La Femme / Paradigmes : Suppléments
[Born Bad Records / Le Disque Pointu]

7 Note de la réédition
8 Note de l'original
7.5

La Femme - ParadigmesLe sujet féminin est devenu le genre roi de notre époque. Non suffisamment rentrées dans l’Histoire, elles sont partout, les avons dans toutes les bouches. Heureusement qu’avec La Femme, on s’éloigne de toutes vitupérations rasantes, bien prêts, eux, à ausculter « l’objet féminin » sous tous les angles. Sorti en avril dernier, Paradigmes nous revient donc à l’occasion d’une double actualité : cette version ultime, enrichie d’une dizaine de Suppléments, et la sortie en salle de leur film éponyme, expansion et traduction audio-visuelle de cet extravagant 3ème album.

Depuis dix ans, La Femme, vaisseau amiral faisant du surf rock sur la new wave ou de la synth pop, fait la fierté de la France. Ce groupe, polymorphe et mené de mains de fer par Sacha Got et Marlon Magnée (entre autres), s’est vu, depuis l’hydratant Psycho Tropical Berlin, recevoir des fleurs de tout le gratin. La raison à des musiques aux formes généreuses et référencées, joliment rétro. Puis arriva (ce que nous pensâmes être) la débandade, avec Mystère ou même l’EP L’Hawaïenne, esquintés dans nos colonnes comme le méritent souvent ces tristes créatures (musicales, entendons-nous bien) investissant tout dans leur façade : une superficialité sonnant comme le toc. Paradigmes, album et film, nous donnent l’occasion de vérifier si La Femme est une cagole à méninges, ou juste… une bonne à faire le ménage.

Porter la salopette

À l’occasion de ce projet transmédia, c’est tout le Paris cabaret, de l’entre-deux-guerre au soixante-huitard, que La Femme convoque, revêtu d’une moquette molletonnée électro pop. L’introductif Paradigme annonce une exubérance rétro-kitsch à coups de trompettes, un goût de la surabondance encore plus grand que celui des précédents albums, dont l’esthétique se partage cette fois entre l’expressionnisme allemand d’un Fritz Lang ou de Louis Feuillade (la série muette Les Vampires) à celui peinturluré des films queer de la bande à Kenneth Anger ou John Waters, pour dessiner un Swinging Paris décadent. Les clips, disparates en qualité, format et style, sont réunis sous l’égide d’une folie douce et d’une ambition forte, témoignant d’une envie de cinéma, quand bien même celle-ci doive se faire en bouts de ficelle. Nous n’avons pas eu l’occasion de voir le film, et, à la vue de ce que l’on imagine des moyens limités accordés à une aventure de ce type (un film illustrant un album, mis en scène par le groupe même), nous espérons que celui-ci tende plus vers une bizarrerie tel Alien Crystal Palace qu’à un plat agrégat de sketchs plus ou moins enluminés. Le faste de la majorité des clips ne protège en rien contre cette erreur dans laquelle La Femme est tout bonnement faite, nous le verrons, pour tomber. Reste que les moyens mis en œuvre pour illustrer ce folklore, volontairement démodé, quelques fois d’un mauvais goût bon enfant, semblent présents de par une ambition mastoc. La fantasmagorie de leur musique suffit à faire en soi la moitié du job. Bien.

Nouvelle-Orléans est le corolaire évident à Paradigme. Baroque, doucereux, folâtre, guilleret, avisé mais jamais hautain, il est le meilleur morceau de l’album, tout en clavecin cristallin. Cette musique a l’allure d’une fumée peluchée comme l’étaient les barbes à papa, cette même senteur chimique rose bonbon des fêtes foraines d’antan. D’ailleurs, la version Suppléments de l’album en donne un remix odieux dont La Femme aurait pu se passer, preuve s’il en est qu’un très bon morceau est le résultat d’une méticulosité fragile. Quand on entend par exemple les notes de flutes, rituéliques et mystérieuses de Le Sang de mon Prochain, leur musique sonne comme de l’Air exubérant, fonçant droit dans le délicieusement désuet 80’s. Nous comprenons alors que cet album marque un virage vers le fantasque, l’abstrait et l’électronique, celui-ci tendant à supplanter le rock des guitares, se mettant alors à son service plus que le contraire. Cette nouvelle direction les rapproche plus de L’Impératrice que de Marie et les Garçons, auxquels on avait l’habitude de les comparer. On imagine dès lors aisément ces oiseaux de nuit traîner leur allure androgyne le long des bars de la rue Princesse, pour ensuite se diriger chez Madame Arthur, non éloigné des lupanars.

