Justice est donnée à Rock en Seine 2025, avec Dabeull, John Maus, Slow Fiction, Cathy…

Justice - Rock en Seine 2025C’est un peu chahuté que commençait l’édition 2025 de Rock en Seine, il y a quelques jours, avec l’annulation de Doechii et d’ASAP Rocky. Il est vrai qu’on avait l’impression, en regardant la distribution complète des cinq jours (en particulier le premier), que le nombre d’artistes invités était moindre cette année. Rajoutez à cela les quelques articles récents sur la difficulté qu’éprouvent ces gros festivals à rentrer dans leurs frais, on partait avec un a-priori (non infondé mais un peu irrationnel aussi) : cette année serait un peu “moins bonne”.

D’autant plus que nous avions couvert il y a deux ans pile une journée équivalente à celle-ci (ce samedi 23 août), le jour qui accueillit The Chemical Brothers, la grosse tête d’affiche électronique de la cuvée 2023. La journée risquait de souffrir de la comparaison. On se trompait alors de verdict…

On a donc essayé d’en profiter au maximum en écoutant petits et grands ; comme d’habitude, on commence par les hors-d’œuvre avant les plats de résistance.

Tribunal des jeunes pousses : Arøne, Slow Fiction, Cathy & Pamela

Ce type de festival est toujours sujet à certaines critiques chez certains “puristes”, critiques non toujours injustifiées d’ailleurs, mais qu’on se refuse d’énumérer ici. Mais s’il y a bien un point sur lequel Rock-en-Scène est inattaquable, c’est la diversité de son casting, plus encore … pour ce qui est des jeunes groupes. Pour eux, le festival constitue un formidable banc d’essai, de même pour les auditeurs les plus curieux de connaître un groupe / artiste à l’état de pousse et dont la discographie reste à construire.

On a donc commencé en douceur avec Arøne, petite chanteuse naviguant dans les eaux pop française, tendance hyperpop, pas si éloignée de Miki ou Yoa. Alors oui, cette pop toute nouvelle voit depuis très peu de temps plusieurs noms s’installer, avec cette certaine “facilité” à produire des chansons solides, dans une économie de temps et de moyens, chose difficile ou impossible il y a encore deux décennies. On constate donc pas mal d’automatismes (trituration de la voix avec le vocodeur, durée des pistes courte, allant droit au but, etc.) que ces jeunes gens cochent souvent (et qu’on soulignait d’ailleurs avec Dalí, Fnac Festival), de même que d’autres tropes non-musicaux, mais thématiques, comme ce vague-à-l’âme typique de ces jeunes ou les éternels amours contrariés dans ce monde pleinement digital. Arøne n’y échappait pas. Pour autant, nous sommes confiants sur cette capacité à se renouveler (en quoi ? on ne le sait encore) de cette génération, à l’avenir. De sympathie et d’énergie, la jeune chanteuse n’en manquait pas, avec une honnêteté qui faisait mouche. On retrouvait (et c’est très positif) là encore dans cette nouvelle pop une tendance à lever toutes les barrières des genres musicaux, entremêlant ici aussi bien gimmicks pop éclatants, phrasé et rythmiques R’n’B, éléments rock et autres sonorités plus underground et électroniques (jungle, hardcore, etc.), intermèdes ludiques et divers permettant de ne jamais s’ennuyer. De mémoire, on a bien apprécié dramatique et son gimmick “toutoutou” (qui nous a rappelé Tom’s Diner), + en + et le stress et la money, single à venir. Prochaine étape pour elle : la Cigale.

