On ne sait pas trop ce qui nous a pris mais dans un mouvement d’égarement on a écouté le nouvel album de Muse, groupe qu’on avait pas trop considéré depuis… vingt-cinq ans et sans doute leur premier ou deuxième album et l’éclosion de la bande de Matthew Bellamy comme l’un des plus gros combos internationaux. On avait gardé à l’époque sur scène l’idée d’un groupe avec beaucoup d’entrain et d’énergie qui avalait les chansons comme des ecstas pour nous amener avec assez peu de discrétion vers la conviction que ce groupe bizarre et grandiloquent était beaucoup beaucoup trop grand pour la scène où on les avait découverts.
Après 25 ans, on a à l’écoute de ce The Wow! Signal absolument sidérant l’impression de découvrir que la petite créature qu’on avait laissée dans la salle de bains avec un bol de lait et une boîte de pâtée pour chat est devenue un MONSTRE haut comme trois immeubles, capable d’avaler le monde tel Thanos au petit déjeuner. Bellamy a toujours cette voix qui ressemble à celle de Jeff Buckley qu’on aurait bouturée avec le grain rouquin d’Ed Sheeran, capable de monter dans les aigus et de s’attaquer à des murs d’escalade qui foutraient la frousse à Bono et à la Castafiore. Comme tout athlète qui aime jouer avec son organe, Bellamy en abuse au point de nous égratigner le pavillon sur des pièces faites sur mesure comme le Shimmering Scars (stars/scars le jeu de mots est plutôt bien trouvé) qui s’impose comme la grande et belle chanson dolosive du disque. C’est mainstream à en crever, vulgaire et monté sur des synthés dopés aux stéroïdes, lacéré de coups de glotte assez incroyables et achevé dans un petit mouvement de piano qui vient étouffer l’émotion sous le tapis. Pour le reste, on croirait à une réincarnation de Queen en mode glam slam, qui aurait embauché un backing band de hardrock scandinave. The Dark Forest est vraiment une curiosité qui mêle passages orchestraux, délire de guitar maniac, visées opératiques et vraie fausse cérémonie satanique. C’est dans son genre un chef d’oeuvre et un titre qui marque les esprits. On peut considérer que c’est très mauvais mais aussi (ce qui est notre cas) que c’est tout simplement audacieux, too much et magnifique. Voilà une entrée en matière telle qu’on les aime avec effets pyrotechniques et du frisson dans la coupe mulet. Nightshift Superstar prolonge l’effet de saisissement dans un style électro-funkadelic 70s qui fait marrer. Muse semble composer une musique pour un téléfilm policier qui se passerait à la fin des années 70 à Miami ou à Los Angeles. C’est étrange, chanté trop haut comme le ferait un David Hasselhoff à qui on aurait coincé les boules dans un étau, mais là encore, ça peut passer chez les amateurs de crème chantilly au petit déjeuner. On avait crié au génie lorsque les Artic Monkeys faisaient peu ou prou la même chose ou quand les Arcade Fire se lançaient à l’identique dans des délires pompiers pour calendrier de fin d’année. Sauf que Muse ajoute une corde pour se pendre à sa carabine : les extra-terrestres.
Là aussi, c’est un coup de maître. Ils sont partout depuis que Trump et Spielberg ont décidé d’y rejouer. Et on vous a nous-mêmes fait le coup avec Bob Lazar. Muse s’interroge sur ce qu’il y a par delà les étoiles et a décidé d’aller les traquer en balançant des riffs de morfalous dans l’espace intersidéral. Le Wow! Signal renvoie à un authentique signal radio reçu en 1977 par notre chère planète et qui serait la preuve… vous connaissez la suite. Histoire de faire oeuvre utile on vous renvoie à cet article très bien fichu qui analyse la chose. Le hic, c’est qu’on pense tout de même que cette musique risque de les faire fuir et de leur donner envie de nous pulvériser avec un rayon vert. Qui peut croire que Cryogen (une horreur au delà du descriptible) puisse nous valoir les faveurs d’une espèce même modestement évoluée ? Muse ose tout, du prog rock au hard rock psyché-billy, des délires électrico-galactiques à un concours de fin de monde. Passé l’amusement des premiers morceaux, on a un peu de mal à garder à l’esprit qu’on fait tout cela gratuitement et pour rire. Heureusement pour nous, la balade mouille-culotte électro-sexy, Be With You, vient nous accorder un peu de répit dans cette conquête de l’espace qui fait tourner l’estomac et la mayonnaise. Pour le reste, l’auditeur moyen hallucinera. Comment un tel album est-il possible aujourd’hui ? Comment un tel album peut-il rencontrer un tel succès populaire ?