C’est une musique faite pour les BCBG, mais uniquement ceux qui respectent la vie, qui refusent le coucher après minuit. Cool Colorado le leur rend bien. Modèle de creux flegmatique, bien qu’évoquant les pérambulations des drilles aux U.S. et l’herbe champêtre, cette piste à effluves s’écoute narguilé au bec. C’est d’ailleurs ce flegme (et cette flemme), cet art de brasser le néant avec un énorme sourire plaisantin, qui explique le charme international. Quoique Foutre le Bordel, entonné par les garçons, est euphorisant de vitalité, de celle qu’ont les artistes bohèmes, autant qu’un bon Ça plane pour moi de Plastic Bertrand. L’album, dans sa première partie, mitraille une myriade de courts morceaux, dont certains de bravoure. Le moyen Divine Créature interpelle les Rita Mitsouko tout comme les romantiques britanniques de Visage, mais avec un soupçon minimaliste de techno à la française. Le Lâcher de Chevaux, plein de fougue, n’est pas sans rappeler le générique de La Folie des Grandeurs par Michel Polnareff ou d’une énième fugue d’Ennio Morricone. Un peu plus loin, Disconnexion assume comme à leur habitude la prolongation, une embardée western où un banjo maboul et rigolard à la Délivrance et des chœurs délurés de Klaus Nomi tournent en bourrique un bouillon d'(in)culture derridien. Les mecs sont tellement azimutés qu’ils comblent la béance avec élégance. Il est drôle d’ailleurs que ce groupe, non connu pour être le plus lettré du monde, épingle tendrement ce milieu déconstructiviste tout en assumant une nostalgie totale à cette époque résolument passée. Malgré le fait que l’album soit doté d’une multitude de digressions, La Femme recycle ou assure une transition entre ses albums (Le chemin annonçait Paradigme) et certains titres intra-album, quitte à en réutiliser certains accords. À vrai dire, que leur métrage soit un prétexte à une succession de clips ou non, une chose est sûre : le groupe est paré pour de la musique de films. C’est quand ils ne chantent pas qu’ils sont souvent à leur meilleur. L’album voyage de pastilles en pastiches, de références à révérences, pour mieux faire sien tout un pan de musique estimée.

La Femme est connu pour sa charité, souvent excessivement zélée. La première monture avait ce talent de déverser un flux de titres dont on oubliait aisément les décevants. Le problème est que Suppléments, qui étend à 1h30 la durée de l’album (se confondant peu ou prou avec celle du film), pointe de l’index les défauts saillants du groupe qu’on pensait camouflés. Un public qui pénétrerait La Femme avec la première version de l’album ne se rendrait pas compte que Pasadena est, par exemple, révélateur de ces morceaux boursouflés, mais dont on ne prendrait acte qu’avec celle-ci, levant le voile sur la supercherie suivante : même avec un film et 25 titres, chantés en anglais, espagnol, français ou grec, nos dandys se la touchent un peu sur les bords. Tout comme ces pâtisseries nous restant sur l’estomac, le rococo peut vite changer en cache-misère. Tout l’art est de le rendre fugace! Le jardin, avec ses harpes ensorceleuses et ses voix de nymphettes en intermittence – la revenante Clara Luciani, la présente Ariane Gaudeaux, l’arrivante Alma Jodorowsky -, pleines de pureté idéelle et romantique, ressemble à une pub pour shampooing Obao, quand Force et Respect, lui qui commence en fanfare dans une pop orientale à la Ofra Haza, se salope complètement pour partir en couilles vers le nulle part. Pour le meilleur comme le pire, nous avons l’impression que La Femme veut par ses simagrées nous faire ingurgiter ses ratés et croquis, étrangetées placées dans les mains du hasard de la composition. Malheureusement, la majeure portion de Suppléments n’est composée que de cela.

