Marc Morvan / Offshore Pirate
[Les Disques de l’Artisan]
Dakota Suite & Quentin Sirjacq / Wintersong [Schole]

8.1 Note de l'auteur
8.1

Dakota Suite & Quentin Sirjacq - Wintersong

La mélancolie est une maladie qu’on aime cultiver en toute saison. Mais il va de soi que l’hiver n’est pas la moins à même d’amplifier cette langueur et cette chaleureuse paralysie de l’âme que produit le sentiment d’être abandonné ou d’avoir perdu quelque chose. Rassembler en un (toujours maladroit) « deux en un » les albums de Dakota Suite et Quentin Sirjacq, et de Marc Morvan est une facilité coupable mais qu’on s’autorise ici parce que ces deux petits trésors nous sont arrivés presque en même temps et  que, dans des styles assez différents, ils nous ont paru parler la même langue : celle des coeurs nostalgiques, des grands espaces et des mondes perdus.

On ne présente plus Dakota Suite qui fait figure depuis des années (des décennies presque) d’étalon universel du genre désolé. Il fut un temps où Chris Hooson était considéré l’un des papes du slowcore, au même titre qu’Idaho ou Low. Aujourd’hui, l’Anglais continue le travail engagé depuis 2010 (l’album Valissa) avec le pianiste français Quentin Sirjacq, compagnon de longue date donc, pour un album live piano/voix qui revisite de manière splendide et dépouillée quelques uns des plus beaux morceaux de son répertoire. Sorti sur un label japonais, Wintersong (l’hiver, bien sûr) rend compte d’une tournée commune engagée par les deux hommes au Japon en 2015 et pendant laquelle ces titres ont été captés. Le résultat est d’une élégance et d’un raffinement époustouflants. La voix de Chris Hooson, fragile et gracile, fonctionne comme une trompette en sourdine, dialoguant à la fois avec le piano minimaliste (mais pas dénué de romantisme) de Sirjacq et les nombreux silences, qui semblent être des acteurs à part entière de ce regroupement. La liaison des deux (des trois, si on incorpore le silence) s’appuie sur un travail d’équilibriste qui se nourrit de tout ce qui passe dans l’air : une voix qui se réarme, une corde qui vibre, une respiration, un chat (de gorge) qui passe. Les morceaux sublimes sont réinventés pour l’occasion selon une technique qui consiste, le plus souvent, à ne pas jouer une note plus haut que l’autre, à privilégier la demie-teinte (le demi-ton) et la discrétion plutôt qu’à rechercher l’effet spécial ou la surenchère. Il faut s’habituer à cette cosmétique de l’abstention et de la retenue, se familiariser avec cette façon de faire de la poésie et de la musique à fleurets mouchetés. Mais que la récompense est belle et que l’écoute est gratifiante lorsqu’elle révèle des morceaux tels que le vibrant Close Enough To Tears, qu’on connaissait dans sa version « enluminée » et qui, ici, resplendit, tel le joyau qu’il est, dans toute sa grâce dépouillée. All That I Can Hold Near est sublimé par le jeu empli de tristesse et de nostalgie de Sirjacq qui s’impose, en solo ou au fil des collaborations, comme l’un des plus beaux pianistes pop de l’histoire. Paradoxalement (et alors que beaucoup s’accordent à trouver la musique de Dakota Suite assez peu relevée), l’interprétation mélancolique de Quentin Sirjacq tend à attirer la majorité des morceaux dans son univers et à faire flotter l’ensemble dans un « liquide spirituel » homogène et évanescent. Sirjacq incarne le mouvement sans une once de… groove, il produit de l’ondulation et du trouble sans les moyens de l’ondulation et du trouble : c’est tout le miracle de son jeu.

Ce qui pourrait passer pour une faiblesse (une sorte d’unité formelle, de monotonie tranquille) constitue au fil des écoutes une vraie force. Autour de morceaux insensés tels que Last Flare From A Desperate Shipwreck (plus de 7 minutes à tomber) ou encore How Safe We Must Be, le duo parvient à créer une bulle de paix et d’émotion qui happe le lecteur et l’élève vers un état de sérénité et de conscience de soi infiniment réconfortants. Les amateurs d’émotion fortes n’y trouveront pas leur compte mais ceux qui aiment être bercés jusqu’au sommeil, serrés dans des bras câlins et traîner en chaussettes dorées devant la cheminée ne s’en lasseront pas. Wintersong est plus qu’un disque rêvé pour l’hiver, une saison entière qui fond sur vous. On sent le grésil sous l’ivoire, la neige sous les cordes vocales et la pluie qui taquine la partition. Tant qu’il y aura des disques de ce calibre, il y aura des années à tourner et des saisons à vivre.