Et pour nous ? Slow Fiction. Un groupe américain là encore encourageant, même si plein de groupes bien plus anciens nous revenaient en mémoire en les voyant… sans qu’on retrouve leur nom (Siouxsie ?). C’est tout bénef pour le groupe, notamment pour sa chanteuse, entre charisme nonchalant et naturel… Comme tout récent groupe, c’est encore perfectible, comme les enfants faisant leurs premiers pas. S’agissant de leur première tournée en Europe et en France, on ne sait pas si le traque faisait son effet (a priori, non, tant l’attitude semblait placide et maîtrisée), mais la voix de Julia chantait parfois faux. C’est compréhensible et assez courant, et pas si grave, d’autant plus si c’est un genre qu’elle se donne (on est allé écouter les morceaux disponibles depuis). Le charisme de la chanteuse est par ailleurs implacable et surprenant ; le timbre de voix, superbe. Musicalement, l’identité tarde un peu ; mais c’est solide, tout en grilles de guitares et petites touches de gouache shoegaze. La scène (tout comme la précédente) souffrait – et c’est indépendant du groupe, pour le coup – d’un son abominablement fort. C’est une constante française et, pour le coup, assez inacceptable pour un festival de ce calibre ; on en vient à penser que des prothésistes et ORLs devraient bientôt installer leurs tentes sur le festival. Le public semblait néanmoins acquis, malgré un au revoir assez sec. Tant que c’est au revoir et non un adieu, c’est bon pour nous !

Cathy était la petite dragée folk… et française inattendue. Le groupe était sur la scène “découvertes”, pour une durée ramassée de 20 minutes. Le quatuor-bébé a moins d’un an, mais a sorti quelque morceaux ravissants quand il n’était encore qu’un duo. Là aussi – et c’est d’autant plus justifié – les voix peinaient à s’affirmer, probablement intimidées ; les remerciements de la fin le révélaient, et cela en était… très attendrissant. Les copains copines semblaient être venus en première ligne de soutien. Le groupe, avec ses guitares (les plus belles étaient ici) et tenues impeccables, imposaient un cachet joliment désuet. Les quatre semblaient sortis de films français comme LOL, Seize Printemps, ou d’un film de Sofia Coppola. Très twee pop, très scène Y2K également ; les quelques chansons (comme The Sea) semblaient des bonbons. Étrangement, des souvenirs des débuts de London Grammar nous sont remontés. Comme Slow Fiction, c’est musicalement très solide, évidemment plus chatoyant de par le genre ici. Bref, on a hâte de découvrir les productions à venir. On a eu envie d’aller de faire du surf et d’aller manger des glaces à la plage.

On a donc filé voir Pamela, mais sans enfiler notre une-pièce rouge. Alors là, surprise… Pamela a quelques poils de barbe, est empourprée. Elle est un homme ; enfin, un trio de mecs, entendons-nous ; le groupe est franco-américain, de mémoire. Ça balance bien, la pèche est là, et pour le coup, nous nous situons sur de l’électro-punk. On pense à LCD Soundsystem aussi bien qu’à The Dare ou à la musique de Soulwax. On regrettera un (tout) petit message un peu facile et rentré au chausse-pied pour Gaza, mais à part ça, R.A.S. : energy is in the air. On comprend de suite que le groupe a un plus de bouteille que les autres ; c’est en soi fascinant à observer, en regard des précédents groupes. Cela se ressent dans le charisme (éthylique) du chanteur, vraie grande gueule (et voix superbe, avec un bagout à l’anglaise), à l’assurance probablement due au plus grand âge et l’expérience allant avec. Le groupe a 1 EP au compteur et se produit très prochainement à Paris. On y sera.

Dabeull, John Maus et Jorga Smith en juges de paix (du groove)

