Fiona Apple / Fetch The Bolt Cutters
[Epic]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Fiona Apple - Fetch The Bolt CuttersLa liberté est presque toujours virtuose. C’est un flux, un flot qui déborde et qui, lorsqu’elle s’exprime, avec la force et l’aisance qui émane de ce cinquième album de Fiona Apple devient irrésistible et enivrante. Fetch The Bolt Cutters est, comme chacun le sait désormais, le premier album féminin qui a décroché une note de 10 sur 10 sur le site américain Pitchfork. Toute critique s’agissant en soi d’un événement qui a été largement repris partout ailleurs, ne peut s’établir qu’à cette aune : l’Américaine a-t-elle signé un album parfait ? On renverra les anglophones à la source, puisqu’il faut bien partir de là. Oui et non.

Ce 10 sur 10 est bien entendu circonstanciel : le fait d’avoir réservé la note maximale à des hommes était quelque chose de difficilement tenable dans la durée, qui plus est aux Etats-Unis et à l’époque moderne. Fiona Apple était, sur son histoire et son parcours, la candidate rêvée pour décrocher cette distinction qui lui vaut aujourd’hui d’être citée (à défaut d’écoutée partout) par la presse grand public internationale. Fetch The Bolt Cutters est son cinquième album, après une carrière de plus de vingt ans, assez irréprochable et sans véritable accident (même si l’album Extraordinary Machine était nettement moins intéressant que les autres). Tidal en 1996 l’avait imposée comme la nouvelle fiancée déglinguée de l’Amérique : voix incroyable, histoire personnelle compliquée et capacité à chanter l’intime à haute voix comme l’avait fait avant elle non seulement des rockeuses indé (Liz Phair par exemple) mais aussi de grandes dames comme… Aretha Franklin ou…. Kate Bush. Fiona Apple avait pour elle de pouvoir soutenir la comparaison vocale avec n’importe qui. Elle donnait, qui plus est, un coup de jeune au phrasé soul en empruntant volontiers des sentiers rappés/slamés tandis qu’elle racontait de terribles histoires de dépressions, d’amours désolées et de viol (dont elle fut victime malheureusement à l’âge de 12 ans). Le reste du conte était trop noir pour l’Amérique. La performance tournait au cabaret, au burlesque et la jeune femme s’enfonçait dans l’indé chic, trop puissante, trop sombre, trop torturée et débordée d’affliction avant de parvenir en 2012 avec The Idler Wheel Is Wiser Than The Driver etc à domestiquer une première fois le remarquable élan magnétique et quasi politique qui la guide depuis petite. L’album marquait un bouillonnement dans l’affirmation de soi et l’ouverture d’une nouvelle voie artistique, débridée, déchaînée mais en même temps classique, que Fetch The Bolt Cutters vient approfondir, prolonger et compléter d’une façon magistrale. Apple est une femme en colère, mais aussi une femme aimante et romantique, une femme “complète”, fragmentée et en voie permanente de “réunification”, que l’époque prend plaisir à adopter comme prophète et chantre avec la même facilité qu’elle a redécouvert ce que voulait dire être une femme d’aujourd’hui… avant-hier.

10/10 circonstanciel ainsi et aussi mais qui ne dit finalement pas grand chose de l’immense réalisation qu’est l’album.

Pour les oreilles profanes, il y a toujours eu une tension entre le propos d’Apple (sa folie, sa déraison) et la forme que prenait sa musique. Ses albums étaient tous produits à l’ancienne, avec beaucoup de talent le plus souvent mais, en laissant apparaître de manière nette, les traces de leur mise en forme, comme si la jeune femme était restée, malgré elle, l’instrument de quelqu’un d’autre. Les choses avaient changé avec The Idler Wheel…qu’elle avait repris à son compte et évoluent encore cette fois-ci. Le disque a été enregistré par Apple à son propre domicile et marque une prise de contrôle complète sur l’appareil de production qui permet à la chanteuse d’exprimer une forme de sauvagerie prise sur le vif, de spontanéité primale qui fait penser à Yoko Ono, en même temps que de livrer un disque très maîtrisé et construit avec soin. Fetch the Bolt Cutters est un album incroyablement soigné mais qui respire le DIY avec ses aboiements de chien wilsoniens, ses bruits du quotidien et ses histoires parfois sordides comme celle qui veut que Apple ait fait des percussions avec les os de son chien mort. Peu importe à vrai dire, mais le résultat est épatant, déroutant, alliant le meilleur des deux mondes comme on l’a rarement entendu. Il y a sur cet album une liberté et une autonomie qui s’expriment qui installent un ton inédit. La distance entre l’artiste et l’auditeur est comme abolie, anéantie, rendant ce dernier beaucoup plus perméable et sensible au propos.

Vient ensuite la voix d’Apple, incroyable et agile comme un chat champion de gymnastique. C’est un festival, d’indécence, d’éructations, de chuchotements qui sied parfaitement au ton confessionnel général. Apple prophétise, conte, se met en scène, joue des rôles, cajole. Son écriture est remarquable et typiquement américaine. Elle parle pour elle, raconte sa propre vie mais se fait aussi l’écho d’histoires qu’on lui a confiées et qui prennent dans sa bouche une dimension universelle. L’album démarre assez classiquement en mode piano/voix sur I Want You To Love Me. La chanson n’a rien d’extraordinaire mais installe un dispositif déclamatoire que la chanteuse va exploiter à merveille tout au long des 13 titres de l’album. Shameika parle de l’empowerement d’une jeune fille traumatisée à l’école. On sent ici toute la puissance du flot qui se déverse : mélange d’amertume enfantine, d’expériences adultes, de frustrations et de désir de revanche. C’est cette énergie primitive et en même temps complètement intellectualisée qui fait du disque un objet rare comme si Apple avait traversé ces décennies de carrière avec l’idée d’exprimer TOUT CECI avec cette vigueur et cette intensité.

