Festival La Route du Rock 2026 – Saint-Malo – 13 août

Cette année encore, retour au fort de Saint-Père, situé à une poignée de kilomètres au sud de Saint-Malo, pour l’édition 2026 de La Route du Rock, la 34e édition estivale de ce festival, un événement qui, au fil des trois dernières décennies, s’est taillé un statut de référence dans le monde des musiques pop, rock et électro indépendantes et alternatives.

Ambiances Route du Rock 2026

Cette année, aucune crainte côté météo, en tout cas, aucune crainte de voir la pluie venir troubler la fête, l’inquiétude serait davantage dans la gestion de la canicule qui frappe depuis le début de l’été. La France, et l’Europe tout entières sont des brasiers depuis plusieurs semaines. Les nappes phréatiques sont au plus bas, et si le soleil s’est caché quelques dizaines de minutes derrière la Lune dans la soirée du mercredi 12 aout, notre astre est dangereusement omniprésent, le week-end s’annonce donc torride, même si un tout début d’amélioration semble se profiler, avec une très légère baisse des températures attendue pour  les prochains jours. Donc, le tee-shirt, le maillot, la serviette de bain et la crème solaire seront bien les accessoires essentiels du festivalier qui se respecte. Ce point météo crucial évacué, côté programmation le menu est lui aussi au beau fixe. Parmi la trentaine d’artistes invités, nous trouvons des valeurs sures et des figures établies (The Divine Comedy, Baxter Dury, Aldous Harding …), de jeunes pousses prometteuses (Horsegirl, Moin, … ) et des découvertes (Bibi Club, Smerz…), ainsi que des stars montantes, dont la seule présence aura suffi à remplir le fort pour une soirée affichant complet depuis plusieurs mois (Fontaines D.C.). Au fil des après-midi à la plage et des soirées à la Nouvelle Vague et au Fort, c’est donc tout un panel d’esthétiques qui se confondent et se répondent, de la pop orchestrale au punk-rock, en passant par le folk-rock et l’électro, la Route du Rock est un véritable prisme qui décline le paysage musical indé dans toutes ses valeurs et nuances.

Horsegirl - Route du Rock 2026
Horsegirl – Route du Rock 2026

Cette première soirée du jeudi 13 aout débute tout en douceur avec le trio féminin Horsegirl. Nous entrons en matière avec une pop adroitement bricolée et parfois délicieusement approximative. Ces trois filles nous renvoient tout droit dans le meilleur de l’esthétique C86 et dans les productions de labels furieusement accrochés à une esthétique DIY, tels que K ou Slumberland Records. On pense ainsi à d’excellentes et très attachantes formations de bedroom pop apparues au cours des années 90 comme the Softies, Glo Worm, Cat’s Miaow, Tiger trap ou Melody Dog. On se prête également à rejeter une oreille dans la discographie de Electralane pour l’aspect noisy, obsessionnellement répétitif et pour certaines harmonies de voix en équilibre précaire, mais aussi dans celle de certains grands héritiers du Velvet Underground en la personne de The Feelies pour les guitares aux sons clairs et claquants. Bref, que de bonnes et sympathiques références, mais autant dire honnêtement que tout cela n’a rien de foncièrement novateur et surprenant. Composé de Penelope Lowenstein, Nora Cheng et Gigi Reece le trio, originaire de Chicago, a sorti l’an passé son deuxième album, intitulé Phonetics On and On, qui fait suite à Versions of Modern Performance sorti en 2022, tous deux sur l’excellent label Matador. Ce nouvel opus, produit par Cate Le Bon, gagne en amplitude. Celle-ci donne un peu d’ampleur à une esthétique lo-fi truffée de charmantes maladresses, sans tomber, rassurez-vous, dans une production trop aseptisée. Ce soir, sur la petite scène du fort, la formule scénique des trois Américaines reste un peu statique, comme refermée sur elle-même. Guitare chant à gauche, batterie au centre et bassiste chanteuse à droite. C’est un peu le charme de la formation, mais les trois très jeunes filles souriantes donnent parfois l’impression de se produire comme sur la scène d’une fête de lycée. On se laisse néanmoins gagner par cette pop répétitive et minimale, pleine de sincérité et de « la, la, la… », à la fois rêveuse, introspective et intime. Que demander de plus pour entamer le festival qu’un chaleureux et rassurant retour en adolescence ?

