Pictish Trail / Island Family
[Fire Records / Lost Map]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Pictish Trail - Island FamilyLa folie a toujours été l’étalon-or du rock psychédélique. Elle n’est pas monnaie courante, les groupes et chanteurs dingos ayant tendance, après quelques années, à s’assagir ou à disparaître. La Fat White Family a mis de l’eau dans sa drogue et Jay Reatard a cassé sa pipe. Même la folie des Flaming Lips a évolué vers autre chose, en gagnant en popularité. Heureusement, il reste quelques groupes pour faire le boulot dont les Écossais de Pictish Trail ne sont pas les moins fameux et doués.

Leur nouvel album, Island Family, a été composé en temps de crise et cela s’entend, comme si la situation d’enclavement et de tension, avait sublimé leur bouillonnement habituel, ajoutant à leur mélange de punk, folk, rock, un sentiment d’urgence, de détresse et d’entrain formidables. On ne sait jamais avec le groupe si son leader Johnny Lynch opère seul ou accompagné, mais on a l’impression à écouter ce disque incroyable que le gars est plusieurs à lui tout seul. Island Family démarre avec un titre éponyme abrasif et qui donne le ton. Les éléments électroniques et organiques se mêlent, donnant un sentiment d’harmonie dérangé à chaque instant par une sorte d’éruption volcanique interne. On sent sur chaque note la force qui sous-tend la création, l’envie d’aller voir ailleurs qui vient ajouter ici un roulement de percussions, une ligne de clavier caressant, ou un jappement inattendu. La musique de Pictish Trail est passionnante parce qu’elle refuse les plateaux et les zones de repos. Rien n’est jamais confortable, comme si le chaos menaçait de fondre sur toute chose et d’emmener le motif initial ailleurs. Natural Successor est empreint de ce dérangement permanent, fragile et instable. Il se dégage en même temps une forme de puissance sourde et de force de la livraison qui jongle avec les éléments naturels. Sur The River It Runs Inside Of Me, le rythme est ralenti pour laisser filer une gentille mélodie que le temps étire de manière surnaturelle mais qui reste bien pop et affriolante. Le final est comme saisi dans une chambre d’écho jusqu’à transformer cette pop beatlesienne en un bruissement inquiétant. In The Land of The Dead, sur un principe similaire, épuise l’auditeur en évoquant l’essoufflement et la fatigue d’un lendemain de fête.  Voilà ce qui arrive quand on s’amuse tout seul.

La démarche de Pictish Trail n’est pas si éloignée de celle, foisonnante et aussi « disruptive » des Snapped Ankles. Là où les Londoniens en font des tonnes, se déguisent et se pâment collectivement, Johnny Lynch déraille tout seul et offre une forme de folie ordinaire qui se joue du détail en complexifiant la production et en mettant en scène une densité sonique dont on ne se dépêtre qu’avec difficulté ou alors en dansant comme un fou cédant à l’abandon d’un It Came Back imparable. Impossible ainsi de se dégager du marigot bruyant et poisseux d’un Nuclear Sunflower Swamp à la fois ultralisible et infectieux. Chaque morceau est un puits sans fond ou mieux à double fond dans lequel on tombe, se noie avant de remonter à la surface. Le groupe est tantôt incendiaire et tout en énergie, comme sur le grandiose et vivifiant Green Mountain, ou majestueusement protecteur et rassurant sur le planant Melody Something. L’électronique gazouille et gargouille, elle grésille et gribouille. Elle se confronte aux guitares, aux pédales d’effets, se fait démonter/surmonter par la voix sur la gauche avant de reprendre le fil et de retomber sur ses pieds. Il y a une agilité et une virtuosité, une forme de respiration ample et si facile, dans tout ce qui fait la matière de cette Island Family qui impressionne et renvoie à l’autosuffisance provoquée et imposée par la situation de confinement.

En étant réduit à l’isolement, Pictish Trail a dû s’inventer un monde miniature et géant que le disque nous restitue dans toute sa démesure et sa fantaisie. Island Family est un formidable asile, de fous et d’espoirs, qu’on arpentera sûrement pendant de longues années. Musicalement, c’est une sacrée réussite et clairement un aboutissement pour Johnny et ses doubles.

Tracklist
01. Island Family
02. Natural Successor
03. The River It Runs Inside of Me
04. In The Land of The Dead
05. It Came Back
06. Thistle
07. Melody Something
08. Nuclear Sunflower Swamp
09. Green Mountain
10. Remote Control
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