Howe Gelb / Gathered
[Fire Records]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Howe Gelb - GatheredLe dernier album de Giant Sand, Returns to Valley Of Rain, était excellent et nous avait permis de renouer le contact avec un Howe Gelb dont on s’était éloignés progressivement après son premier album de reprises, Cover Magazine, sorti en 2001. Il y a donc assez longtemps mais c’est la vie. Ce n’est peut-être pas un hasard de fait si notre regain d’intérêt se noue autour d’un morceau qui éclabousse de sa classe et de son élégance l’album tout entier et qui se trouve être une reprise de Leonard Cohen, A Thousand Kisses Deep. Gelb y est entouré de deux guitaristes espagnols et de M. Ward, qu’on retrouve sur d’autres morceaux, et réussit le hold-up parfait en restituant à la perfection l’ambiance feutrée et jazzy du morceau original.

Leonard Cohen s’impose du reste comme la figure paternelle et tutélaire qui plane sur Gathered, l’étalon-or avec lequel Gelb semble livrer combat. La voix de l’Américain est magnifique, chaude et basse comme il se doit. Ses modulations venues de l’Americana sont ici utilisées pour servir un propos majoritairement dowtempo, le discours d’un crooner de bar apaisé et mature, souvent nimbé dans un écrin mi-jazz, mi-country blues parfaitement restitué. Avec Giant Sand, Gelb n’a eu de cesse d’explorer ce territoire source du rock américain mais il n’était jamais allé aussi loin dans le dénuement instrumental et acoustique. Si l’on fait abstraction, tempo au ralenti oblige, de l’ennui et du manque d’exaltation qui peuvent nous gagner parfois au fil des quinze morceaux, Gathered est un petit disque classique qui a tout d’un grand. Les compositions originales sont irréprochables et les quelques reprises à l’image du morceau de Cohen ou de Moonriver, que Gelb entonne avec sa fille, viennent dynamiser l’ensemble. Il y a des titres passe-partout mais précis et précieux à l’image de l’ouverture impeccable, On The Fence, ou du remarquable All You Need To Know que n’aurait pas renié Tav Falco ; des interludes incroyables d’une minute comme le chouette instrumental Open Road et des collaborations inattendues comme Not The End of The World où l’on retrouve une Anna Karina aussi mythique qu’en fin de cycle. L’album a été enregistré en itinérance, majoritairement en Europe. Il renvoie à un cycle de rencontres musicales et humaines qui donne sa patine et sa rondeur un brin surjouée au disque.

Il ne faut pas avoir peur de se plonger dans des morceaux en apparence plus arides et moins originaux qui prennent tout leur sens dans l’enchaînement des titres et des ambiances. Give It Up est une courte chanson qui aurait pu être écrite il y a 10 ou 50 ans. Flyin Off The Rails n’est pas tape à l’œil mais c’est un morceau solide et qui traduit toute la sincérité et l’intimité du propos. En jouant avec les formes classiques du rock américain, Gelb exprime à merveille sa mélancolie d’homme vieillissant, il exprime la lassitude des déplacements et ce vieil espoir d’être récompensé (mais par quoi ?) quand viendra la fin de l’errance. On ne peut s’empêcher de comparer la figure du cowboy solitaire et celle du vieux rockeur indépendant. Ce sont deux personnages qui s’abreuvent aux mêmes sources et qui, bien qu’en transhumance, portent leur monde sur eux. Les femmes sont laissées derrière et constituent une promesse pour demain. Le succès et la revanche ne sont plus des attributs suffisants pour créer le mouvement, si bien qu’on se tient de plus en plus souvent enfermé, en liberté, dans un Little World de solitude et de souvenirs ressassés.

Les instants de calme et de réconfort, comme sur le sensuel Presomptuous partagé avec la chanteuse Kira Skov, masquent mal les moments où seul le cours de l’histoire (Storyteller) et la nécessité de continuer tiennent le chanteur et l’homme en un seul morceau. Il y a une tristesse capiteuse qui se dégage de ce Gathered en forme d’assemblée de la dernière chance et qui court jusqu’au dernier morceau un brin désespéré, Steadfast. Gelb y parle de la chute du World Trade Center et de la disparition de la vieille américaine. C’est comme la série American Gods (et mieux le roman de Neil Gaiman dont elle est tirée), un passage de relais qui, au lieu de se faire dans la guerre et la violence, se joue sur un tapis de larmes, quelques regrets et en baissant les bras. La plus belle chanson du disque, The Park At Dark, est peut-être bien la plus triste. C’est une affaire de goût mais elle vaut le détour. L’Amérique dans une nutshell comme on dit. Les shalala du final ne trompent pas : c’est là qu’il faut être.

Gathered est un chouette album. Il ne faut pas compter dessus pour se remonter le moral ou se donner de l’énergie. C’est un beau disque, en revanche, pour sombrer et se souvenir de ce qui a disparu et ne reviendra jamais.

Tracklist
01. On the Fence
02. A Thousand Kisses Deep feat M. Ward
03. Not the End of The World feat Ana Karina
04. Anna
05. Give It Up
06. The Open Road
07. Moon River feat Talula Gelb
08. Flyin’ Off The Rails
09. Gathered feat Pieta Brown
10. All You Need To Know
11. The Park At Dark
12. My Little World
13. Presumptuous feat Kira Skov
14. Storyteller
15. Steadfast
Ecouter Howe Gelb - Gathered

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