Cate Le Bon - Route du Rock 2026
Cate Le Bon – Route du Rock 2026

Il y a toujours une petite frustration pour un photographe de scène à découvrir qu’un ou une artiste dont on apprécie le travail ne souhaite pas la présence des photographes dans la fosse. Pour écouter Cate Le Bon, nous resterons donc à distance pour apprécier le set de la Galloise. Transition logiquement assurée, la productrice du dernier LP de Horsegirl est ici venue pour défendre son septième album Michelangelo Dying, une œuvre immersive, idéale pour une écoute attentive au casque en guise de BO intime et contemplative. Cate Le Bon est une équilibriste, une funambule aventureuse au chant volatile qui s’élève sur des guitares cristallines chargées de flanger, de reverb et autres effets éthérés. C’est ainsi que l’ombre de Cocteau Twins semble parfois planer sur sa musique. Cependant, les parties de saxophones très 80’s, une voix moins céleste et plus caverneuse que celle de Liz Frazer, ainsi qu’une présence moins affirmée des nappes rythmiques de guitares permettent un pas de côté et une singularité très affirmée. Mais cette pop sophistiquée, parfois même un peu alambiquée, n’est pas sans évoquer d’autres grandes prêtresses du son, telles que Laurie Anderson ou Kate Bush. Avec son dernier LP, Cate Le Bon nous délivre un album chargé de douleurs, une musique « vulnérable, traversée par l’amour, le deuil et la quête de soi », un album en forme de quête d’exorcisme. Le concert est nimbé d’un aspect diaphane. Cate Le Bon, ses musiciens et ses musiciennes, toutes et tous de blanc vêtus, baignés par le soleil déclinant, déploient une aptitude aux arabesques planantes, aux envolées majestueuses dans la langueur d’une fin d’après-midi accablante de chaleur.

Divine Comedy - Route du Rock 2026
Divine Comedy – Route du Rock 2026

Celui qu’on ne présente plus était de retour cette année, quasiment 30 ans après une première prestation magistrale dans le fort, lors de l’édition 1996, ce qu’il ne manque pas de rappeler au public en ouverture de set. Neil Hannon, avec The divine Comedy, assurait cette année une partie de la tête d’affiche de la première soirée. Un concert pleinement à la mesure de son talent. Lui qui déploie si magistralement une pop orchestrale délicate et débordante d’émotions. Cette date, à l’image de son dernier passage au Mem de Rennes, au printemps dernier, était un véritable florilège de classiques, tous plus incontournables les uns que les autres, au milieu duquel il dévoilait quelques-unes des petites merveilles de Rainy Sunday Afternoon son dernier et excellent LP. Il nous a ainsi tissé, au fil de ce set, avec une subtile élégance et un charme très anglophone, un voile de légèreté, de romance et d’émotions mélancoliques, avec même parfois des motifs contenus, chargés de tristesse et de colère. Neil Hannon, fidèle à son image de cabotin espiègle, reste cet éternel jeune homme, sur lequel le temps semble ne pas avoir véritablement prise et avec lequel on prend évidemment toujours un grand plaisir à savourer un coucher de soleil.

Smerz - Route du Rock 2026
Smerz – Route du Rock 2026

Après un compagnon de route de trente ans c’est à une totale découverte que nous invitait cette programmation, avec le duo norvégien-danois Smerz, et quelle découverte ! Composé de Henriette Motzfeldt et Catharina Stoltenberg, épaulées à la basse par Villads Tyrrestrup Øster et à la batterie par Rune Kielsgaard, les deux jeunes femmes, basées entre Oslo et Copenhague sont déjà autrices de trois albums, Believer en 2021, puis Før Og Etter la même année et Big City Life l’an passé. Ce récent LP, déjà largement plébiscité et parfois même présenté comme une sortie marquante de l’année, fait d’elles des représentantes remarquées du mouvement “popenhagen”, aux côtés notamment de Clarissa Connelly et Astrid Sonne, deux artistes que nous avions eu l’occasion de croiser, en 2024 pour l’une et en 2025 pour l’autre, sur les scènes du festival. Dans une démarche résolument expérimentale, sorte de performance plastique empreinte d’une ambiance cabaret, elles déploient un set d’une redoutable efficacité, fait de continuelles changements de configurations dans une économie scénographique très convaincante. En fond de scène, nous découvrons deux rideaux en lamelles chromées d’aspect argenté, de ceux que l’on trouve pour moins d’une dizaine d’euros dans les échoppes d’articles festifs et de déguisement, qui projettent leurs scintillements, irradiant le plateau obscur tout en découpant les silhouettes. Le dispositif est complété par deux imposants ventilateurs, installés en front de scène et au-dessus desquels les deux artistes viennent alternativement se produire, jouant avec leurs chevelures dans le flux d’air, dans un extatique ballet aléatoire. Avec ces simples et judicieux accessoires, les jeux sont fait pour offrir un dispositif d’une redoutable efficacité à cette Synth-Alt-pop, qui puise ses influences autant du côté du Trip Hop, du Downtempo, de la shoegaze, que du R’n’B et de l’electro, sans oublier d’y saupoudrer une pincée de musique classique, parsemée de collages sonores. La performance et d’une sensualité sexy, délicieusement provocante sans jamais s’enliser dans la vulgarité. Au fil de leurs titres, qui semblent parfois s’apparenter à des dialogues intérieurs, elles explorent de manière convaincante les motifs de la solitude, de l’amitié et de l’amour, à l’image du chagrin d’amour de leur nom de scène, qu’elles saupoudrent adroitement dans des atmosphères quotidiennes chargées d’un onirisme magnétique.

