarche. La mémoire chez Dominique A n’est pas forcément très intéressante lorsqu’elle est tournée vers la nostalgie. Elle est passionnante quand elle s’intéresse à ses mécanismes internes, quand elle transforme, se désagrège ou fourvoie. Et il y en a quelques sur le disque.

Autour du thème principal, Spirales embarque dans ses anneaux un ou deux morceaux au contenu politique. La Terre A Personne est une belle réussite de rock écologique, progressif et électrique, qui sera parfaite pour la scène.  On est moins sensible aux rythmiques afro-électriques d’un Coltan qui mêle évocation de nos dépendances digitales et extraction des minerais rares. Bromure est bien plus marquante et radicale dans ce registre. Le texte est splendide et constitue une charge bien sentie contre l’exercice viril et va t’en guerre du pouvoir. D’aucuns trouveront l’exercice vain et naïf mais que Dominique A puisse soutenir ce genre de chansons après une telle carrière en dit certainement long sur la sincérité de ses compositions et la capacité qu’il s’accorde à répondre à ses propres intuitions.

Spirales est un album qui semble plus instinctif, moins écrit et abstrait que d’autres compositions de ces vingt dernières années. Il y gagne en légèreté et en spontanéité ce qu’il y perd en unité d’impact. En naviguant entre les 1001 couches de mémoires d’un chanteur au crépuscule de sa cinquième décennie et en renouant avec un format rock plus marqué, il renvoie une vitalité de jeune auteur tout en regagnant, par instants, un droit à l’erreur qu’on accorde plus rarement aux artistes installés. C’est un disque qu’on a envie d’écouter et pas de vénérer, comme lorsque Dominique A était juste notre ami générationnel et le type d’à côté plutôt qu’un monument de la chanson française.

Tracklist :
01. La roue du Jardin Garnier
02. Un jour j’ai disparu
03. Bromure
04. Mark
05. La rue des Flandres
06. Picasso y los Simios
07. Apparaître sur le quai
08. La terre à personne
09. Longueville
10. Coltan
11. Shining à 12 ans
12. La brique orange
13. 39 rue Sainte-Croix
14. Evanoui
15. Le silence des autres
16. La claire obscurité

Liens :
Le site officiel de l’artiste
L’artiste sur Facebook

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