Nox / Toi et Moi
[Black Verb Records]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Nox - Toi et MoiAuteur d’un bel album darkgaze sous le nom de Bile Noire, Lucas Noir réapparaît ces temps-ci avec un album qui témoigne d’une conversion au pouvoir du piano solo mais en aucune manière d’un changement d’obsession. Là où hier l’électricité explorait 1001 nuances de noir en se démultipliant dans des chambres d’écho, le Français, qui a trouvé refuge sur le label Berlinois Black Verb Records, prolonge cette fois son entomologie des nuits obscures et sans sommeil à travers un tour du cadran lunaire.

Organisé, selon le cycle lunaire, en huit positions et dans cet ordre de la Nouvelle Lune au Dernier Croissant, le nouvel album est signé Nox qui veut donc dire “nuit” en latin, et baptisé de manière quelque peu romantique mais pas sans panache Toi et Moi. On ignore si le Toi dont il est question renvoie justement à la nuit, à l’astre lunaire ou à une fille mais l’album ne présente pas en tout cas le caractère vénéneux et toxique des célébrations lunaires. Bien au contraire, on assiste ici à une douce conversation entre l’homme et sa solitude, comme s’il s’agissait de saisir, par le tâtonnement des deux mains parfois maladroites et parcimonieuses, ce qui fait la substance de la nuit. Le jeu de Lucas Noir est économe mais finalement plus décidé qu’il en a l’air. L’instrumentiste s’attache à gagner en assurance et en densité au fil des titres, suivant en cela le cycle lunaire qui veut qu’on parte de rien, cette Nouvelle Lune, économe et quasi invisible en sons, pour y revenir dans une forme de tristesse, répétée, cyclique, qui constitue le sommet mélancolique du disque (Dernier Croissant).

Toi et Moi dessine un parcours du coeur, un parcours temporel mais également un parcours dans la mise en avant de l’instrument comme si derrière l’apparence de simplicité, on traversait avec le musicien un jour-nuit semblable à une vie d’homme. Le Premier Croissant, au son encore frêle et balbutiant, dessine un motif à deux ou trois doigts, qui avance vers nous comme un poulain sorti du ventre de sa mère. Il y a quelque chose de touchant et de fragile dans les premiers titres (Premier Quartier, sec et presque à nu) qui va se changer en quelque chose de plus vivace et “empli” au fil du dialogue. Le morceau intitulé Gibbeuse Croissante est la première pièce qui met en avant une forme de virtuosité. On pense, comme souvent à Akira Kosemura, pour la souplesse de la touche et l’apparence romantique et notamment à son projet One Day qui s’appliquait justement à décrire une journée sur terre et dont Toi et Moi constitue, à sa façon, le pendant nocturne. On retrouve chez Nox cette même habileté pour peupler la solitude d’ombres et de souvenirs chaleureux comme si la présence humaine, animale (qu’on croit parfois entendre derrière le jeu, rires d’enfants et souvenirs sonores), comme si la nature en soi suffisait à habiller le monde et à contrer la désolation et le désert dressés par l’homme. La Pleine Lune joue son rôle et incarne un temps fort du disque, dangereux et splendide. Nox trouve ici un thème convaincant et consistant qui occupe l’espace et témoigne de la vivacité de son inspiration. Le disque, à quelques exceptions près, est bien plus un disque d’ambiance que de thèmes. Ils passent comme le reste et ne reviennent pas. La musique comme le jeu est périssable. Il faut remettre le disque au début pour la réécouter et recommencer sans fin. Garder une trace du passage n’est si évident, ce qui peut constituer la seule faiblesse de la démarche : elle s’efface.

Toi et Moi est brillant par le respect qu’il observe de son programme. On entend à l’arrière-plan des bruits marins, l’idée de la mer qui épouse les sons et les mouvements de l’astre dans le ciel. Est-ce que le Toi ne serait tout simplement pas l’océan, tenu de suivre et d’épouser les mouvements de son double lumineux ? C’est ce que laisse à penser Gibbeuse Décroissante, un morceau magnifique de subtilité. Il y a une telle paix désolée qui se dégage de ce disque qu’on se sent peu de choses au final à son écoute, intégré à un cycle plus ample, plus généreux et implacable. Nox pointe du doigt la petitesse humaine par opposition à l’immanence de la nature et de la lune. Notre fragilité tient sans doute à ce rapport à ce que les philosophes appellent “notre principe”. L’homme fait partie des êtres qui ont leur principe en dehors d’eux-mêmes ou du moins en sont persuadés. En dieu pour les uns, en l’être aimé pour d’autres. C’est l’extériorité de celui-ci qui crée l’espoir, l’amour et l’ensemble de nos émotions. En exprimant avec justesse et simplicité, ce principe fondateur Nox touche dans le mille et nous gratifie d’un cycle émouvant, profond et beau comme la nuit elle-même.

On ne sait pas si Toi et Moi aura des successeurs mais il n’en a par définition pas besoin. Organisé tel qu’il est et sur sa réussite, il constitue la boucle parfaite, sans durée, ni horizon, une idée de l’infini douceur d’être au monde et de garder les yeux ouverts tant qu’il est encore temps.

Tracklist
01. Nouvelle Lune
02. Premier Croissant
03. Premier Quartier
04. Gibbeuse Croissante
05. Pleine Lune
06. Gibbeuse Décroissante
07. Dernier Quartier
08. Dernier croissant
Liens
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Rature / Les Oubliés d’Okpoland
[The Orchard Music / Atypeek Music]
Alors que le groupe entame sa deuxième décennie d’existence, les Rature livrent...
Lire la suite
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *