J Mascis / Elastic Days
[Sub Pop / PIAS]

8.9 Note de l'auteur
8.9

J Mascis - Elastic DaysJ Mascis est l’ami qu’il vous faut. En ces temps incertains, son album Elastic Days est chaleureux comme pas un. Un peu triste et tendre à la fois, doux et sucré comme un bon miel, c’est sans conteste une réussite encore plus étincelante et convaincante que Several Shades of Why et Tied To A Star, ces deux précédentes livraisons semi-acoustiques. Elastic Days est l’album qui fait de Mascis pour de bon le Neil Young de sa génération, un bon gars qui fait toujours peu ou prou la même chose mais qui le fait à la perfection, sans donner l’air d’y toucher et surtout sans prétendre amener à chaque fois une révolution. Mascis fait des chansons et pas grand-chose d’autre. Cela fait quinze ans qu’on rabâche la chose : il ne fait même qu’une seule et grande chanson qui dure depuis trois décennies et qu’il décline en une soirée au coin du feu éternelle. Elastic Days donne littéralement envie à tout un chacun d’adopter J Mascis, de l’inviter à la maison pour lui donner un bain, l’enduire de baume, puis le convier à un bon repas, à jouer avec les enfants et peut-être à dormir dans notre lit.

Il faut voir que ce type traîne avec nous comme un vieux copain un peu dégueu depuis un bail et qu’il ne nous a jamais fait faux bond. On lui donnerait notre bout de canapé sans confession. La reformation de Dinosaur Jr est probablement le truc le plus chouette qui soit arrivé à l’indie rock depuis la séparation des Pixies, et J Mascis en a profité pour développer sa propre ligne solo en toute tranquillité. Ces albums sont des merveilles de composition où la légèreté et l’habileté des mélodies s’accompagnent de solos de guitares qu’on n’accepterait d’aucun autre artiste. La voix de Mascis surtout, ici magnifiquement produite, est devenue à elle seule une signature familière qui navigue entre fragilité, chaleur humaine, peine et âpreté. Il y a une forme de perfection « à la Neil Young » dans ces titres qui les rend indispensables. Prenons, presque au hasard tant cela pourrait s’appliquer à n’importe quel des douze titres de l’album, Sky Is All We had, l’un de nos morceaux chouchous. Trois minutes et sept secondes lumineuses et amoureuses, démarrées tout en toucher et qui s’élèvent vers un mid-tempo vibrant et quasi héroïque après une bonne minute avant de foncer vers un solo turbulent d’effondrement et de résistance émérites. L’homme est à terre, tête baissée et vient lover sa tête abîmée sur la poitrine de sa nana, en quête d’un pardon qu’il n’obtiendra pas. « Tell me i am wasted/ Tell me the time is hitting back/ Tripping on wasted/ If I were to hold into the black/ You wont take me back/ Tell me i’m shaking…. » La situation est universelle et c’est bien ce qui se passe ici : on touche à l’essence de l’homme moderne, fier à bras sans mains, vieux rockeur passé de mode, costaud démusclé évoluant à cœur ouvert et qui fait saigner ses blessures, physiques et sentimentales, en plaintes de guitares. Sera-t-il « repris » ou pas ? Est-ce qu’il sera condamné à chanter sa plainte à travers la jungle et le froid éternellement ? Est-ce qu’il connaîtra à nouveau des instants de réconfort ? Si Elastic Days était un film, ce serait un beau western crépusculaire, un de ces machins avec John Wayne où l’on sait qu’il va y laisser sa peau à la fin ou, pire, qu’on le gardera en vie pour lui donner l’occasion de rebalader son personnage dans un autre métrage au scénario rigoureusement identique.

Picking Out The Seed est une merveille. Mascis y chante comme Paul Banks quand il fait le malin en solo mais il y a là une rythmique country blues qui emporte tout sur son passage. Le disque parle de l’ébranlement de la virilité, de l’épuisement et de l’abandon. C’est un album en chute libre durant lequel Mascis encaisse et met un genou à terre. Ecoutez Drop Me qui est une chanson d’une beauté incroyable, un monument. Le gars rentre chez lui : «  Hey now, it’s me. Hey now, it’s me. Try hard to be. Try hard to be me. I been trying/ Now my time is lonely » Tout le monde a vécu ça, le fait d’être sur le seuil de la porte, de revenir en espérant trouver quelque chose et de n’intéresser personne. Il essaie d’être « attendu » et se pose là. C’est lui à la porte. Qu’il y reste. Lui avec ses faiblesses et ses espoirs, ses failles et ses conneries. Et il chante sans trouver de réponse, sans que personne ne le regarde ou ne se jette dans ses bras. Quand il n’y a plus rien à chanter, les solos de guitare démarrent, toujours dans les mêmes conditions et ce sont des torrents de larmes qui s’épanchent en même temps que, par la force de l’électricité, ils rechargent les batteries et permettent à l’homme effondré de se sauver et de retrouver espoir.

Cela peut paraître con ou répétitif mais Mascis n’a jamais travaillé que là-dessus. C’est la situation qui définit son œuvre et qui le hante ici plus qu’ailleurs. Qu’est-ce qui fait qu’on reste ensemble ? Qu’est-ce que chacun y trouve ? Qu’est-ce qui fait que la situation aussi inconfortable soit-elle est la seule qui nous fasse (parfois) nous sentir bien ? Wanted You Around exprime cela à la perfection. Il y a les engueulades et une relative indifférence, il y a une distance qui se crée avec les années mais toujours la possibilité d’une régulation à venir, d’une paix des braves ou d’un progrès qui nous rendrait du confort et une forme de bonheur. On pourrait parler du texte qui est magnifique ou du final qui constitue les deux ou trois accords les plus beaux et optimistes du disque, mais cela nous emmènerait trop loin. Mieux vaut terminer sur Everything She Said qui offre une conclusion splendide à cet ensemble à la fois touchant et d’une intelligence extraordinaire : « They all want me to be the same mistake/ I decided to take another take, not you.» La vie est une succession d’erreurs qu’on partage et qu’on choisit de répéter ou pas. Cette notion de répétition est tout ce qui compte chez J Mascis. C’est la répétition qui est la clé de tout : la répétition qui libère l’espoir, la répétition qui use et abrutit, la répétition qui est la voie. Elastic Days est l’album est par lequel J Mascis semble avoir trouvé une bonne partie des solutions d’écriture (tant du point de vue des textes que des musiques) qui se posaient lui.

Elastic Days est l’album le plus réussi de l’année 2018. On ne le mettra pas dans les tops de fin d’année pour ne pas donner le sentiment que l’année n’aura servi à rien. On fait toujours un peu ça avec les albums qu’on aimerait garder pour nous. Il faut les préserver du plus grand nombre pour faire croire qu’on est les seuls à les aimer ou qu’ils ont été écrits pour nous.

Tracklist
01. See You At The Movies
02. Web so dense
03. I went dust
04. Sky is All We Had
05. Picking Out the Seed
06. Give It Off
07. Drop Me
08. Cut Stranger
09. Elastic Days
10. Sometimes
11. Wanted You Around
12. Everything She Said
Écouter J Mascis - Elastic Days

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