[Exclu] – Ovaries, les (petites) nuits du papillon Dagger Moth

Dagger Moth & Philippe Petit - OvariesDes ovaires habillés de masques de dentelle fine. L’élégance ne s’invente pas, elle se produit, ici dans le surréalisme et l’audace. Le projet de Dagger Moth (formation italienne dirigée par la fascinante Sara Ardizzoni) et du Sonic Seducer Philippe Petit est hautement singulier. C’est un bel objet qui s’offre sous forme d’un EP, Ovaries donc, en série limitée à 300 exemplaires pour le vinyle et sans limite pour le numérique. Il faut tenir l’objet en main pour se rendre compte du soin apporté à son esthétique : la face A est ronde et masquée, la face B gravée d’une cave hantée par les créatures nocturnes, araignées et papillons. La musique (2 morceaux identiques mais dans des versions différentes) est splendide. Le morceau, Ovaries toujours, est tiré à l’origine de l’album de Dagger Moth, sorti en 2016, Silk Around The Marrow.

On reconnaît évidemment la chanson, dans une version atrophiée mais à la structure quasi intacte. Cette fois, le retravail paie, composant une mini-symphonie augmentée, de deux fois quatre minutes à la fois envoûtante et vénéneuse qui transfigure la version un peu lisse de l’album. Sara Ardizzoni assure évidemment le chant de femme, troublant et soyeux, tandis que le saxophone d’Arnaud Fournier propulse le morceau dans un ailleurs qu’on situe assez mal. Est-ce du jazz ? De la pop ? De l’ambient ? Ou autre chose. Dagger Moth est un projet qui n’admet pas de début, ni de fin. Ses développements sont portés généralement à la guitare mais fécondés aussi par l’électronique (incroyable travail ici de Philippe Petit en grand architecte), les effets fuzz et des renforts noisy. Ovaries était une belle chanson pop classique, c’est devenu un OVNI encore plus fascinant.

Ovaries est un voyage en féminité mais aussi un voyage dans ce qui la dissimule et la contraint. On ne va pas se cacher qu’on n’a pas tout compris des paroles. Le morceau sent la tristesse et la dérive nocturne. Le saxophone zornien accompagne la première séquence, propulsant par sa plainte piquée, la beauté et la sensualité du chant dans un abîme tournoyant. La seconde séquence est plus sèche, brutale et industrielle. Elle est martiale mais tout aussi réussie. La voix est chassée du décor pour un accompagnement synthétique qui en relit la trace et en confond la brisure. Il faut attendre la dernière minute du remix pour que la lumière pointe au piano et éclaire un final magnifique.

Dagger Moth renvoie par son nom au mystère du papillon de nuit (ou aux nuits du papillon, pour plagier William Vollmann), aussi gracieux que celui de jour, mais à bien des égards repoussant et craint. C’est un nom qui nous a longtemps rebuté mais qu’on apprend ici à domestiquer. Ovaries a des airs de Blonde Redhead, des sonorités gothiques et trip-hop mêlées, le tout dans un écrin jazz classique, qui en fait une réussite audacieuse et pleine de secrets à percer.  Il serait peut-être temps de redécouvrir dans la foulée l’album dont est issu le single, auquel l’impeccable Marc Ribot avait prêté main forte.

L’Italie n’est pas qualifiée pour la Coupe du Monde, n’aura pas de gouvernement avant l’été mais aura au moins de la bonne musique pour se la couler douce.

Ecrits aussi par Benjamin Berton

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