Notre couverture des aventures solo (souvent partagées en duo) de l’ancien Air, Jean-Benoît Dunckel, est très lacunaire. On avait pourtant salué en 2016 le disque réalisé avec l’Islandais Bardi Johannsson sous l’appellation Starwalker. C’était deux ans juste après la mise en sommeil des Versaillais marquée par le disque de commande Music for Museum pour le musée des Beaux-Arts de Lille. De l’eau a coulé sous les ponts depuis et JB Dunckel a été plutôt actif, multipliant les exercices et les collaborations, à l’instar de Mirages I, disque collaboratif conçu en 2017 et sorti un peu plus tard dans le cadre de la Biennale de Venise (une commande donc) qui avait amené Dunckel à collaborer une première fois avec Jonathan Fitoussi. Fitoussi est un compositeur minimaliste et spécialisé dans ce qu’on appellera par facilité les “musiques électroniques” qui agit aussi bien en tant que réalisateur sonore que compositeur de musiques de films, de pubs ou de divers événements (haute couture). Fitoussi est passionné par le son et a la réputation d’aimer les instruments rares, synthétiques et analogiques, pour ce qu’ils sont, à savoir des instruments qui produisent des… sons et des émotions.
L’association de Dunckel et Fitoussi donne une musique électronique tournée vers l’instrument qui en soi est très différente de certaines musiques ambient, électronique ou organique, qu’on met parfois en avant et qui portent sur elles une sorte de visée figurative. Mirages II comme son prédécesseur s’intéresse ainsi au son pour ce qu’il est, figurant plus, par analogie avec l’univers classique, une “étude pour synthé” qu’une oeuvre suivie ou une collection de pièces. Les titres donnés aux morceaux n’évoquent pas forcément grand chose, à l’exception de Ghost Town, l’un des titres forts du disque, et ne visent pas nécessairement à suggérer un quelconque univers subjectif ou référentiel. Le résultat a ainsi l’avantage et les inconvénients de cette approche : il est techniquement curieux et souvent fascinant dans la manière de rebondir et de présenter les sons, moins convaincant quand il s’agit d’émouvoir ou d’ouvrir des univers pour l’imagination. Le travail de Dunckel et Fitoussi doit être considéré comme de la musique électronique de nature ambient ou atmosphérique, une musique qui aide à flotter, en état de conscience étendue, au dessus de sa propre vie et de son propre corps. C’est une musique qui invite au voyage mais pas en direction d’un pays identifié, à travers des décors suggérés : un voyage mental et purement galactique où on navigue dans les étoiles.
Iris, l’excellent premier morceau, s’appuie sur une rythmique et des cascades synthétiques, fines et délicates, qui rappellent par leur scansion funky l’univers coloré de Air. La ressemblance est assez facile à amener compte tenu de la présence de Dunckel aux manettes mais la proximité est évidente. Ghost Town est une belle construction à l’ambition affirmée sur sept minutes cadencées et assez passionnantes à suivre. La musique est répétitive mais rythmée et traversée de tensions et de suspensions bienvenues. On peut distinguer ici quelques vrais fantômes véritables et quelques influences du courant électro hauntologique. Rien de foncièrement révolutionnaire ou réellement saisissant néanmoins comme si les deux hommes exécutaient la partition telle qu’elle était attendue, fidèlement et avec un certain conservatisme. Le reste nous conforte un peu dans cette idée d’un disque fort agréable à l’écoute et réellement immersif mais qui manque d’une petite étincelle ou d’un soupçon d’audace pour franchir un cap. Difficile toutefois de bouder son plaisir à l’écoute de Marimbaloum ou Karakoum. Les approches sont variées et les instruments semblent désigner un univers primitif perdu et isolé. On éprouve peu à peu une belle sensation de dépaysement et d’élévation qui va déboucher sur les crépitations très électroniques d’un Spark qui détonne par sa nature quasi techno de Détroit. L’apparition d’un tel titre sur un album qui ne nous y préparait pas est à la fois bienvenue, malgré le final un peu décevant du morceau, mais de nature à couper la plongée amorcée juste avant.
On est un peu moins convaincus par les pièces qui suivent comme Atlantica et surtout Tanzanite, là encore très plaisantes mais qui nous paraissent trop peu déterminées pour nous emmener quelque part, malgré des rythmiques ethniques intéressantes. Les deux musiciens distillent une ambiance mystérieuse mais ne savent pas trop quoi en faire. On est séduits mais pas conquis, ravis mais pas ébahis. Mirages II est une oeuvre soignée, esthétiquement réussie mais dont le souvenir pourrait bien se dissiper plus vite qu’on ne le souhaiterait.


Votre chronique est vraiment très pertinente. A titre personnel, j’ai été très déçu par cet album. La musique “ambient” doit être certainement “discrète” mais elle doit également être “intéressante”, ce qui n’est pas le cas ici. Il manque une dimension artistique. Je ne trouve dans cette œuvre aucun potentiel émotionnel ni finalité artistique ou narrative. Par moment (“Ghost” mis à part), ça frôle le concept de Muzak. Je comprends la cote de 6,5 (sévère) mais j’irais plutôt vers un 5. Et c’est un maximum.