Darkside - Route du Rock 2026
Darkside – Route du Rock 2026

De retour vers la grande scène, au magnétisme de Smerz répond ensuite le psychédélisme hypnotique du trio Darkside. Fondé initialement par Nicolás Jaar et Dave Harrington, le duo s’est mué en trio suite à l’arrivée du batteur et facteur d’instruments Tlacael Esparza. C’est dans le sillage de Nothing, troisième album du groupe que Darkside est de retour à Saint-Malo. Ils étaient déjà passés dans le fort, sous la forme d’un duo, en 2014. Cet album est le fruit de sessions d’improvisations libres et d’expérimentations sonores, le groupe voit dans cet opus une exploration de l’espace négatif, de l’hypnose et de l’invisible. Entre leurs multiples claviers, qui élaborent des textures électroniques flottantes, appuyées par les rythmiques de Esparza, le trio construit une musique qui s’apparente à des rituels de transe, qui s’adresse donc autant au corps qu’à l’esprit, également construite autour des parties de guitares serpentines de Dave Harrington et des voix spectrales de Nicolas Jaar. Ce set, à la mise en scène quasi sépulcrale, tout en contre-jour et en ombres chinoises, plonge le fort dans une pénombre méditative et invite à une communion psychédélique collective.

Ditz - Route du Rock 2026
Ditz – Route du Rock 2026

Avec les deux derniers sets de la soirée, finit la méditation, finit la trance, finit la sensualité et finit l’élégance mélodique. Durcissement de ton au programme. La scène du fort est investie par le quintet de post-punk le plus en vue de Brighton, et certainement l’une des formations les plus attentivement scrutée du moment. Derrière Ditz se cachent Cal Francis (chant) et Caleb Remnant (basse) deux amis d’enfance et fondateurs du groupe, maintenant accompagnés de Anton Mocock et Jack Looker (Guitares) et Sam Evans (Batteries). Avec Ditz tout se joue dans la puissance d’un rock bruitiste qui les inscrit dans la lignée de Idles ou Gila Band. Leur musique, indomptable et sans concessions, nous ramène également au début des 90’s dans le bouillonnement noise et grunge avec des accents abrasifs rappelant Jesus Lizard ou les cinglantes ruptures rythmiques de Shellac. L’abondante chevelure de Caleb Remnan, qui lui donne parfois un côté cousin Machin rockeur, vole en tous sens. Cal Francis, vêtu d’une nuisette, harangue son public et multiplie les séjours dans la foule.  Devant ce show, aux accents apocalyptiques et androgynes, le public répond évidemment par une explosion de fureur festive.

La soirée de plus en plus tonitruante, s’enfonce également dans l’obscurité et même maintenant dans une ambiance de stupre. Peaches et son show d’electroclash, grandiloquente et tapageuse, outrancière et provocante, cherche à enfoncer le clou du spectaculaire par une outrance lubrique de débauche et de luxure. Cette performance très rondement menée nous laisse cependant aussi insensible du côté musical que plastique. Un sentiment de tout ça pour ça un peu lassant nous envahit très rapidement, face à toutes ces gesticulations un peu vaines et qui ne choqueront plus que le bourgeois. Au-delà de la fatigue, cette décision est également motivée par une forme d’agacement envers une artiste qui se présente comme une punk, jouant à fond la carte de la transgression, mais dont les exigences sont bien loin de cette philosophie. Peaches, et son staff, soucieux de contrôler l’image de la chanteuse-performeuse ne se contentent pas de limiter ou interdire l’accès de la fosse aux photographes. Ils proposent un contrat totalement abusif et inéquitable, visant clairement l’appropriation des images soumises. Un pacte malicieux qui restera de notre côté sans réponse. En cette fin de première soirée, déjà comblé par plusieurs très beaux plateaux et la fatigue aidant, notre curiosité, en prévision de la prometteuse affiche du lendemain, se porte vers d’autres lieux moins tapageurs.

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