Il y a une folie et un détachement, une perte de contrôle absolue mais canalisée par une compulsion obsessionnelle (celle d’exposer, de convaincre et de démontrer) qui font mouche. Le morceau titre, Fetch The Bolt Cutters (“va cherche la pince coupe-boulons”, littéralement, formule empruntée à une série américaine) a des accents jazzy irrésistibles, une élégance subtile en même temps qu’une véritable simplicité dans son développement qui le rendent extraordinaires. L’écriture de Apple est complexe, extrêmement travaillée, pétrie d’images finalement assez sophistiquées et d’effets littéraires qui donnent à l’ensemble un côté théâtral qui peut désarçonner et qui rend (à notre avis) l’ensemble beaucoup moins efficace que, disons, le Dry de PJ Harvey.

La théâtralité est-elle l’ennemie de la sincérité ? Répondre oui condamnerait le disque à n’être qu’une sorte de pantomime surjoué, écueil qu’il évite d’assez loin, même si sa principale limite se situe dans le rapport qu’il entretient lui-même à sa fausse spontanéité. L’album est brut mais rarement rugueux. Il est précieux mais toujours raffiné. Under The Table raconte un dîner qui tourne mal. La chanteuse parle viol, abus, relations perverses, mais ne se dépare jamais d’une forme de retenue  dans l’expression qui la distingue de ses prédécesseurs. Sa brutalité est d’autant plus forte qu’elle bénéficie d’un travail de transformation (à travers le récit oral mais aussi via l’écriture poétique) qui est puissant et inspiré mais s’exprime toujours avec beaucoup de simplicité.

Sur Cosmonauts, l’un des sommets du disque, la mise en scène est impressionnante. La chanteuse joue des changements d’harmonies, introduit des chœurs et des variations vocales magnifiques.

Cause you and I will be like a couple of cosmonauts
Except with way more gravity than when we started off
Oh, you and I will be like a couple of cosmonauts
Except with way more gravity than when we started off

Le texte est poétique et directement accessible, tandis que la musique contribue à donner corps à l’état d’apesanteur évoquée par le texte. Le final est dangereux et azimuté. L’album renvoie l’impression d’une libération par la parole et la jouissance du chant qui est extrêmement jubilatoire et revigorante mais en même temps (pour l’auditeur masculin) une forme de menace attachée à la bascule du pouvoir et à sa soudaineté. Trop d’audace tue l’audace ? Foutaises mais on peut se heurter, après dix titres, à une forme de lassitude devant l’absence de réconfort et de véritables douceurs pour l’oreille que propose le disque. Sexisme de bas étage sûrement… mais on aurait aimé un répit d’équilibre et un trêve romantique qui ne viennent jamais.

Fiona Apple évolue sans entraves comme une fée, sans perdre de sa fragilité et de son ancrage au réel. Les percussions sont splendides, bricolées et centrales dans les arrangements. Elles sont la clé du dispositif quasi artisanal qui habille les morceaux. La fin du disque est un peu moins opérante : For Her, Drumset sont plus “classiques” et inspirés musicalement par l’air du temps. On I Go est un beau final, hypnotique et envoûtant. La rythmique est tribale et embarque le chant dans son rythme, alors que le texte s’énonce sans idée de manœuvre particulière. Jeu de mots et libération ultime tournée vers des lendemains qui chantent, incertains et glorieux.

On I go, not toward or away
Up until now it was day, next day
Up until now in a-
Ah, fuck, shit
Oh

In the long run
If I get there in
In the long run (It could be alright)
It could be alright (If I get there in time)
In the long run
If I get there in (If I get there in time)
It could be alright (If I get there in time)
Be alright (If I get there in time)
In the long run
In the long run
In the long run

La théâtralité de Fiona Apple fait penser à un mélange de Barbra Streisand, de Kate Bush, de Liz Phair et des Dresden Dolls. On y retrouve cette intelligence et cet engagement complets dans la livraison qui donnent au disque l’allure de grand manifeste féministe moderne, sans en réduire pour autant la composante personnelle et intime. La folie de Janis Joplin et de Yoko Ono sont à l’œuvre ici, conférant au tout une dimension presque extrémiste qui est le fondement véritable de sa démesure. Notre seule réserve est paradoxalement qu’en réussissant ce tour de force de parler pour elle, par et pour toutes les femmes, Fiona Apple a perdu quelque peu de sa posture d’adolescente et de la séduction qui la rattachaient à la pop. Sa voix s’est durcie et a évacué la tendresse au profit d’une expression adulte qui est plus libre et vive qu’amicale ou sensuelle. L’équilibre, l’équilibre…

Fetch The Bolt Clutters est phénoménal mais, en bon mâle sexiste, on aime autant miser sur le prochain Nilüfer Yanya pour griller une note parfaite. Chef d’œuvre sans nul doute mais qu’on espère bien voir surpassé de notre vivant.

Tracklist
01. I Want You To Love Me
02. Shameika
03. Fetch The Bolt Cutters
04. Under The Table
05. Relay
06. Rack of His
07. Newspaper
08. Ladies
09. Heavy Balloon
10. Cosmonauts
11. For Her
12. Drumset
13. On I Go
Écouter Fiona Apple - Fetch The Bolt Cutters

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