Eels / Eels Time!
[E Works/ [PIAS]]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Eels - Eels Time!Eels n’est plus tellement à la mode. Trop prolixe sûrement avec un album tous les deux ans depuis 2018, une formule qui a lassé un peu les observateurs et l’âge venant l’oubli naturel et le déclin des anciennes gloires. On a nous même complètement déconné en n’écrivant plus une ligne sur le groupe depuis la sortie d’ Earth To Dora en 2021 (on se souvient pourtant avoir écouté Extreme Witchcraft), contribuant malgré nous à ce qu’on cesse de CRIER au GENIE devant l’auteur éternel de Beautiful Freak. 

Le nouvel album de Eels, Eels Time!, vient nous rappeler à quel point on a eu tort de ne pas dire à chaque fois combien on aimait E, sa voix éraillée, sa peine, ses mélodies enfantines et fabuleusement soignées. Ce nouveau disque intervient, comme presque chaque chef-d’œuvre du groupe, après que son leader a traversé quelques périls (nouveaux). Cette fois-ci, Mark Oliver Everett a juste failli perdre la vie brutalement. Opéré à cœur ouvert d’un anévrisme, le chanteur a bénéficié d’une réparation de l’aorte. Lorsqu’on sait qu’il a perdu son père d’une crise cardiaque alors qu’il était âgé de 19 ans (le premier malheur d’une vie qui est jalonnée de tragédies de ce type), on se dit que l’opération ne s’est pas faite sans le ramener à quelques questions essentielles. Pourquoi ? Et pourquoi pas ? Après un précédent disque marqué par un retour en force des guitares électriques, Eels Time ! met en scène le Eels quasi débranché, ralenti et ultra sensible que l’on préfère. C’est un album mélancolique, plutôt triste donc, mais somptueux à l’image de son premier extrait/single, Time, une chanson exemplaire, simple et proche de la perfection. On ne va pas se gêner pour reproduire le texte in extenso, juste pour se donner la chance de mesurer à quel point cela est bien écrit, bien fait, bien équilibré.

Time, it’s all about time now
Tick-tock I rock, but then I look at the clock
Knock-knock, who’s there?
Well, I don’t dare
Open the door
Time, there was nothing but time then
Click-clack riding down the tracks
Never worried about coming back
Anyplace looked good to me
Why not stop and see
What’s there?
Time, there isn’t much time now
What’s the fear? Well, I like it here
With the ones I love so near
Maybe there’s just some way
Dear God
I can stay

L’allitération en « k » (oui, c’était le bac français ce matin) vient faire écho au décompte (à rebours) des secondes, du temps qui nous sépare de la fin. On retrouve chez E cette expression jamais larmoyante d’une mortalité programmée, imminente et qu’il s’agit de… désirer mais aussi de repousser. Oui, E est l’homme cerné par la mort (son père, sa mère, sa sœur, même son cousin, y sont passés) et qui continue de choisir la vie, c’est-à-dire la musique. Les chansons de Eels Time! sont des torch songs dédiées à la vie, à sa poursuite « malgré tout ». Et c’est évidemment ce « malgré tout » omniprésent, gros comme un cancer du poumon ou une jambe en moins, qui donne à l’approche de Mark Oliver Everett cette dimension tragique, cette profondeur de champ, qu’on retrouve ici sous une forme de résignation honteuse comme si l’on était toujours au seuil de la mort. We Wont See Her Like Again a une mélodie vocale qui a de faux airs du Foule Sentimentale d’Alain Souchon. C’est une belle chanson de mort, délicate et légère comme une âme qui flotte pour rejoindre le ciel. Le Eels qu’on adore est tout entier contenu dans le xylophone qui rythme le titre. Sur Goldy, l’unique chanson électrique du disque, une chanson faussement musclée, la solitude du narrateur est apaisée par un poisson rouge dans un bocal. Unique ami. Unique raison de vivre. On pense au Time Operator de Scott Walker. Mais on sait qu’à force de côtoyer la mort et la peine, Eels les domestique, les dépasse, les rend affriolantes. Il les fait pétiller. Il tombe amoureux pour un sourire (le léger Sweet Smile), il remonte le moral d’un ami sur le sublime Haunted Hero, l’une des plus belles chansons du disque.

La vie est plus forte que la mort et que toutes les avanies. « One day isn’t a life it’s just a day, you see… And I’ll get you through the night/ You just hold on good and tight/ And you’ll see another day/ You’re gonna be alright. » Tout est beau/bon et (sur)humain ici, jusqu’à la façon qu’a Eels de ne pas étirer le morceau pour un refrain de trop. Les chansons s’arrêtent souvent sur un souffle suspendu, une outro qui traîne des pieds. L’album est roboratif (12 titres) et sans aucun temps faible ni morceau de remplissage. Le message de If I’m Gonna Go Anywhere est simple : il faut aimer, il faut foncer. Tant pis s’il s’agit plus de se précipiter tête baissée que d’y réfléchir à deux fois. La voix est effondrée, les arrangements crachouillés et contaminés par les fantômes mais il y a une petite guitare acoustique qui vient soutenir la vie. La descente aux enfers est sublime, la sensation de vitesse à peine suggérée. C’est du grand grand Eels, une leçon de pop qui résonne dans le leitmotiv/refrain bête et gentil : « Love, what else is there, but love? » Impossible de faire mieux que ça, de faire plus juste. Etre génial consiste assez souvent à exprimer une émotion primitive d’une manière plus simple encore que tous ceux qui l’ont fait avant nous. C’est ce que tente et réussit à demi Eels sur And You Run, chanson de transition au charme 60s. Lay With The Lambs est une chanson qu’on a l’impression d’avoir déjà entendue (mais où?) sur le cours du monde qui va trop vite. Elle exprime la sensation d’être en dehors de la course (la rat race capitaliste).

Eels Time! est un disque assez magique. Il n’a AUCUNE originalité sur son propos, n’épouse pas de formes nouvelles, pas plus qu’il ne fait progresser la pop. C’est juste un disque avec douze chansons formidables, prises une à une ou à la suite, un disque cohérent, profond et émouvant. Il faut écouter Song For You Know Who et l’entendre dialoguer avec nos propres souvenirs, nos propres cicatrices. On peut parler de soi et parler à tous en même temps. C’est une définition de l’art et de la pop music en particulier. Eels fait cela tout le temps. Le final est magistral : I Cant Believe It’s You est une excellente chanson d’amour, honnête et sincère, humble et presque mièvre. On the Bridge est pour nous la meilleure chanson du disque, âpre et crépusculaire. Let’s Be Lucky proclame un épicurisme auquel on ne croit plus guère, sensible et pour un jour seulement.

Il y a un temps pour tout, un temps pour la mort et un temps pour Eels. Jusqu’ici et jusqu’à la fin des temps, c’est toujours Eels qui gagne. 1-0, âme au centre.

Tracklist
01. Time
02. We Wont See Her Like Again
03. Goldy
04. Sweet Smile
05. Haunted Hero
06. If I’m Gonna Go Everywhere
07. And You Run
08. Lay With The Lambs
09. Song For You Know Who
10. On The Bridge
11. Let Be Lucky
Écouter Eels - Eels Time!

Liens

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