Low / Hey What
[Sub Pop]

8.5 Note de l'Auteur
8.5

Low - Hey WhatPetit secret de fabrication : si l’écriture sur la musique, une chronique en l’occurrence est toujours un vrai plaisir, elle ne coule pas forcément de source. Parfois, les mots viennent tout seuls, plus ou moins inspirés bien entendu, mais portés par le disque en lui-même ou par une apparemment bonne idée de départ. Cerise sur le gâteau, cela permet de s’inscrire dans le temps court de la promo média qui accompagne la sortie d’un disque et de participer indirectement à la diffusion d’une musique que l’on entend défendre. Et puis parfois c’est plus compliqué. Complétement indépendamment du disque en lui-même ou de l’artiste, rien de personnel, les mots peinent à venir. C’est en général le signe d’un besoin d’immersion plus longue, de digestion et de prise de recul. Rien de dramatique, bien au contraire sans doute : prendre son temps, comme à l’époque du journal de référence qui ne sortait que tous les deux mois ou des fanzines à la parution aléatoire est un luxe que l’on peut s’offrir. Tant mieux car « comprendre » est clairement l’un des enjeux à l’écoute d’Hey What, dernier album en date de Low, sorti à la rentrée 2021.

Rarement une pochette aura autant illustré le propos d’un album. Bruits, interférences, aspérités, elle traduit graphiquement l’univers d’Hey What, dernier album coup de poing d’un groupe plus que jamais en roue libre. Dire que l’on était sorti groggy du précédent, Double Negative en 2018 est un euphémisme. Tandis que la critique, il est vrai jamais très vacharde avec l’œuvre d’Alan Sparhawk et de Mimi Parker tant elle impose le respect, criait au génie absolu, nombre de fans se sentaient dépistés, voire trahis par une pochette rose bonbon en trompe-l’oreille. Il faut dire que pour celles et ceux arrivés au début des années 2000, alors que le groupe entrait dans sa période la plus abordable, la plus mélodique, presque tubesque à coup de titres tels que Canada, Hatchet, Try To Sleep ou le déroutant Just Make It Stop, une telle radicalité avait de quoi dérouter. C’était juste oublier que Low a toujours été un groupe radical. Radicalement austère et ascète, radicalement léthargique mais aussi, depuis toujours en fait, radicalement électrique comme ce jour de 2013 où, en guise de concert au festival Rock The Garden, il gratifia le public d’un seul morceau, version hallucinante de 28 minutes de l’un de ses titres emblématiques, Do You Know How To Waltz? ponctué d’un énigmatique Drone, Not Drones, bannière de ralliement d’un collectif d’artistes pacifistes soutenant notamment les actions de Médecins Sans Frontières. Un set qui divisa et fit parler, tout autant que Double Negative et à présent Hey What.

Voilà : Low n’a de leçon à recevoir de personne. Low n’a pas, plus, plus vraiment -mais l’a-t-il seulement déjà eu ?- de carrière à mener. Low n’a pas le souci de se faire de nouveaux fans, pas plus probablement que d’en perdre. Sa liberté, construite au fil d’une discographie pléthorique et d’une relation de confiance de pas loin de 20 ans avec son label, Sub Pop, lui permet aujourd’hui d’explorer de nouvelles facettes de son art et libre à chacun de rester au bord du chemin ou de prendre plus de temps pour comprendre. Comprendre où Low, pour le second album consécutif, cherche à nous emmener. Il convient tout d’abord de dépasser le stade technique du dysfonctionnement possible : non, la cellule de la platine n’est pas déjà à changer ; non, le laser du vieux lecteur CD n’a pas rendu l’âme, tout comme les membranes de cet onéreux casque hi-fi presque neuf. Comme sur Double Negative, mais sensiblement différemment, Low a décidé de raturer tous ses jolis dessins à coup de longues trainées d’encre noire. Tous les vu-mètres sont à droite, dans le rouge. L’album dégueule de saturation, de larsens, de distorsions. Du début à la fin, le duo qui se met en scène pour ses photos de presse dans un jardin au milieu d’arbustes aux appendices saillants, fraichement élagués, prend un soin infini et murement réfléchi à saloper l’ensemble de son œuvre, à la maculer de cette boue potagère, à l’entailler à coup de sécateur. Nul doute que si Alan Sparhawk a dorénavant décidé de se présenter en épouvantail, physiquement, avec ses cheveux longs, sa salopette et son chapeau de paille, c’est avec un message clair : si je vous fais peur, passez votre chemin, il n’y a rien pour vous ici mais si vous cherchez à comprendre, vous ne risquerez rien.

