Luke Haines / Setting The Dogs on The Post Punk Postman
[Cherry Red Records]

9 Note de l'auteur
9

Luke Haines - Setting The Dogs On The Post Punk PostmanPas d’album-concept cette fois pour Luke Haines mais un autre disque remarquable et qui fourmille d’anecdotes, de personnages et d’histoires hautes en couleurs et formidables à mettre en musique : Setting The Dogs On The Post Punk Postman est musicalement le disque le plus enlevé, inspiré, sonique et rageur de l’ancien leader de The Auteurs, et ce  n’est pas peu de le dire. Cela faisait assez longtemps que Luke Haines n’avait pas fait rugir le glam rockeur en lui, qu’il n’avait pas joué fort mais plutôt assumé un faux rythme pop acoustique. Le nouvel album est assez radical de ce point de vue. On a déjà parlé de l’excellent Ex Stasi Spy, sur lequel il reste des traces de Peter Buck et de sa 12 cordes, mais l’énorme U-Boat, Baby lui vole clairement la vedette à l’entame. Trois minutes de fureur punk, balancées sans aucune retenue autour de la figure déjantée d’un sous-marinier qui revendique sa… singularité. La production est au poil et accompagne une sortie magnifique vers le splendide et quasi pastoral Never Going Back To Liverpool.

Le livret explicite en quelques lignes le contexte de chaque morceau. C’est un complément indispensable qui invite à entrer dans l’univers du chanteur. L’histoire d’un artiste qui ne revient jamais dans sa ville natale des bords de la Mersey parce qu’il n’y rencontre pas le succès, une aventure horrifique avec des citrouilles vivantes (Yes, Mr Pumpkin), un trajet très britpop avec le poète Ivor Cutler dans un bus du voisinage (histoire vraie), ou encore un rêve humide d’adolescent (I Just Want to Be Buried) : Luke Haines nous offre non seulement des distractions intelligentes mais aussi des mélodies, des explosions de guitares et des séquences marquantes. Voilà encore un artiste qui n’a rien perdu en pertinence et en qualité depuis ce qui est considéré comme sa période la plus exposée et glorieuse (le premier album des Auteurs est de 1993). “I Just want to be buried between your breasts, between your legs.” rêve-t-il dans un titre aussi évident qu’efficace, poussé par un adolescent qu’on imagine en rut. Setting The Dogs est un disque direct, immature et gentiment régressif. Il alterne les moments de délicatesse étranges (Ivor On The Bus), les menaces et les adresses politiques (le grandiose Andra Dworkin’s Knees) et les observations sociales. Landscape Gardening n’y paraît pas mais c’est un morceau épatant : l’histoire d’un couple (?) qui remodèle le jardin pour bâtir un futur radieux aux animaux de la campagne et plus particulièrement pour un lapin magique. Mi-fable, mi-récit allégorique, la chanson renvoie aux aménagements architecturaux modernes qui entendent faire le bien des gens malgré eux. Le portrait de l’activiste féministe anti-pornographique, Andrea Dworkin, est superbe.

Ce qui frappe avec Luke Haines au fil des disques, c’est cette capacité intacte à porter ce regard acide, décentré, radicalement déviant sur le monde. Entre les références obscures, la noirceur et la vision pessimiste du monde, il ne faut pas s’étonner que cette musique n’occupe plus le premier plan depuis longtemps. Elle présente cependant un équilibre quasi unique entre un amour inconditionnel des genres (le punk, le glam, le rock psychédélique), une forme de poésie contemporaine et d’analyse caustique qui en font l’un des plus grands paroliers et conteurs de l’Angleterre pop. La voix de Luke Haines, avec ses limites, est parfaite pour ce travail d’exploration psychogéographique, comme lorsque sur Two Japanese Freaks Talking About Mao And Nixon elle va brailler sans qu’on y comprenne grand chose le pedigree de l’artiste d’avant-garde japonais Shuji Terayama. Luke Haines fait partie de ces artistes qui n’écrivent que  pour eux-mêmes. C’est sans doute là qu’est le secret de la longévité : le caractère obsessionnel d’une inspiration qui se frotte à mille figures, mille cultures, selon l’endroit où elle se pose. Le titre éponyme est un bonheur, bruitiste et surréaliste, placé sous le haut patronage disruptif et terrifiant de Throbbing Gristle et Epic Soundtracks. Il faut renouer avec l’horrible, l’inécoutable, pour être écouté. La musique des temps modernes sera agressive ou ne sera pas. Elle sera méchante ou elle s’éteindra. Chaque disque de Luke Haines sonne maintenant comme un combat. Ce round là est remporté haut la main en tout cas et restera parmi les disques les plus solides, pétillants, brillants de l’Anglais depuis quelques années. Dong.

Tracklist
01. Ex Stasi Spy
02. U Boat Baby
03. Never Going Back To Liverpool
04. When I Owned The Scarecrow
05. Ivor On The Bus
06. Yes, Mr Pumpkin
07. Two Japanese Freaks Talking About Mao and Nixon
08. I Just Want To Be Buried
09. Andrea Dworkin’s Knees
10. Landscape Gardening
11. Setting The Dogs on The Post Punk Postman
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Ecrits aussi par Benjamin Berton

2 Comments

  • J’admire toujours le verbe acéré de Haynes mais cette fois il y a trop peu de sens mélodique pour me convaincre (moins en tout cas que sur la collaboration avec Buck et ne parlons même pas de New Wave).

    • Ah bon ? C’est amusant, je le trouvais justement un poil plus écrit et varié musicalement. Avec U Boat, Andrea Dworkin, Never Going Back to Liverpool et d’autres, ce sont de vraies chansons. Il y a un côté glam plus présent qui est trompeur, moins de pop, plus direct, mais la mélodie et les chansons y sont pour moi. Cela ressemble à ce qu’il avait fait sur Oliver Twist Manifesto (choeurs en moins). Le son est plus rustre, plus rock, plus daté aussi et ça a des aspects moins séduisants ou beatlesiens que les Auteurs clairement mais c’est un style. Ceci dit, j’ai toujours un faible pour New Wave bien sûr et ce qui vient après, Baader Meinhof et beaucoup plus tard, on retrouve cette idée sur Outsider Music et globalement sur nombre de faces B sorties sur la compil Luke Haines is dead que j’écoute beaucoup depuis sa sortie.

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