Et c’est là que la chose devient intrigante à défaut d’être intéressante : tous les curseurs sont avec Muse poussés au maximum du grandiose, du grandiloquent, du ridicule, comme si des mecs s’étaient réunis avec l’idée de faire l’un des albums les plus excessifs et monstrueusement monstrueux de l’histoire des musiques populaires. Il y a trop de synthé, trop de voix, trop d’effets, trop de mots, trop d’adjectifs, trop de guitares, trop de bruit. Même le mixage en met plein la tête en donnant l’impression que TOUT est mis en avant en même temps. On se croirait vraiment dans un vaisseau spatial fabriqué avec des boîtes de conserve. Qu’un morceau comme Hexagons, qui déborde de partout jusqu’à en donner le vertige, puisse être chantonné par des fans (quinquas, quadras, des hommes, des femmes, des gens qui ont une famille, un travail, des loisirs) est une énigme aussi fabuleuse et insoluble que le monolithe chez Kubrick. The Sickness in You & I est un autre mélange qui défie l’entendement, une chanson d’amour toxique et cosmique qui fait passer le Jupiter Crash de The Cure pour une plaisanterie.
Smile with sharpened teeth, outlaws in our sleep
Trespass, feel the heat, heat
Whispers of deceit, oaths we cannot keep
Torch the words we preach
Move in the dark, we move in the dark, play me
(Freak, freak, freak)
I’m craving your touch, I’m craving your touch will save me
(No)
Unravelling mélange le shred metal, le glam, la pop et la bouillie FM à un niveau rarement envisagé (par nous du moins). C’est vertigineux et fascinant. Au fil des titres, on a le sentiment de se retrouver en haut d’une falaise qui ouvre sur un continent où Spinal Tap aurait remplacé le Velvet Underground et où les films de Bill et Ted (excellents) seraient appréciés comme les chefs d’oeuvre d’Orson Welles. Faut-il se jeter en bas, apprendre à nager ? Crier au génie ? Peut-on composer avec ce sentiment d’horreur absolue ou s’en tartiner le torse et les joues comme d’une bonne confiture à lécher soi-même ?
Hush avec Ellie Goulding est un morceau qui nous ferait presque douter : c’est crado et ultra-séduisant, bien fichu et racé en diable. Voilà un vrai single de chez single, un machin qui vous donne envie de danser et de relâcher le cobra (on parle ici du cobra de la chanson et pas d’autre chose). Bellamy fait l’amour avec son manche. C’est l’essence même du rock et on serait bien bêtes de ne pas communier avec la planète entière. Projetons nos riffs dans l’espace et entrons ENFIN en communication avec les étoiles. Space Debris nous rappelle comme toujours que le père de Bellamy officiait sur Telstar avec les Tornados. Qu’est-ce qu’on a fait aux Gardiens de la Galaxie pour mériter ça ?
The Wow! Signal donne tout simplement envie d’être abducté et de passer le reste de sa vie dans le coffre d’une soucoupe volante avec des restes de pizza, de feu d’artifice et des culottes gluantes extraterrestres.
Tracklist :
01. The Dark Forest
02. Nightshift Superstar
03. Shimmering Scars
04. Cryogen
05. Be With You
06. Hexagons
07. The Sickness In You & I
08. Unravelling
09. Hush (With Ellie Goulding)
10. Space Debris


J’adore sincèrement votre critique. Elle est exactement à l’opposé du point de vue que je défends dans les pages du webzine qui m’emploie. Mais, d’une certaine façon, les extrêmes peuvent se côtoyer puisque tous les points que vous relevez pour démolir l’album sont ceux que j’ai mis en exergue pour le louer. Le seul élément sur lequel je ne suis pas d’accord avec vous est que le thème principal de Wow! est la détresse affective après une rupture et non pas les signaux extraterrestres. Sinon, nous sommes d’accord sur tout et en désaccord sur tout ! Et je reste bien entendu fidèle à vos excellents chroniques.