Les pénis assassins

Trop de Peine, le single mis en avant pour la ressortie, en est l’incarnation. Chanté par des enfants et entourés de bruitages évoquant des goélands bourrés, il démontre ce que ces zinzins peuvent faire de pire : l’absence d’inspiration d’un poil velu à la main. Attardons-nous sur les paroles :

« L’huile de palme va tuer les petits orang-outang mignons de la jungle
[…] Putain j’ai même pas dix ans j’ai plus droit aux batailles d’eau
Le monde a changé on va tous se faire griller par la 5G« .

On aurait pu attendre un peu mieux d’eux, même si l’on sait que c’est plus avec leurs doigts que leur stylos qu’ils font des miracles. Moins poétique qu’Un monde parfait d’Ilona Mitrecey (avec qui il partage la portée écolo), moins funky qu’un Baby Shark de PinkFong, cela n’arrive même pas à être plus drôle que Crazy Frog. Nous nous demandons combien de mignonnettes ont été vidées pour écrire cette chose. Et si l’ambition était d’être rigolo, c’est raté. Avec une telle touffe de poils (épilés?) à la main, on en arrive à ce type de morceaux mal branlés. Et c’est là que le nouveau venu se rendra compte des terribles carences en écriture du groupe. Vous comprenez alors les inquiétudes pour le film, la bande-son ayant probablement précédé les clips et le film.

Les phrases sonnent creux, encore plus lorsqu’elles sont décorrélées du tempo et du respect des vers et rimes (la citation en est l’exemple), tombant comme des cheveux. Avec Sayonara, titre en sourdine évoquant les films muets et leur usage du thérémine, repris ensuite en fond sonore par des morceaux comme des compositeurs des années 1980 et 1990, ou même un morceau comme Streets of Philadelphia de Bruce Springsteen auquel on pense, La Femme retombe dans ses travers : le remplissage. 7 minutes qui tardent à mourir! L’exercice d’élongation est tel qu’on a l’impression de se passer en replay trois fois le même titre ; une boucle répétée à la loupe par le logiciel de production, nul doute! Quel gâchis, sachant que ce brouillon semblait contenir un intérêt. Faire passer cette conque pour un morceau achevé est d’un je-m’en-fichiste à piquer des hannetons! Même chose pour le problématique Route des Épices, avec sa voix aplatie et son tamtam touareg. À se demander si l’on ne devrait pas les envoyer à un atelier poésie ; le haschich comme appât devrait faire l’affaire. Et quand l’on détecte, dans Plaisir (XIII), seconde version de ce sympathique hommage à Jane Birkin, un énorme pet technique dans l’enregistrement vocal (à 2’35 précisément), on cesse de se demander s’ils ont passé plus de temps à fumer qu’à lire. Aucune vivacité dans le débitage de paroles, alors qu’il est facile d’observer chez des non férus de lecture, comme dans un certain rap, une jubilation à tordre les mots, à jouer avec pour mieux se les approprier. Les paroles mettent le sourire en coin, certes, mais ce n’est jamais assez. Le groupe devrait se diriger vers la poésie romanesque plutôt que le charme de fripouille, et non en louchant vers la potacherie semi-lourdingue, chose facile pour eux. Tu T’en Lasses est un de ces long morceaux dont ils ont le secret, peu évolutifs et fainéants. Le fait de nous servir ces grosses galettes, ne serait-ce pas un faux-semblant ? Pourtant, Paradigmes est gorgé de bons titres, là est le paradoxe. Nous ne sommes pas contre la nonchalance ; elle possède une joliesse. Mais encore faut-il savoir la discipliner.