Viennent ensuite les plus gros poissons. On a toujours apprécié l’électro-funk du français Dabeull, qui, cette fois-ci, a sorti les gros moyens : pas de DJ set cette fois pour le producteur, mais un orchestre sur la grande scène en fin d’après-midi. C’est donc accompagné d’une dizaine de personnes superbement apprêtées (tout en rouflaquettes, coiffures crêpées et crinières, costumes et robes pailletés, lunettes de soleil énormes) que le producteur se lâche complètement avec son clavinet, devant un public qui – on l’imagine par les interventions de l’artiste – n’a jamais été aussi impressionnant par son nombre. Assez peu loquace d’habitude, aussi bien lors de ses DJ sets que dans sa communication, rare et jouant sur le côté ripolinée de sa musique, Dabeull n’a pas pu cacher sa joie via quelques interventions en mode “tonton du bled” (on l’imagine d’ailleurs avoir découvert plus jeune les classiques via des compilations de DJ Abdel) qu’on aurait aimé moindre et moins lourdes, soulignant la dimension charnelle du funk des premiers temps (dont il n’est pas vraiment issu, puisque sa musique a d’abord été électronique… jusqu’à en mimer le funk et être joué en orchestre). Ceci cassait un peu le mystère entretenu depuis bientôt quinze ans – on avait d’ailleurs presque oublié qu’il parlait français. Le producteur, qui officiait ici donc en tant que simple “coordinateur” et musicien, a néanmoins mijoté un répertoire alternant ses gros titres à lui tout en les mélangeant avec des classiques du genre qu’il aurait probablement passé … sur des platines, lors d’un mix live. On a donc eu droit aussi à du Kool and the Gang, du Michael Sembello et du Zapp, mais avec tout un orchestre ! On retiendra une formation enjouée et trois chanteurs si énergiques qu’ils ont presque relégué Dabeull au simple rôle d’instrumentiste. C’est là tout le paradoxe d’une musique à la base “électronique” imitant si bien le funk… qu’elle en en devient, une fois rejouée avec tout un orchestre. Reste que pour les amateurs de groove, c’était du pur délice. Le public, familial et nombreux, semblait plus enthousiasmé encore que lors des passages de Chromeo et de L’Impératrice il y a deux ans. Quoi de mieux que la funk pour rassembler, madame la marquise ?

 

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Pour la suite, c’était du côté du licencieux John Maus que cela se faisait. Fidèle à ses manies, c’est à coup de headbanging et de cris de rage que s’exerçait la voix. Alors qu’on le rappelle ici : sa musique est de la synthwave lo-fi / goth pop, avec cette pâte DIY qui a toujours fait son style, pas éloignée de Molly Nilsson et l’ami Ariel Pink ; en somme, le genre de musique synthétique s’y prêtant le moins du monde. On connaissait l’animal, mais quand on ne le connait que par ses albums (sans avoir jeté un œil aux lives, on entend), le premier contact peu laisser un peu perplexe, aussi bien devant le comportement frappé que la frugalité (volontaire) du dispositif. C’est seul et sans aide qu’il officie, allant entre chaque titre sur son Mac pour passer au suivant. Une fois “désangoissé”, John calme la cadence, et aligne tous les meilleurs morceaux de sa (si étrange et fascinante) discographie, avec un appui particulier sur son meilleur album, We Must Become the Pitiless Censors of Ourselves (2011). Les images en témoignent : jamais autre artiste n’a autant mérité l’expression “mouiller la chemise”. Il faudrait probablement que ses fidèles (bien présents à Rock-en-Seine) le poussent un jour à faire un crowdfunding, la perspective d’une prestation accompagnée pouvant rendre plus vrai celle-ci, sans amoindrir son intensité. Et pourtant… on ne peut s’empêcher de se dire que cela enlèverait quelque chose à la sincérité de la performance, puisque cette musique, pouvant pourtant sonner comme celle de groupes de new wave qu’on écoutait dans les années 80, est composée là aussi … quasi seule. Comme avec Dabeull, tout en se situant pour le coup à l’exacte opposé niveau dispositif (solitude vs. orchestre), se posent alors des questions fascinantes que soulève la musique composée en solitaire, une fois qu’il s’agit de la proposer au public. Rare aussi – un album tous les quatre-cinq ans – son nouvel album, Later Than You Think, s’apprête à sortir. On se penchera prochainement dessus.

Pour Jorja Smith, on a dit “joker” pour aller manger. Elle officiait sur la grande scène et, de ce qu’on entendait et voyait, c’était superbe, comme à son habitude avec cette artiste de prestance. On se faufile pour tenter d’obtenir les meilleures places pour le clou du spectacle de cette journée dont les grosses têtes auront été, avec Jamie XX et Dabeull, électroniques.

Justice en cour suprême

L’aventure Daft Punk est terminée depuis 2021. Il y a donc une place naturelle à prendre. Et Justice est on ne peut plus légitime pour se poser comme successeur. On sait que les influences du tandem ne se limitent pas au duo de robots, bien qu’occupant une place non négligeable. Mais on n’a pas pu s’empêcher de penser pendant les une heure vingt au mythique concert de Coachella des Daft, en 2008. Avec, évidemment, le style Justice à lui, lentement, précautionneusement pensé et construit depuis vingt ans maintenant. Toute l’intelligence du groupe, aussi bien musicale que scénique, se situe dans ce qu’il prend du fameux duo et en ce qui l’en distingue.

