Nilüfer Yanya / Miss Universe
[Ato Records / PIAS]

9 Note de l'auteur
9

Nilüfer Yanya - Miss UniverseDire de Nilüfer Yanya qu’elle est une future grande risquerait de lui porter la poisse. Il n’en reste pas moins que Miss Universe, premier album de cette Londonienne de 23 ans, est une réussite assez époustouflante que ne laissait pas présager, à ce point, une série de singles lâchés au fil de ses déjà trois ans de carrière pourtant épatants. Nilüfer Yanya, qui compose et écrit tous ses morceaux elle-même, remporte la partie en 17 coups et autant de chansons ou interludes qui forment un ensemble aussi solide que varié et inspiré.

Miss Universe se présente à nous comme un récit d’anticipation où la vie quotidienne est régie par un conglomérat aux dimensions tentaculaires chargé de nous vendre, à grand renfort de publicité, du bien-être et des produits cosmétiques. Wway Health, c’est son nom, offre à Nilüfer Yanya un fil rouge intelligent et socialement critique (ou du moins tendrement ironique) qui lui permet de relier entre elles, de manière un peu artificielle, des chansons qui balaient un spectre musical extralarge entre rock indé, soul, électro primitive et Rnb. C’est l’autre caractéristique du disque, par-delà l’extrême qualité des titres sur laquelle on reviendra, que d’afficher une modernité assez bluffante. Jouer au jeu des comparaisons est particulièrement difficile ici mais on peut s’amuser à faire un peu de name-dropping pour faire monter la sauce et se faire comprendre. Yanya est à sa façon l’anti Lana Del Rey, engagée dans la société et le monde réel, elle s’appuie sur une solide approche réaliste pour apparaître à la fois comme une girl next door et un mirage venu du futur. Sa voix la renvoie bien souvent au souvenir de Sade. On l’a déjà dit en présentant l’album : ses modulations sont stupéfiantes et son registre vocal entre staccato, vocalises et envolées lyriques est quasi prodigieux. Sur l’un des meilleurs morceaux du disque (In Your Head), on croît entendre Siouxsie de la grande époque tandis qu’on entendra Sade ou Nina Simone, sur des titres comme Paradise ou l’impressionnant Baby Blu. La voix de Nilüfer Yanya est un atout maître parfois à la limite de l’encombrant que la production millimétrée, mais jamais léchée, réussit à équilibrer. Le syndrome Björk n’est jamais très loin et il faudra évidemment avoir ça à l’œil pour la suite. Pour l’heure, l’entendre chanter est un bonheur de chaque seconde que l’album sublime par la variété des registres dans laquelle elle évolue.

A l’échelle des musiques contemporaines, l’irruption de la jeune femme est une surprise aussi inattendue que la découverte, il y a quelques années, d’un King Krule : cette idée que la modernité s’incarne dans une personne, jeune, féminine, splendide, décomplexée et qui réunit sur elle tous les talents. Miss Universe est non seulement un album intelligent mais un album plein d’énergie, d’entrain et de titres pour lesquels on vendrait notre blouson et notre demi-sœur. In Your Head est le morceau indie rock le plus addictif depuis le Canonball des Breeders. Il se déverse dans un Paralysed entre world, rock et soul qui est une vraie curiosité. Les compositions de Yanya interpellent souvent par leur atypie et leur structure originale. La pop est comme détraquée ; la soul contrariée en permanence et l’électro hoquète, comme s’il s’agissait d’exprimer une angoisse ou une inquiétude existentielle. Les sons synthétiques côtoient des solos de guitare qui font penser tantôt aux Pixies (l’un des groupes fétiches de la jeune femme, même si l’influence est plus que discrète), tantôt à un Prince en rut. Il se dégage de Miss Universe une force et une détermination réelles qui n’en sont pas moins contaminées par une fragilité dans l’expression et la construction des titres, qui leur confèrent une étrangeté fascinante. Angels est un titre brillant, spectaculaire, bouillant, Paradise un monstre d’érotisme soul. Yanya compose des tubes mainstream comme Baby Blu puis se lance dans une sorte de pastiche des années 80 avec Heat Rises dont on ne se remet pas. La seconde moitié de l’album est une tuerie débridée. Melt fait débarquer des saxos pour 4 minutes et quelques de charme et de bonheur.

Yanya est une princesse et ce qui était arrivé de meilleur à la pop féminine depuis les premiers Kelis. Elle a ce potentiel là mais prend bien garde à ne pas le discréditer en faisant la gazelle. Chaque incartade un brin tubesque ou commerciale est rattrapée immédiatement par une chanson sèche ou plus radicale, à l’image d’un Sparkle God Help Me fantomatique et insondable ou d’un Tears incroyable où l’on se trempe littéralement dans un bain de sang, suite à une rupture difficile.

Monsters Under The Bed est une balade dérangée, jouée à la guitare, l’un des grands morceaux du disque. Les textes sont formidables et expriment à la fois la réalité d’une vie de jeune fille et en même temps une aspiration à une universalité inatteignable. L’écriture de Yanya est un excellent compromis entre un contenu poétique revendiqué et une portée facilement intelligible. On tuerait pour qu’on nous chante The Unordained au pied du lit.

Miss Universe se referme sur HeavyWeight Champion of The Year. C’est bien ce dont il s’agit ici : l’un des meilleurs albums de l’année. Le plus lourd et le plus léger. Le plus important et le plus volatile. L’un des trucs les plus passionnants, novateurs et en même temps immédiatement séduisants qu’on a croisé depuis un bail. Nilüfer Yanya est la nouvelle fiancée de l’Angleterre pop. Le pays entier peut bien quitter l’Europe tant qu’elle habitera sur l’île. Il ne leur arrivera rien et à nous non plus.

Tracklist
01. WWAY HEALTH™
02. In Your Head
03. Paralyzed
04. Angels
05. Experience ?
06. Paradise
07. Baby Blu
08. Warning
09. Heat Rises
10. Melt
11. Sparkle God Help Me
12. Safety Net
13. Tears
14. Monsters Under The Bed
15. The Unordained
16. Give Up Function
17. Heavyweight Champion of The Year
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