… Et la Femme créa le Drag-Queen

Nous sommes, là encore, face à une compilation plus qu’un album, débordant de partout, victime d’un excès de surplus travaillé par des contradictions internes. Excessif dans la forme, mais non dans le fond ; généreux dans son offre, mais pauvre dans sa proposition. Le génial Foreigner, chanté en anglais avec un accent autotuné à couper au couteau, d’une indolence très The Trashmen, à s’esclaffer, tout comme le manque d’inspiration du titre introductif, étaient l’un comme l’autre des signes. On en revient à découvrir les défauts de l’album à travers une seconde lecture, évitable. C’est comme si Suppléments faisaient émerger des fissures fardées invisibles à l’oreille nue. On en arrive à des aberrations comme Mon Ami, qui aurait gagné à se voir accorder quelques minutes supplémentaires. D’autant plus que le niveau d’écriture y est meilleur, plus élevé, d’une poésie légèrement surréaliste et tendre (« Allez, allez, on sait que même si le temps emporte tout le mondeOn te regarde depuis ta tombe qui nous sourit« ). Ou encore l’éthéré Va, nous téléportant à travers un manège flottant dans une Andalousie neptunienne (les deux fondateurs viennent de Biarritz), pleine de dunes bleu baleine et d’oasis vert sauterelle à la Barbarella. Je Plane, soutenu par la voix de minet adolescent de Magnée, est une excellente surprise, venant presque contredire ce que nous disions de la nouvelle fournée. Les sonorités surf de guitares sablonneuses s’y mélangeant avec des voix séraphiques iodées, et les guitares sont pour une fois assez lentes pour de la surf, conférant une atmosphère rare, peu ordinaire. Même dans ses plus faibles morceaux, cet album écume d’excellentes idées, mais non policées, dont certaines se perdent. Nous avons affaire à une marmite de titres où le pire côtoie le meilleur, un immense déstockage, un peu comme ses élèves se réveillant en cours d’année, et qui veulent, par excès de zèle, trop en faire pour impressionner la professeur. Il reste cette mystérieuse incompréhension, peut-être la plus accablante, qu’est l’absence d’inspiration dans les paroles, en dépit de la richesse des univers déployés. Nous en venons à nous demander s’ils en ont conscience ou non, même si leur musique semble trop intelligente pour ne pas l’être… quoi que. D’autant plus quand on réalise le film soi-même (!). Si La Femme n’avait pas cédé à cette ambition pécheresse (un défaut souvent associé au genre masculin, tiens tiens), Paradigmes aurait été excellent. Nous ne savons pas si la chorale des filles a son mot à dire, mais le groupe se tire un barillet de balles dans le pied. Nous espérons qu’ils y remédieront, car, s’ils ont eu la chance d’en être épargnés jusqu’ici, cela leur fera défaut un jour ou l’autre. Fantasmagorique, charmante, mais trop creuse et pudibonde ; farfelu, éparpillé, romantique mais fainéant et bordélique : Paradigmes – Suppléments est un énorme ramdam plus adolescent que féminin. Nous sommes partagés entre ces qualités et défauts, si typiques des genres masculin et féminin, ou plutôt, pour ces derniers, ceux que des hommes ont eu bon dos de leur attribuer. Finalement, La Femme est bien un homme comme un autre.  Ou alors… elle est un énorme travelo (ce qui n’est pas impossible de nos jours). On attend dès lors qu’ils se débrident la nouille dans un « barnum organisé », la prochaine fois.

  • Paradigmes – Le Film, réalisé par Marlon Magnet et Sacha Got, sorti en salles le 20 octobre, et prochainement disponible en VOD, 1h37

Tracklist
01. Paradigme
02. Le Sang de mon Prochain
03. Cool Colorado
04. Foutre le Bordel
05. Nouvelle-Orléans
06. Pasadena
07. Lâcher de Chevaux
08. Disconnexion
09. Foreigner
10. Force et Respect
11. Divine Créature
12. Mon Ami
13. Le Jardin
14. Va
15. Tu T’en Lasses

Version Complète « Paradigmes – Suppléments » :
16. Trop de Peine
17. Plaisir (XV)
18. Plaisir (XIII)
19. Je Plane
20. Va (Ελληνική έκδοση)
21. Nouvelle-Orléans (Remix)
22. Disconnexion (Versión español)
23. Disconnexion (English version)
24. Sayonara
25. Route des Épices

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