Tout d’abord, Pedro Winter (directeur d’Ed Banger, leur label, et manager des Daft durant les plus belles années) et Bob Sinclar ont raison : la french touch – celle des premiers temps tout comme celle 2.0 dont est issu Justice – outre le courant musical, c’est aussi une identité visuelle. On s’en est souvenu avec le concert impressionnant d’Étienne de Crécy à l’Olympia, en avril dernier, puis devant Air. Avec ce spectacle de Justice, c’est encore plus criant. Les moyens mis en place sont dantesques : on avait la sensation d’être dans Rencontre du Troisième Type. C’était un déluge de lumière stroboscopique et de gigantisme. Étant donné le dispositif pointu et millimétré, réclamant une parfaite coordination entre musique et effets visuels, on n’en vient à se demander la marge de manœuvre occupée par les deux producteurs lors du spectacle même. Là encore, et d’une manière toute autre que Dabeull et Maus, la question qui se pose est de savoir distinguer ce qui est préprogrammé (pour le concert, avant celui-ci) de la contribution live, les efforts déployés par les compositeurs sous nos yeux. C’est cette éternelle question que beaucoup se posent depuis Jean-Michel Jarre , et dont on craint la réponse, de peur de voir la magie se dissiper ; et vu la tempête d’effets, on en vient par méconnaissance à minimiser la marge d’actions de ces artistes électroniques sur scène, celle-ci semblant se jouer plus en amont, contrairement à des artistes plus “traditionnels” (chanteurs, instrumentistes).

En tout cas, visuellement, on n’est pas loin de ce qui peut se faire de meilleur dans les grands parcs d’attraction du monde, à cela que ceci était une performance unique … et adaptée à un festival. Car oui, ce n’est pas rien, quand on a vu les images de leur dernière tournée ; à l’annonce du casting de Rock-en-Seine, on était étonné qu’un groupe étant allé aussi loin dans leur identité (et les moyens mis en œuvre pour) soit à l’affiche. Le véritable enjeu pour le groupe et les techniciens du festival devaient être d’adapter et de fondre leur spectacle au format naturellement plus “engoncée” d’un festival (quelques grands écrans et lumières en moins), sans en perdre la saveur originale. On n’a pas assisté à la tournée ayant suivi Hyperdrama (2024), mais d’après nos échanges avec certains fans, le chalenge semble emporté haut la main.

Contrairement au concert des Chemical Brothers ou d’Air, qui traversait les différentes et nombreuses D.A. (relatives aux clips ou pochettes) relatives aux albums de leur (plus longue) carrière, c’était sur une identité visuelle plus resserrée, post-Hyperdrama, que planchait le duo. Et comme ce fameux Coachella des robots, avec lesquels ils partagent la parcimonie des sorties d’albums et interventions, Justice a repris tout son répertoire, en les désarticulant, malaxant, télescopant, des plus iconiques (We Are Your Friends, DVNO, Waters of Nazareth, D.A.N.C.E., Stress, etc.) aux plus récents (Stop, Safe and Sound, Neverender, etc.), entremêlant leurs sonorités plus électro-bruitistes des débuts à celles plus pop et rondes récentes. D’ailleurs, et c’est le moment opportun pour l’écrire, on préfère le virage pop depuis Woman (2016), bellement fait, à celui des Daft avec Random Access Memory (2013), moins bien administré. C’est probablement la pâte plus influente à présent de Gaspard Augé, peut-être. En tout cas, les deux périodes coexistaient parfaitement lors du spectacle, halluciné et saisissant, sans pour autant épuiser ses spectateurs. Cerise sur le gâteau, le spectacle se finissait sur un salut de Gaspard et Xavier de Rosnay très guitar hero, paradoxalement humbles et irradiants, électriques.

C’était en somme une journée placée sous le signe du charisme et de la qualité. Certes, parfois perfectibles – c’est le charme de ses festivals mastodontes, alignant les concerts – mais d’une solide tenue commune à tous les groupes vus ce jour.

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