L’été de la déconne (3) : Et ils devinrent tous des tribute bands (le cas Field Music)

The Fire Doors

Cette fois, l’IA n’y est pour rien. On prédisait qu’Elvis, Abba et quelques autres remonteraient à titre posthume sur scène pour des shows holographiques. Mais l’époque a fait mieux : mettant au chômage des groupes professionnels qui avaient réussi à (sur)vivre de leur art en tournant, en enregistrant et en vendant des disques (ces objets ronds et troués au centre) de titres originaux, parfois durant des décennies, ces groupes pour ne pas crever de faim ou se démettre durent se transformer progressivement en cover bands de groupes disparus pour tourner dans tout le pays. Ainsi, nul besoin de technologie ou d’avatars : le revival passerait par la subduction d’un groupe réel par ou au bénéfice d’un groupe plus dense, plus recherché,… plus mort aussi. Le groupe affaibli par l’effondrement de ses ventes, la réduction de son fanclub, serait juste transformé en autre chose, un tribute band parfait (car réel et réellement artistique et tragique) d’un ancien groupe.

Vous en voulez encore ? C’est rapidement ce qui est en train de se passer avec le groupe anglais Field Music. Le groupe, originaire de Sunderland, existe depuis 20 ans et, pensait-on, avait su résister plutôt pas mal à la disparition progressive des groupes de rock à guitares ayant émergé dans les années 2000. Field Music, emmené par les frangins Brewis, avait réussi cela grâce à un positionnement plutôt singulier, rattachant sa musique non pas aux groupes à la mode type Maximo Park et consorts, mais en plongeant ses racines artistiques dans un terreau autrement plus fertile dans lequel on croisait le Genesis des premiers temps, Steely Dan, Prefab Sprout ou encore d’autres références déviantes, psychédéliques ou dansantes, comme les Talking Heads. Autour de ces influences, le groupe avait développé un langage singulier, folk et planant, signant rien moins que neuf albums entre 2005 et 2024, de belles tournées. Ils auraient pu être aussi gros que Coldplay… en mieux… mais ça n’a pas marché. Ce sont des choses qui arrivent.

Et puis tout s’est arrêté… ou presque. Le groupe est tombé dans la mouise. Ventes en berne, revenus de tournées en baisse et dates qui sont de plus en plus rares… jusqu’au jour où ce qui était devenu une blague dans leur bus entre deux concerts a germé pour de bon : Field Music allait pour se renflouer développer une deuxième identité sous la forme d’un tribute band de The Doors. Et c’est ainsi qu’est né Fire Doors, le tribute band le plus cool et le plus trendy des Doors que vous croiserez jamais. Le groupe a communiqué sur ses réseaux, lancé sa franchise, et déclaré qu’il se limiterait (à des fins purement financières) à un concert de son groupe tribute par mois…. avant de voir la demande croître de manière exponentielle et son carnet de commandes se remplir. Après quelques semaines, les Field Music/Fire Doors étaient bookés jusqu’à la fin des temps et demandé partout dans le pays. L’opération “pièces jaunes” était réussie au delà de leurs espérances mais le groupe se retrouvait menacé d’être entièrement happé par son double. Brewis se laissait pousser les cheveux et devenait une créature au service du fantôme du Roi Lézard. Les guitares se mettaient au service de l’orgue de Ray…. et les tubes pleuvaient. L’histoire est vraie et en cours. On n’ira pas plus loin. On se souviendra un jour que la métamorphose a commencé avec les Field Music, un groupe qu’on aimait bien. Possible qu’ils redeviennent eux-mêmes mais possible aussi que non… et que cela soit le début de la fin, le grand avènement des groupes palimpsestes, qui chanteraient les chansons des autres avec des déguisements en pensant écrire et interpréter leurs propres morceaux, la grande schizophrénie post-commerciale.

C’est l’été de la déconne. Tout tire-bouchonne. Les Fire Doors sonnent bon comme là-bas. C’est ce qui compte. Mais qui écoutera encore les Field Music. Rick Astley ?

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