The Offshore Pirate - Marc MorvanLa démarche de Marc Morvan pourrait, comparée à celle des duettistes, passer pour excessive. L’homme est charismatique, a du panache et surtout une voix qui prend de la place. L’accompagnement de ces balades tristes et autres ritournelles amoureuses relève de la cavalerie légère : guitare, violoncelle de Benjamin Jarry et haut patronage (semble-t-il mais on n’est pas allé au bout du bout de nos recherches) de l’ami Nicolas Brusq, croisé chez Inaniel Swims, à l’arrière-plan. Peu importe qui est là et avec qui : si Offshore Pirate est un album solo de Morvan, on sent que, comme les compères Hooson/Sirjacq, il a le vent pour lui et quelques compagnons d’équipée pour l’épauler. Malgré son titre et sa couverture qui nous laissaient penser que l’album serait une sorte d’album concept ou d’album marin, la thématique vernienne (pourtant exprimée dans l’argumentaire de Microcultures) et l’invitation au voyage nautique ne sautent pas aux oreilles. C’est peut-être l’un de nos seuls regrets ici : le ramage ne renvoie pas au plumage mais cela ne veut pas dire qu’on en ressorte floué.

Offshore Pirate parle finalement assez peu de pirates mais assez bien de faux-semblants et de contrebande : contrebande sentimentale (l’album emprunte son titre à une nouvelle acidulée de Fitzgerald, qui navigue entre Marivaux et Byron), contrebande sociale et contre l’air du temps. Dans un monde agité (flots tumultueux), il faut surnager et braconner. Marc Morvan, en amiral poète, se pose en chef de cordée aux allures de Leonard Cohen (d’avant la mort) ou de Divine Comedy (d’avant l’ego). Les chansons sont belles et racées, interprétées en dedans et en toute intimité folk, ce qui ne suffit pas (heureusement) à masquer leur flamboyance. Offshore Pirate voyage parmi les souvenirs anciens, parmi les émotions intérieures et les reliques d’une vie. On croise des coeurs brisés, des filles disparues et un ailleurs sentimental qui fuit et qu’il faut reconquérir. Les hommes ont le cœur lourd, les sirènes perdent leur queue, tandis que les larmes coulent dans le sable gris. Heart of Stone est, à l’image de l’album, un single beau à tomber, à la rythmique millimétrée et au jeu de guitares soigneusement élaboré. On pense à Ed Harcourt pour la grâce, à Jackson C. Frank pour le sens du blues et le ressort.

Marc Morvan est tellement à l’aise qu’on le soupçonne parfois dans rajouter dans le sentimentalisme et le mélo-dramatisme. Cette accusation s’avère, au fil des écoutes et réécoutes, imméritée et battue en brèche par la justesse (de ton et d’émotion) qui se dégage de l’ensemble. On quasi-badine sur Broken Girl et on ouvre les yeux avec Garden of Eden. L’ouverture Battlefield donne subtilement le ton d’une nostalgie et d’une tristesse combatives. Morvan ne peut pas s’empêcher, malgré la tonalité maussade de l’album, de crooner de l’oeil et de paraître primesautier. C’est cette aisance dans la voix et cette virtuosité contenue dans le jeu de guitares qui viennent parfois ici troubler l’intention, faisant de ce voyage une sorte de variation subtile et amusée sur l’errance et l’étrangeté du monde, qui n’est pas étrangère à l’univers de la nouvelle originelle de Fitzgerald. Les amateurs auront noté que Battlefield fermait (dans une version instrumentale) le beau Ophélia, d’il y a deux ou trois ans. Morvan n’est pas retiré de cette forme d’espièglerie et de maniérisme shakespearien qu’il affichait alors. Sa sophistication renvoie plus à celle d’un Elliott Smith qu’à l’âpreté des premiers Smog, mais on retrouve chez lui comme chez Bill Callahan cette propension à vouloir enrober sa sécheresse de romantisme. Cela donne à défaut de chansons toujours tristes des chansons belles à en aimer l’amour comme Venerable Trees ou le subtil Rest Home. La mer est belle mais s’agite parfois d’une onde d’électricité ou de sonorités folkloriques, comme si le capitaine lorgnait au passage sur une goélette voisine.

La beauté de cet Offshore Pirate tient dans sa cohérence et dans sa manière d’ondoyer entre les genres et les références. La sensation de maîtrise est totale mais ne prive pas l’auditeur d’un rapport délicieux à l’immédiateté des morceaux, comme si tout ceci était enregistré sur le pouce et enfanté dans la plus grande facilité. Offshore Pirate est un album d’une élégance redoutable, imparable presque dans sa capacité à se faire passer pour un disque négligé. Un détail, une note, un souffle, quelques mots : on peut fabriquer des chansons avec très peu de choses. Du vent, du coeur et vogue la galère. Marc Morvan est un orfèvre.

Marc Morvan – Heart of Stone

 

Marc Morvan – Offshore Pirate

Tracklist
01. Battlefield
02. Heart Of Stone
03. Broken Girl
04. Summer Flowers
05. Garden of Eden
06. Rest Home
07. Judgement Night
08. At the Heart of the Mountain
09. Interlude
10. Venerable Trees
Liens

Dakota Suite & Quentin Sirjacq – Wintersong

Tracklist
01. Be My Love
02. Close Enough To Tears
03. All That I Can Hold Near
04. This is my way of saying that i am sorry
05. Wintersong
06. How Safe We Must Seem
07. The Lepers Companion
08. A Comfortable Lie
09. Last Flare From a Desperate Shipwreck
10. In The Stillness of This Night
11. To Make You Whole Again
Liens
Le site de Dakota Suite
Le site de Quentin Sirjacq
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