Roméo Elvis / Chocolat
[Universal Music/ Barclay]

3.9 Note de l'auteur
3.9

Roméo Elvis - ChocolatL’erreur serait de renvoyer cet album d’où il vient : un monde dual où les aspirations d’un jeune rappeur Belge, enfant de la balle aux deux parents dans le métier, rebelle et inspiré se frotteraient aux conséquences du buzz qu’il a lui-même entraînées et dont la carrière devient largement orchestrée par le business tout puissant. La situation est classique et les choses n’ont pas changé en vingt ans, malgré ce qu’on croit parfois. Les ventes de disques se sont effondrées mais le frotti-frotta entre l’art et le commerce se réduit toujours à un rapport de forces. Roméo Elvis a internet, le commerce et la presse avec lui. Le duo qu’il forme avec sa sœur Angèle et ses précédents tubes lui permettent de travailler dans une liberté presque totale que le jeune homme atténue de lui-même parce qu’il a bien compris que la latitude dont il disposait dépendait étroitement de ses chiffres de vente.

Chocolat est un album riche, libre et qui s’appuie sur des productions mainstream assez soignées. Roméo Elvis a expliqué à longueur d’interviews qu’il avait « kiffé » un maximum en disposant d’autant de moyens pour travailler mais aussi en réussissant à convoquer en featuring des types aussi prestigieux et admirés que M (sur Parano) ou Damon Albarn (le final Perdu). Le rendu n’est pas inintéressant, même si on évolue ici sur un territoire rap qui s’apparente plus à une version amidonnée et variété qu’à quelque chose d’agressif ou d’un peu rentre-dedans. Les beats de Chocolat sont plutôt chocolat au lait (pas plus de 36%) que chocolat noir. Ils sont mous, enrichis en cordes plutôt qu’en basses et très souvent conduits au piano. Il y a un intérêt qu’on voit bien du type à se faire passer pour un rappeur et à parler d’herbe de temps en temps mais le point d’équilibre de sa musique n’est pas là : Chocolat est un album de chansons à l’identité mouvante à l’image de l’infâme Soleil qui incorpore tous les travers de l’époque. On y entend du simili trap emporté vers la musique exotique et qui se prolonge sur d’insupportables guitares tsiganes. Sur Parano, passée une séquence centrale respectable, le morceau n’est qu’un collage de sous-segments de soupe mi-soul, mi-variété qui ennuient au bout de quelques dizaines de secondes. Roméo Elvis, à l’image du temps, sert une « musique urbaine » sans identité culturelle forte et comme cultivée dans une boîte de Pétri où la génération Y (ou plutôt A, celle qui a repris espoir, selon la terminologie de Douglas Coupland) se serait fait ensemencer par de lointains ancêtres révolutionnaires.

Roméo Elvis est plus efficace lorsqu’il y va seul et sans appareil que lorsqu’il est empêtré dans un écrin trop luxueux. L’Intro (premier morceau réflexif du disque) est un morceau qui s’écoute, au même titre que Chocolat (la chanson) qui n’est pas ce qu’il y a de pire ici. Vocalement, le jeune homme s’en tire plutôt pas mal mais le flow est pâteux et manque de dynamisme. Roméo Elvis évolue à mi-chemin entre le phrasé bien construit et appliqué à se faire entendre d’un MC Solaar et la lourdeur d’articulation d’un Keen’v. Ses modulations restent médiocres et ses capacités de relance modestes. Malade, morceau intéressant par son amplitude et au texte abouti, est plombé par le manque d’impact et de personnalité du chanteur. Il n’en reste pas moins ce que le jeune homme livrera de meilleur. Roméo Elvis y renvoie au lâché prise des Ramones mais reste à des années-lumière de l’énergie qu’ils pouvaient renvoyer. L’album accueille toutefois quelques belles inspirations, souvent politiques : sample rigolo sur l’ouverture de Cœur des hommes, splendide développement sur le passé colonial de la Belgique sur La Belgique Afrique ou chanson très émouvante sur la perte d’un ami (En silence). Perdu qui termine le disque témoigne d’une belle ambition lui aussi avec une sauce qui monte (avec Albarn au piano) pour ressembler à un titre de… Prince. Il y a pire aboutissement. On citera également le morceau 3 étoiles qui est peut-être ce qui s’apparente ici de plus près à un titre hip-hop et dont on aurait aimé voir la veine approfondie ailleurs sur le disque.

Pas de flow, pas de chocolat

L’ensemble reste toutefois assez poussif et inintéressant. Le personnage de Roméo Elvis tourne à vide, tout en restant sympathique. Un gros tiers des chansons de l’album est consacré à parler des réseaux sociaux et des faux-semblants qu’ils induisent. C’est ennuyeux et traité de manière superficielle, en plus de ne présenter aucun intérêt. Quelques punchlines permettent de respirer mais elles sont trop peu nombreuses pour qu’on ait l’impression d’être face à autre chose qu’un prêchi-prêcha bien- pensant, tolérant et gentiment antiraciste. Rap oblige, Roméo Elvis ponctue ses interventions de quelques jurons avant de philosopher sur son autre sujet phare : lui-même et son rapport au succès. C’est cette thématique (ce poncif) qui rattache peut-être le plus sûrement Roméo Elvis au champ du rap. Chocolat le morceau est au cœur du dispositif : interrogation existentielle bas de gamme autour de l’herbe et d’un rapport ambivalent au passé. « Je suis toujours ce puceau cramé. Maintenant que je suis adulte faut le cacher. Faut pas commencer le chocolat… tu vas pouvoir compter sur la beuh… » Déjà entendu mille fois, ce genre de discours n’apporte strictement rien et contribue à faire du personnage un étalon moyen du goût commun, bon à être cité dans les cours de récré et compatible avec ce que le plus grand nombre peut penser ou entendre. Roméo Elvis n’a pas la plume suffisamment incisive pour faire autre chose qu’égratigner la surface des choses. Les perspectives sociales sont inexistantes comme si le bonhomme (le comble pour un rappeur) n’avait jamais pris la peine de voir qu’il y avait un monde autour. L’ensemble est atrocement autocentré, bien que relevé par cette admirable conscience politique qui point et qui donne l’illusion qu’il y a une pensée à l’œuvre. Normal est une catastrophe musicale à travers laquelle Roméo Elvis réclame sa normalité alors qu’on l’oblige à vivre une vie de star. On a de la peine pour lui.

Pas la peine d’accuser le système d’avoir dévoyé quoi que ce soit ici. Roméo Elvis réalise avec Chocolat l’album qu’il avait dans les jambes, c’est-à-dire un album musicalement efficace, standard et anodin, mais qui pêche par manque de profondeur et d’un véritable contenu à mettre en avant. On ne dit pas que le gars ne vaut rien mais juste qu’à ce stade il n’est pas tout à fait au niveau auquel on l’attendait et produit une musique inoffensive. En économie, on appellerait ça une bulle spéculative. Plop ! Avec Chocolat, il ne reste même pas une tâche de gras pour pleurer mais ça ne fait de mal à personne d’en bouffer trois carrés.

Tracklist
01. Intro
02. Chocolat
03. Malade
04. Cœur des Hommes
05. Parano
06. Soleil
07. Bobo
08. Solo
09. 194
10. Normal
11. 3 Etoiles
12. Interlude
13. Viseur
14. Kuneditdoen feat Zwangere Guy
15. La Belgique Afrique
16. T’es bonne
17. Dis-moi
18. En silence feat Teme Tan
19. Perdu feat Damon Albarn
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