[Documentaire] – Tessa Knapp et Michael P. Aust / Irmin Schmidt : CAN and Me

9 Note de l'auteur
9

CAN and Me de Tessa Knapp et Michael P. AustProjeté dans le cadre du festival Musical Ecran de Bordeaux, le documentaire réalisé par Tessa Knapp et Michael P. Aust, nous offre un regard exceptionnel sur le compositeur allemand, Irmin Schmidt, fondateur du groupe Can et l’un des principaux compositeurs du combo. Le film d’une durée d’1H30 s’organise autour de l’interview à leur domicile (dans la montagne française) de Irmin Schmidt, 85 ans désormais, et de sa femme depuis 65 ans et manageur du groupe, Hildegard. Les réalisateurs dressent à travers le portrait du vieillard, toujours en activité, une sorte de biographie filmique de ces formidables expérimentateurs. Le documentaire est riche en images inédites ou rarement vues, du studio du groupe mais aussi tirées de concerts et de prestations des divers époques de la vie de ce collectif qui naît à Cologne en 1968.

Mais le film démarre bien plus tôt autour de la vie d’Irmin Schmidt, jeune homme venu de la composition classique qui a grandi dans les affres de la guerre, au coeur de l’Allemagne nazie. Sa mère a une carrière de cantatrice contrariée et lui transmet rapidement son amour inconditionnel de la musique. Chassée de leur domicile, la famille de Schmidt vit dans le dénuement avant que ses parents ne se décident à se rapprocher du mouvement nazi. Le témoignage du vieil homme sur son enfance est particulièrement intéressant et instructif. Il s’avèrera probablement décisif dans la construction du jeune compositeur et dans son rapport à la liberté. Comment le fils de sympathisants nazis (même de la 2ème ou 3ème heure) devient-il l’un des inventeurs d’une des musiques les plus libres et les plus vives des années 60 : c’est un peu tout l’enjeu du film.

Le documentaire évoque avec minutie les débuts du groupe et les influences de Schmidt, en même temps qu’il tente de cerner la singularité du groupe. Par delà, les interviews des différents membres (désormais presque tous morts), tels Jaki Liebezeit (batterie), l’essentiel Holger Czukay (guitare) ou encore le survivant et chanteur Damo Suzuki (qu’on retrouve avec bonheur), on entrevoit le génie collectif de ce rassemblement incroyable de talents et de compétences. Can s’affirme comme un grand groupe démocratique, sans chef, et où, selon Schmidt, le secret n’est pas tant ce qu’on joue mais la capacité d’écoute que les uns ont pour les autres. Le compositeur et ses amis évoquent ainsi la nécessité de bien démarrer et bien finir un morceau, tout en laissant la musique parler d’elle-même entre les deux. Les quelques scènes live rassemblées ici sont stupéfiantes et littéralement magiques, dessinant un parcours inspirant et fantastique entre musique contemporaine, rock d’avant-garde, free jazz et folie psychédélique. Le recours au chant de Damo Suzuki, après le départ du premier chanteur, le sculpteur américain Malcolm Mooney, intervient en 1969 suite à une rencontre fortuite avec le jeune chanteur japonais. Le reste appartient à l’Histoire du XXe siècle. Damo Suzuki chante en anglais et plus rarement en japonais, amenant au groupe avec ses vocalises si particulières une identité encore plus marquée et singulière.

En s’intéressant principalement au point de vue d’Irmin Schmidt et de son épouse, qui forment un « vieux » couple merveilleux, la réalisation resitue la musique de Can dans une filiation un peu plus intellectuelle qu’elle n’était autour de Stockhausen notamment dont Schmidt et Czukay ont été les élèves directs. La seconde partie du documentaire est d’ailleurs consacrée à ce qui se passe après la séparation en 1979. Schmidt porte du reste un regard amusé sur les dernières années de fonctionnement du combo qui s’égare quelque peu dans la seconde moitié des années 70 mais rencontre un franc succès avec I Want More, son unique tube d’inspiration disco. Schmidt et sa femme mettent d’ailleurs principalement sur le compte du manque d’argent l’envie et l’obligation d’aller voir ailleurs.

La seconde partie de carrière de Schmidt qui le verra évoluer en solo ou en association avec d’autres musiciens ou DJ jusqu’à 2020 n’est pas moins passionnante. On suit ainsi son activité assez bluffante de compositeur de musique de films (on conseillera aux curieux d’écouter les 2 anthologies en 3 ou 4 CDs qui rassemblent ces travaux) mais on découvre surtout quelques images très rares de son opéra (unique) Gormenghast, adaptation monstre et intégralement inédite de la trilogie incroyable de l’écrivain anglais Mervyn Peake. La version CD reprend les extraits de cette grande oeuvre qui n’a jamais été montée depuis.  Découvrir quelques extraits des répétitions et des rares représentations de cet opéra est l’une des belles surprises de ce documentaire qui s’achève dans des salles de concert prestigieuses autour de son héros et de son instrument fétiche (le piano et les claviers en général). Schmidt redevient à 80 ans chef d’orchestre, soit le « métier » auquel il se destinait, faute, enfant, d’avoir pu pratiquer suffisamment avant 12 ou 13 ans le piano pour en faire un pianiste solo. La boucle semble bouclée et tout le monde prêt à accueillir la mort. Il y a dans ces images une impression de fin d’un monde qui émeut et renforce l’allure glorieuse de l’aventure.

S’agissant d’un film, on ne peut pas ne pas saluer la qualité de la réalisation et la beauté des images qui accompagnent le parcours incroyable de Schmidt : les décors naturels sont remarquables et les scènes « domestiques » reflètent la paix, la liberté et la réalisation d’un humanisme rare et sans doute disparu à jamais. Loin des récits enflammés sur les 70, ce portrait rend compte d’une liberté choisie, intellectualisée et vaguement rationnelle, où l’amitié, l’amour prospèrent sur un socle de valeurs librement choisies. Regarder Can and Me donne une envie folle de voyager dans le temps et de se donner une chance d’avoir été là.

Le documentaire est diffusé à Musical Ecrans le samedi 12 novembre

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