Les Pixies à Rennes, c’était bien ?

Pixies RennesPortés par l’accueil plutôt positif réservé à leur dernier album Beneath the Eyrie (y compris chez nous, ce qui n’était pas arrivé depuis leur retour), les Pixies ont pu dérouler ces derniers jours leur tournée (annuelle) européenne dans un excellent climat critique et avec le sentiment d’avoir à nouveau quelque chose à dire. A Paris, Lyon puis à Rennes (où on les a croisés), Frank Black et les siens ont tenu le rythme alignant sans un mot et le moindre espace entre les titres, une quarantaine de morceaux, en deux heures et cinq minutes de spectacle, laissant les spectateurs désespérément homogènes (vieux, masculins et blancs) dans un état de fascination nostalgique un brin surjoué qui masque à peine le simulacre que constitue leur survie (celle du groupe et de leurs fans!).

Les cheveux de Black Francis

Dans un Liberté affichant complet depuis assez longtemps, les Pixies ont abordé le concert pied au plancher, révélant dès leur apparition l’un des principaux enseignements de ce concert : Frank Black a de nouveau des cheveux. Lui qui arborait depuis 20 ans une splendide coupe « oeuf » a profité de son divorce pour faire évoluer son look et repasser à son état de jeunesse, soit une corolle brune à bordure un peu longue, qui a pris les plus anciens par surprise et a donné d’emblée à chacun l’idée qu’on revenait bien 30 ans en arrière. Son tour de taille lui n’a pas tremblé et la voix non plus, toujours souveraine et incisive, réhabituée au skriek, au skwik et aux cris, aux décrochés vertigineux et autres cascades invraisemblables. On s’attendait, pour avoir zieuté les précédentes setlists, à un démarrage imposant et massif : il le fut, même si la magnifique déferlante inaugurale (Cecilia Ann, St Nazaire, Brick is Red, Break My Body, Debaser), impeccable d’intensité, est apparue quelque peu brouillonne à l’écoute en raison d’un équilibre dans le son hasardeux. La guitare mordait sur la voix qui mordait sur la guitare, faisant passer la limpidité hargneuse du groupe en une sorte de bouillon de culture proche d’un nuage nucléaire envoyé par le Jesus and Mary Chain ou My Bloody Valentine en weekend. Toujours est-il que les quadras étaient bien pris à la gorge et ne pouvaient pas nier l’évidence : les Pixies avaient gardé du mordant et étaient toujours aussi expéditifs et brutaux, splendides et déterminés. Un vrai plaisir que de les retrouver à ce niveau de dynamisme et de vivacité, qui se prolongeait (une fois la respiration retrouvée avec le joli On Graveyard Hill, l’un des bons nouveaux titres de l’album) dans une seconde vague encore plus percutante composée de Wave of Mutilation (version rapide), Head On justement, le génial U Mass (un peu écrasé sur les finales), Monkey Gone To Heaven (immense) et le duo Gouge Away/ I’ve Been tired, incandescent et décisif.

A cet instant précis, on y était : le moment où le revival fonctionne à plein et vous projette dans une autre époque, fantasmée ou réellement vécue, où l’on partait faire ses études aux États-Unis, ou l’on croisait des extra-terrestres et la couche d’ozone (trouée) sur l’autoroute du Sud tandis qu’un diable marqué 6 faisait du stop. De vieilles putes mexicaines (et non flamandes) au bord de la route nous tendaient leurs seins et on sentait le sang battre dans nos tempes et ailleurs comme s’il s’apprêtait à jaillir dans un grand geyser de vie et d’espoir mêlés tel un œil surréaliste découpé au scalpel. Les Pixies auront donné aux quelques 5 000 personnes ce qu’ils étaient venus chercher : ce voyage dans le temps, le leur et le nôtre, qui est si précieux et difficile à cueillir quand on est plus tout jeune. La première heure de concert se prolongeait ainsi en apesanteur avec Caribou, Hey, Los Surfer Muertos (nouveau morceau impeccable) et Ana. Et c’est là que les choses se gâtèrent. Contrairement à ce qui semblait s’être produit à Paris et à un degré moindre à Lyon, le ventre mou du concert ne se trouvait pas coincé entre deux parties accélérées mais allait prendre ses aises et se traîner quasiment sur 20 chansons, occupant un espace démesuré et bien trop étiré pour que la sauce ne retombe pas et que le mirage se lève.

50%

Les Pixies enchaînaient un mélange de titres lents et lents, entre All Saints détestable, un Cactus asséché, un Nimrod’s Son pas si fringant et surtout une sélection de nouveautés un peu pesantes et surtout très ralenties. A ce moment, apparaissait une autre évidence : les nouveaux titres qu’on considérait pourtant comme pas mal ne l’étaient pas tant que ça et, ainsi juxtaposés aux vieilleries, faisaient peine à voir et à entendre. Catfish Kate surnageait (à défaut d’échapper au poisson-chat) mais les autres sombraient dans la lenteur blues ou l’anodin, à l’image d’un Silver Bullet interminable, d’un In The Arms of Mrs Mark of Cain qu’on avait apprécié sur disque et qui ici sonnait creux ou, pire, d’un Daniel Boone inepte qui venait éteindre un rappel déjà mal en point d’avoir été précédé (en clôture) par Winterlong. Le concert rennais souffrait ainsi d’un manque de rythme certain sur une seconde moitié à aborder plus briquet en main qu’avec le lance-flammes des débuts. Il ne restait plus, parmi les anciens morceaux, que le toujours magnifique Where’s My Mind ? pour tenter de se replonger dans l’état de lévitation des premières minutes, mais sans succès.

Black jouait étrangement une seconde fois Wave of Mutilation dans sa version tue l’amour et le mal était fait. La maison Pixies chancelait sur ses bases, raccompagnée vers la sortie par un digne et pourpre, Velouria qui ne parvenait toutefois pas à masquer le soulagement qu’on éprouvait à la fin. L’impression d’ensemble restait nettement favorable mais la chute de rythme ne pardonnait pas au ressouvenir, faisant ressortir les sempiternels reproches (illégitimes) d’un groupe peu chaleureux (ce qui est vrai), peu bavard (ce qui est vrai) et évoluant en pilotage automatique. Ces arguments (que le groupe traîne depuis son retour) sont faux : les Pixies jouent et chantent juste, sont pros et concentrés, mais aussi inspirés et en phase. Ils manquent parfois juste de l’élan vital qui permet de maintenir la vie deux heures durant. Une solution serait évidemment de réduire ces deux heures bien trop longues en 1H20 ou 1H15 pétaradantes, mais la pratique serait peu conforme aux usages en matière de concerts nostalgiques où l’on veut en avoir pour son argent. C’est pourtant dans cette direction que se situe la clé d’une longévité retrouvée : la vigueur, la vigueur et rien d’autre. On y retournera peut-être encore mais on se paierait bien l’émotion de les avoir vus pour la dernière fois ce soir-là.

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