Alors pourquoi ? Hey What, comme son prédécesseur est clairement un album exigeant, difficile d’accès mais qui reste à mille lieues d’œuvres indus ou contemporaines franchement hermétiques. Nos oreilles ont déjà entendu plus dur, pire. Ici, ça n’est pas le vernis qu’il faut gratter mais une bâche bruitiste qu’il faut soulever pour aller percer le mystère de ces morceaux dissimulés. C’est que Low n’a pas décidé de tout flinguer, loin de là. Prises dans leurs entrailles, les chansons d’Hey What sont parfois parmi les plus belles, les plus mélodiques que le duo n’ait jamais écrites et les voix, celle de Mimi Parker notamment, demeurent d’une beauté abyssale. Vraiment ? Oui, même si chacun se fera son idée, il devient évident à l’écoute que ce traitement de choc réservé à l’ensemble des titres de l’album est avant tout un formidable révélateur du talent de composition et d’interprétation du duo. Ils n’ont plus à le prouver, mais cherchent malgré tout à se mettre en danger et à explorer des facettes de leur art, non pas toutes forcément nouvelles, mais en tout cas différentes. C’est qu’Hey What, plus qu’électrique, est avant tout un album très électronique. Pas nécessairement dans l’usage de claviers mais plutôt dans les différents traitements réservés aux 10 titres de l’album. Le travail du producteur BJ Burton se révèle souvent incroyable, usant de textures inédites pour un disque de Low. Si Double Negative avait tant marqué pour sa surprise et son audace créative, Hey What ne bénéficiant plus de cet effet pousse finalement bien plus loin le travail sur ces sonorités déchiquetées, crépitantes, abrasives, corrosives. Un travail salué par une nomination aux derniers Grammy Awards, dans la catégorie très technique des « Meilleurs enregistrements d’albums (non classiques) ».

Hey What, en jouant perpétuellement sur l’ambivalence entre la douceur et la dureté, est aussi un disque de vie. Impossible de ne pas y voir l’expression des temps sombres que nous vivons, peut-être encore plus dans des USA socialement déchirés et probablement irréconciliables. Ce monde est dur et nous passons une partie de notre temps à l’enlaidir davantage, si bien que la beauté aura probablement du mal à le sauver. Tout au plus peut-elle retarder l’échéance de son inéluctable chute ; Low s’y emploie avec acharnement. De ce chaos organisé émergent de purs instants de grâce et de spiritualité. L’hyper-saturation d’I Can Wait finit par créer un véritable cocon de basses dans lequel se déploie en boucle une mélodie somptueuse soutenue par des parties vocales hypnotiques. Hey est comme la lente conclusion d’un office, moment de recueillement intime alors que tout s’effondre autour. Days Like These sonne comme une répétition grandeur nature d’une apocalypse finalement avortée où la lumière finit par percer la chappe noire céleste dans un final électronique époustouflant. Reste à Don’t Walk Away le soin de rapporter douceur et sérénité dont nous avons tant besoin ; un de ces morceaux apaisants à deux voix dont le groupe a le secret depuis tant d’année. Pourtant, le prix à payer pour ce retour en paix étant probablement trop élevé, c’est sur une monumentale note sombre que l’album se termine. The Price You Pay (It Must Be Wearing Off) est une longue pièce de plus de 7 minutes qui hésite d’abord sur ses intentions avant que la batterie minimaliste de Mimi Parker, très peu présente jusque-là, décide de prendre le contrôle du morceau, lourde et martiale, inquiétante et guère optimiste.

Hey What est un album qui s’apprivoise, réclame du temps, long, avant d’en percevoir toutes les intentions et toute la finesse. Si sur le plan de l’audace et de la modernité, il peine à soutenir la comparaison avec son ainé Double Negative, il compense cette impression de déjà-entendu par un caractère mélodique plus marqué et des sonorités inédites. Après bientôt trente années de présence exigeante et 13 albums sans véritables faiblesses, Low continue plus que jamais de regarder vers l’avant, avec leur rage à eux : lente et hypnotique. Ils ne renoncent pas à leur minimalisme de toujours mais le transforment et le font vivre, quitte à le concasser et le martyriser, le lacérer d’interférences qui sonnent comme des cris. Si l’intention artistique est assez claire et louable, le résultat lui, interpelle, interroge, suscite rejet ou réflexion, méditation même parfois, avant de s’imposer. A bien y réfléchir, c’est doute là la signature des grands disques.

Tracklist
01. White Horses
02. I Can Wait
03. All Night
04. Disappearing
05. Hey
06. Days Like These
07. There’s A Comma After Still
08. Don’t Walk Away
09. More
10. The Price You Pay (It Must Be Wearing Off)
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